« L’habitude du repérage artistique »
Léna Martinelli
Les Trois Coups
3 questions à Antoine Thibaud, du Chainon Manquant : à la tête du réseau et du festival de repérage artistique depuis octobre 2025, le codirecteur présente sa première édition du festival (la 35e édition) qui se déroule à Laval du 15 au 20 septembre.
Programmateur mais surtout coordinateur, vous connaissez parfaitement les rouages du réseau, puisque vous avez été dans le bureau de la fédération Pays-de-la-Loire pendant près de dix ans.
Mon parcours est atypique, mais mes expériences sont de réels atouts pour animer ce réseau. D’abord artiste semi-pro (danseur et manager de groupe à Cholet), j’ai ensuite été chargé de médiation culturelle (maison de quartier d’Angers. Le Master d’administration culturelle en poche, j’ai pris la direction de l’Espace culturel Léopold Sédar Senghor à May-sur-Èvre (Maine-et-Loire) en 2019, avec deux axes forts : le cirque sous chapiteau et le jeune public.
Adhérent actif du réseau Chainon Manquant depuis 2017, membre du CA au niveau national, je suis devenu en 2023 président de la fédération Pays-de-la-Loire, un territoire connu. J’ai alors animé et supervisé l’organisation de Région en scène. Riche de cette expérience polyvalente et de mon passage au sein de la plus importance fédération du réseau (82 salles), j’ai présenté ma candidature à la direction, quand j’ai su que Kevin Douvillez allait partir. Chargé d’une programmation pluridisciplinaire, j’ai l’habitude du repérage artistique et je comprends les enjeux du secteur.
Vous avez su vous distinguer par votre investissement bénévole et votre projet. Quelles en sont les grandes lignes ?
Notre fonctionnement repose sur une organisation collégiale. Or, mon projet renforce le collaboratif, à commencer par la programmation – et donc le repérage – assurée par les adhérents de régions, pour une part qui a progressé puisqu’elle représente aujourd’hui plus de 60 %. Nous nous reposons sur l’expertise des programmateurs du réseau (383 professionnels). D’ailleurs, après leur passage au festival, ce sont les spectacles vus et approuvés par mes collègues qui tournent le plus. Tremplin pour certains artistes, « marché de rentrée » pour les dénicheurs de talents, ce festival est le moment fort du réseau.
Comme les propositions qui émergent des Régions en Scènes relèvent davantage du théâtre et du jeune public, je rééquilibre, pour 20 %, avec du cirque, les arts de la rue, de la danse et des formes hybrides, ce qui correspond à mes domaines de prédilection. Ainsi, les spectacles musicaux supplantent-ils aujourd’hui les concerts qu’affectionnait Kevin Douvillez. Restent 20 % dédiés à l’international (Québec, Belgique et Luxembourg).
Je me considère donc davantage comme une sorte de chef d’orchestre qui coordonne le réseau, tout en veillant à tenir le cap, toujours le même depuis 40 ans qu’il existe : contribuer à mieux diffuser le spectacle vivant. Singulier tant par l’organisation, que par le maillage du territoire, le Chainon Manquant se distingue vraiment par la force du collectif.
Justement comment parvenez-vous à assumer vos missions ?
Fort heureusement, le désengagement de la Région est compensé par l’accompagnement des partenaires locaux. Le soutien sans faille de la municipalité de Laval, la bienveillance et l’efficacité de toutes les structures qui nous accueillent, l’implication d’environ 270 bénévoles, le soutien du Département et l’effort du Ministère de la Culture nous permettent de maintenir nos activités à la hauteur de nos ambitions. Pour la diffusion, nous sommes le 2e festival français le plus important, en nombre de propositions, en retombées financières pour le secteur.



« Léon » © Barbara Buchmann Cotterot ; « Masacrade » © Loic Nys : « The Great Chevalier » © Sven Becker
Nous n’avons pas pu réintégrer de chapiteaux, mais l’accueil des équipes artistiques et le volet actions culturelles restent honorables. Nous tenons aussi à la gratuité de certains spectacles pour équilibrer la composition des publics. Nous ne concevons pas des salles remplies uniquement de programmateurs. Le festival est un moment de partage. Issu de l’éducation populaire, j’y suis très attaché.
Le renouvellement de la convention qui nous lie à la DGCA représente une vraie reconnaissance institutionnelle. Et dans un contexte général morose, c’est bon de le souligner. Actuellement, la culture est le premier variable d’ajustement. L’art et le spectacle vivant ne sont pas de simples divertissements : ils portent des messages de tolérance, nourrissent la réflexion collective et éclairent notre compréhension du monde. Ils forment un des piliers de notre démocratie. Or, depuis plusieurs années, ce droit fondamental est fragilisé. Des interventions politiques, notamment portées par l’extrême droite, cherchent à censurer, restreindre, affaiblir. Là où ces forces accèdent au pouvoir, les activités sociales et culturelles sont attaquées, les festivals menacés et les piliers mêmes de notre modèle républicain vacillent.


© François Parmentier
De plus, à l’heure où le tout numérique renforce les fractures sociales et territoriales, préserver le spectacle vivant est essentiel : c’est un acte politique fort. Maintenir des moyens à la hauteur de notre exception culturelle, c’est défendre un choix de société, un principe démocratique et une condition indispensable à la vitalité de nos territoires. Alors, la dynamique collective qui continue de nous porter, malgré les hauts et les bas, c’est rassurant.
Léna Martinelli
Le Chainon Manquant
35e édition, du 15 au 20 septembre 2026
Toute la programmation ici
De 7 € à 18 € par spectacle
Réservations : en ligne
Toutes les infos pratiques ici
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ Focus Rue, Le Chainon Manquant 2025, par Léna Martinelli
Photo de une : Antoine Thibaud © Kevin Rouschausse


