« L’école en actes, projection, rencontres », ANRAT, Compagnie des Indes, théâtre de la Ville, Paris

L’école-en-actes © Compagnie des Indes

Ce qui se joue quand les enfants jouent à l’école

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Puisque le théâtre est censé devenir « un passage obligé au collège » dès la rentrée, l’Association Nationale de Recherche et d’Action Théâtrale (ANRAT), forte d’une expérience de 40 ans d’éducation artistique allant de la maternelle à l’université, se dit « prête à accompagner » concrètement les annonces présidentielles du 16 janvier. Le documentaire qu’elle présente au théâtre de la Ville, « L’école en actes », le prouve sans conteste. Ce film vibrant est accompagné de rencontres stimulantes.

Alors que passent les ministres de la Culture et de l’Éducation, l’ANRAT, qui œuvre pour la défense du partenariat entre artistes et enseignants, en lien avec la création, fête ses 40 ans. Son film, conçu et co-produit avec la Compagnie des Indes, projeté samedi 20 au théâtre de la Ville, en est une illustration. Il révèle à tous ceux qui l’ignorent « ce qui se joue » dans les classes, les ateliers, lorsqu’une synergie se fonde entre les intervenants artistiques, les professeurs, les relations publiques des théâtres. Il réaffirme la nécessité d’une créativité à l’école qui transforme tout un collectif. Il ouvre la voie – espérons-le – à de futures actions toujours aussi engagées.

La projection privée est d’abord introduite par le président de l’ANRAT, Emmanuel Demarcy-Mota, et son directeur, Philippe Guyard, sur le plateau de la nouvelle salle Sarah Bernhardt. Ils s’adressent à une « petite communauté » (de 800 personnes !) ravie de se retrouver : adhérents, membres du CA, formateurs, artistes, responsables culturels. Tous, « ensemble », partagent les mêmes convictions, mènent le « combat ». Dans la salle, on remarque que le récent remaniement ministériel a pour effet l’absence des ministres de la Culture et de l’Éducation nationale. La parole est alors donnée à Jack Lang qui rappelle que le « désir d’art et de beauté » est illimité et devrait se trouver « au cœur » de l’éducation. « On forme le cerveau conceptuel, théorique des élèves et on laisse en friche leur imagination, leur capacité à inventer. Il faut y aller carrément ! ». Ne pas se contenter de petites actions marginales, comme c’est encore le cas.

Des mots mais quels actes ?

Or, c’est bien ce que l’on craint, en dépit des déclarations (des effets d’annonce ?) d’Emmanuel Macron. Le théâtre sera-t-il pris en charge par des animateurs ou des enseignants volontaires, sur le temps périscolaire, si l’emploi du temps des établissements (compliqué par la mise en œuvre des groupes de niveaux au collège) ne permet pas de mieux faire ? Avec quel budget ? Impliquera-t-il un questionnement sur la pertinence de l’option facultative et de la spécialité théâtre, au lycée ? En tous cas, il serait désastreux de remettre en cause le binôme artiste professionnel et enseignant formé, si riche, les liens avec les structures culturelles, et les sorties spectacles travaillées en amont et en aval des représentations.

Thomas Jolly, présent, vient nous rappeler que c’est dans le cadre d’un bac théâtre – reposant sur ce partenariat – qu’il est allé « à la rencontre de lui-même et des autres ». C’est notamment grâce à un professeur, à l’occasion d’une sortie théâtrale, qu’il a pu rencontrer, à 16 ans, Stanislas Nordey. Il entrera par la suite au TNB. Depuis plusieurs années, il intervient dans des ateliers pour « rendre » ce qu’il a reçu, pour servir et transmettre à son tour – subjugué par « l’incandescence des élèves », « la brûlure du temps présent qu’ils renvoient ». Et c’est tellement juste : les jeunes, parfois timorés, stressés ou en échec, en classe, sont transfigurés par le jeu : évoluant dans une bulle de sécurité, ils se laissent aller, gagnent en présence, se découvrent et, sur scène, médusent leurs camarades, l’équipe éducative, leurs parents.

Des Sisyphes heureux à l’ANRAT

Ensuite, Philippe Guyard et la comédienne Anne le Guernec nous donnent un aperçu historique de l’ANRAT, à travers une lecture ludique et chorale. L’association, née en 1983 dans un esprit militant, rassemble des artistes, enseignants et responsables ministériels incarnant une certaine idée du service public héritée de Jean Vilar. Dans le passé, elle a contribué au développement de la pratique théâtrale en milieu scolaire et elle a fait connaître l’histoire de la décentralisation. Dans un esprit d’indépendance, elle s’efforce de créer des relais en régions, mais est tributaire des soutiens du Ministère de la Culture et de celui de l’Éducation Nationale. Elle s’investit dans la recherche, l’expérimentation, la formation (les séminaires d’Avignon par exemple, voir l’article ici). À l’ANRAT, « on fait, on voit, on lit du théâtre » (notamment des auteurs contemporains). « On pense le théâtre à l’école ». On valorise la pratique. On est des « Sisyphes heureux », éternellement besogneux. 

