Komique ?
Laura Plas
Les Trois Coups
Avec « Joseph K », Clément Poirée présente une lecture du « Procès » farcie et farcesque qui met en évidence la dimension théâtrale et comique du roman. Ce parti pris très clair n’exclut pas des maladresses et des longueurs, mais le spectacle est servi par quelques très bons acteurs.
Dans son introduction au Procès, Bernard Lhortolary, rappelle l’amour que Kafka vouait au théâtre. Il décrit ces soirées où l’auteur lisait ses manuscrits à des amis qui se pâmaient de rire comme lui. C’est cette dimension comique de l’œuvre et sa portée théâtrale, souvent négligées, que choisit aujourd’hui de déployer Clément Poirée.
On n’en sera pas surpris si on a vu dernièrement L’Avare ou Le Cabaret néopathétique. Très cohérente en elle-même, la proposition l’est donc aussi avec le parcours du metteur en scène jusqu’à créer des effets de citations (de déjà vu ?). Certains penseront peut-être au plus lointain La Vie est songe, créé au moment où le metteur en scène prenait la direction du théâtre de la Tempête.
Estompées, donc, les dimensions politiques ou métaphysiques de la pièce. Qui cherche l’effroi ou le malaise dits « kafkaïen » ne pourra qu’être déçu. Pas de labyrinthe administratif, pas de réflexion explicite sur le système judiciaire, la bureaucratie, voire le totalitarisme. L’omniprésence des écrans petits et grands, de l’intelligence artificielle est plus divertissante qu’anxiogène. Si le travail de lumière et certaines projections offrent bien quelques belles images étranges, la plupart des effets ont un aspect carton-pâte, à l’image des perruques, costumes et décors mobiles façon Ikéa. Joseph K a l’impression de vivre un spectacle de mauvais goût, la mise en scène l’explicite (trop ?), jusqu’à farcir le texte et à mettre au premier plan le personnage de Mademoiselle Grubach, la voisine comédienne.
Kbaret
Alors, Kafka burlesque ? C’est sans doute un débat aussi inépuisable que celui qui concerne la dimension comique du théâtre de Tchekhov… Du moins, le choix du metteur en scène confère-t-il à l’œuvre une dimension populaire. Le cirque impressionne. Des jeux de mots faciles, une adaptation psychanalysante (avec l’oncle devenu le père), des lazzis font sans cesse rire une partie de la salle. C’est pourquoi on pourra amener des adolescents et des spectateurs qui n’ont jamais lu une ligne de Kafka. Et si on n’est pas totalement convaincu par la dimension circassienne de la pièce (censée exprimer l’étrangeté), la part belle est du moins faite aux acteurs.
Dans le Procès, Joseph reconnaît (avec un décalage étrange) dans ses gardiens des subalternes de la banque où il officie : Un homme peut donc jouer plusieurs rôles. Le monde est un théâtre où le voisin, le concurrent est un spectateur avide et voyeur. Ainsi, Clément Poirée confie-t-il logiquement plusieurs rôles à sa troupe de comédiens : sacrée partition. Lauren Pineau-Orcier, Aymeric Trionfo, Nanténé Traoré l’interprètent avec talent. Et Julien Villa, épatant, déploie une palette de jeu et de registres impressionnante.

Il y a plus : le cœur de la pièce offre un moment délirant, débordant de théâtre dans le théâtre. Exit le roman : K, devenu spectateur, nous rejoint dans la salle et Kafka laisse place à l’Elizaveta Bam de Danil Harms. Or, paradoxalement à ce moment, le spectacle trouve son point d’équilibre. On a l’impression que le metteur en scène a laissé les comédiens à la manœuvre et cela fait des étincelles. Même le jeu, qui pouvait sembler outré, de Jeanne Lepers ou Matthieu Marie ne sonne alors plus faux.
Kafka matériaux
C’est pourquoi peut-être on a un peu de mal ensuite à reprendre le fil, à revenir à K, quand bien même prolifère sa figure sur scène. Globalement, la mise en scène regorge d’idées, de pistes, mais toutes n’ont pas la même efficacité. Le choix de diffracter K reflète bien le côté falot (bien exprimé par Pascal Cesari) et autoritaire du personnage. Il figure aussi la dimension onirique, cérébrale du parcours de K. Mais d’autres propositions sont un peu littérales (les yeux projetés, le trône des avocats…) ou redondantes (le retour récurrent au lit de K qui souligne lourdement la dimension fantastique). Enfin, en écho à un roman qui n’en finit lui-même pas, le spectacle peine à trouver son dénouement. Ce « Kafka-matériaux », foisonnant et cohérent gagnerait vraiment à être resserré.
Laura Plas
Joseph K, d’après Franz Kafka, Clément Poirée
D’après Le Procès et Le Journal de Franz Kafka et Elizaviéta Bam de Danil Harms
Site du théâtre
Mise en scène : Clément Poirée
Avec : Pascal Cesari, Jeanne Lepers, Matthieu Marie, Riccardo Pedri, Lauren Pineau-Orcier, Nanténé Traoré, Aymeric Trionfo, Julien Villa
Théâtre de La Tempête
La Cartoucherie, route du Champ de Manœuvre 75012 Paris
Du 11 septembre au 18 octobre 2026 (sauf les lundis) • Du mardi au samedi à 20 heures, le dimanche à 16 heures • Durée : 2 h 30 • Dès 14 ans
Réservations : en ligne ou 01 43 28 36 36
Photos : © Fanchon Bilbille