La Compagnie des Indes (qui capte les spectacles du Festival d’Avignon depuis 25 ans et promeut de multiples formes de créations artistiques depuis son origine) a donc co-produit L’école en actes de Gildas le Roux et Valentin Boulay. Ce dernier, réalisateur, nous explique qu’il a suivi quatre classes et des anciens élèves d’option théâtre dans six lieux : à l’école primaire Blanche Cavarrot de Reims, au collège Les Sables d’or à Thouaré-sur-Loire, au lycée Hilaire de Chardonnet à Chalon-sur-Saône, au lycée hôtelier Guillaume Tirel à Paris, au lycée Montaigne (à Paris et au festival d’Avignon). Il dit modestement s’être contenté de « poser la caméra, capter, saisir le jeu des jeunes ».

En réalité, complète l’espiègle directeur de l’ANRAT, son œil éclaire « les enjeux pédagogiques, artistiques, humanistes, citoyens » du théâtre à l’école, en creux ou de façon explicite. Le montage met donc en exergue six temps forts et intercale finement des interviews d’Emmanuel Demarcy-Mota, Ariane Mnouchkine, Philippe Torreton ainsi que, sur le terrain, Vincent Dedienne, Laurent Cazanave, Thomas Jolly et Julie Deliquet. Peu à peu, un récit se déploie, qui montre une École revivifiée par l’art théâtral.

L’école-en-actes © Compagnie des Indes
Emmanuel Demarcy-Mota © Compagnie des Indes

Défense et illustration du théâtre à l’école 

« Pour moi, le théâtre c’est de la joie ! », déclare un enfant de primaire. « On oublie qui on est, on joue le rôle qui nous est attribué, et après, on se sent bien, libre », explique une autre. Leur enseignant les fait travailler en atelier sur L’Ogrelet de Suzanne Lebeau qui traite de la différence, du « combat contre soi-même ». Des thématiques qui résonnent, à la pré-adolescence. Bien sûr, les séances ont des effets bénéfiques sur la lecture puisque l’appropriation du texte se fait dans un espace à part, debout : le corps bouge, s’exprime, incorpore autrement les mots. Surtout, on éprouve des émotions, on s’exprime, on découvre l’acceptation de soi au milieu des autres, la bienveillance, la coopération avec un groupe, dans un cadre, explique l’enseignant.

« Tous les enfants aiment jouer ensemble, inventer une histoire, transmettre une histoire, jouer pour les autres » (Emmanuel Demarcy-Mota) ; « Le théâtre est en eux, c’est du jeu ; les enfants se font du théâtre l’un à l’autre quand ils jouent » (Ariane Mnouchkine). Très tôt, ils endossent des postures sociales, une persona, et l’espace sécurisant d’un atelier leur permet de s’en départir, de prendre de la distance avec, et de découvrir leur singularité. Une professeure de collège et une intervenante ont justement choisi d’aborder le thème de la rumeur qui pollue tellement le quotidien des collégiens : elles ont demandé aux jeunes, en atelier, de chercher des phrases « assassines » réelles (entendues, vécues). Ceux-ci, enchantés, ont gagné en aisance, sont « devenus » les personnages d’une forme théâtrale humoristique ; ils ont vécu une expérience qui n’a rien à voir avec « les cours ».

L’école-en-actes © Compagnie des Indes
« L’école en actes » © Compagnie des Indes

Non seulement « le théâtre enseigne l’autre […] parce qu’il le cherche » (l’acteur tente d’« incarner, imaginer l’autre »), explique Ariane Mnouchkine, mais le théâtre permet de se trouver : « en découvrant les autres, on se découvre soi car des gens jettent un regard sur vous indépendamment des résultats scolaires ou de l’éducation parentale », explique Philippe Torreton. Cet art du collectif est précieux, à l’heure où l’on déplore tant l’individualisme dans le monde du travail, complète une professeure de Lettres et théâtre : il apprend dès l’école à s’appuyer sur les autres pour construire un projet commun. Et bien souvent dans la vie, dans l’art, « pour faire de belles choses, il faut être plusieurs, réussir à s’entendre, s’aimer, s’accepter » (les idées ne doivent pas rivaliser entre elles mais s’unir), martèle Ariane Mnouchkine. Le théâtre forme des citoyens et tâche ainsi de revivifier la démocratie. Julie Deliquet, qui dirige le CDN de Saint-Denis, rappelle d’ailleurs sa mission de service public, de décentralisation : elle multiplie les actions avec les jeunes (par exemple, elle a accompagné 25 jeunes de sa ville au dernier festival d’Avignon pour suivre un parcours de spectateur).

L’école-en-actes © Compagnie des Indes
Rencontre avec Julie Deliquet à Avignon © Compagnie des Indes

Le théâtre permet aussi d’emprunter à d’autres des mots qui nous manquent, d’oser libérer sa propre parole et ses émotions, de s’interroger sur le monde – « ce qu’on n’a pas le temps de faire dans d’autres cours », rapporte une enseignante. Le metteur en scène Laurent Cazanave, qui a travaillé deux ans avec une classe de lycée hôtelier, souligne que les jeunes se sont sentis de plus en plus légitimes, dans un espace qui les invitait à questionner leur vie, qui bousculait la hiérarchie : un professeur qui collabore avec un artiste, en lien avec une structure culturelle, n’a pas le même rapport avec ses élèves que dans une classe. Ils ont pris conscience de l’importance des mots, du corps ancré, du regard, de la voix, dans leur travail. Par-dessus tout, ils ont expérimenté l’écriture collective, la pratique au plateau sur un temps long et une restitution heureuse.

L’école-en-actes © Compagnie des Indes
Laurent Cazanave © Compagnie des Indes

Enfin, cet art unique apprend à vivre : on ne reproduit jamais ce qu’on avait fait, éprouvé, « répété » précédemment, car tout change constamment, chaque représentation est nouvelle, « on ne maîtrise pas le flux incessant de la vie ». Alors autant être pleinement là, dans l’instant présent, et s’engager. « Autant y aller, ne pas se cacher », conseille Thomas Jolly.

« Réanimer des textes, des élèves et des profs ! »

« Sans l’option théâtre, je ne serai pas devenu moi », confie Vincent Dedienne. « Et moi, si je n’avais pas l’option théâtre, je ne sais pas si je serais toujours dans l’Éducation Nationale », renchérit son ancienne professeure… ». Marie-Laure Basuyaux, professeure au lycée Montaigne, témoigne aussi de la joie et la fierté que lui procure l’enseignement du théâtre : construire des projets en partenariat, collaborer avec des intervenants, découvrir chaque année des groupes différents qui ont choisi d’être là, aller à la rencontre d’artistes avec les jeunes. Elle déplore d’ailleurs de façon très émouvante ne pas avoir eu la chance, lycéenne, de vivre des expériences qui lui auraient fait « gagner tant de temps, dans sa vie personnelle et professionnelle ».

L’école-en-actes © DR
« L’école en actes » – 40 ans d’actions de l’ANRAT © DR

L’école en actes devrait donc être diffusé dans tous les établissements (le site Cyrano le permet ici)… et partout ! On aimerait surtout qu’il inspire les politiques en charge de la Culture et de l’Éducation. La puissance transformatrice du théâtre (qui mêle la danse, la musique, les arts plastiques, la vidéo, etc.) y est tellement manifeste. Après la projection privée du documentaire, la metteure en scène née à Bucarest, Alexandra Badea, et la professeure et formatrice Isabelle Lapierre, réaffirment encore, passionnément, la nécessité du théâtre. L’artiste insiste sur cet art qui « met des mots sur ce qui manque, sur des traumas, qui incarne une parole, qui permet de s’inventer une histoire, une identité et ouvre l’imaginaire ». L’enseignante évoque avec fougue « l’artiste qui contacte le sensible, le collectif, qui réanime des textes, des élèves et des profs, qui redonne du corps, du souffle aux enseignements » ! Et il suffit de regarder la petite forme scénique proposée par des lycéens ayant travaillé avec l’enseignante Caroline Bouvier et le chorégraphe Shush Tenin pour constater à quel point ils irradient !

L’école-en-actes © Compagnie des Indes
Ariane Mnouchkine © Compagnie des Indes

Pour finir, savourons ces mots d’Ariane Mnouchkine qui résonnent longtemps en nous : « Il y a de l’idéalisme dans le théâtre. Savoir démarrer d’un rien fertile, d’un vide fertile ; imaginer des objets, faire d’un bout de bois un sabre. Il faut pétrir l’imagination des enfants, non la formater – comme on dit maintenant – non lui donner cette forme carrée pour entrer dans une éventuelle case quand ils auront à peine 15 ans. Au contraire, il faut les pétrir pour que leur forme soit leur forme ! ». Alors les jeunes, faites du théâtre !  🔴

Lorène de Bonnay


L’école en actes, projection et rencontres

Théâtre de la Ville • 2 place du Châtelet 75004 Paris Le samedi 20 janvier 2024, de 14 à 16 heures
Accès libre (réservation conseillée auprès de l’ANRAT)
Réservations : 01 42 74 22 77

Documentaire L’école en actes de Valentin Boulay et Gildas le Roux

Avec l’aimable participation de Philippe Torreton, Ariane Mnouchkine, Thomas Jolly, Vincent Dedienne, Julie Deliquet et Emmanuel Demarcy-Mota Réalisation : La Compagnie des Indes
Production : L’ANRAT
Durée : 52 min Présentation du film à la librairie Canopé sur le site théâtre contemporain

Rencontres animées par Philippe Guyard, directeur de l’ANRAT

Avec : Emmanuel Demarcy-Mota, Jack Lang, Thomas Jolly, Valentin Boulay, Gildas le Roux, Alexandra Badea, Isabelle Lapierre, Valérie Bouvier, Schush Tenin

L’Association Nationale de Recherche et d’Action Théâtrale (ANRAT) • 70 rue Douy Delcupe • 93100 Montreuil • 01 49 88 66 30 • contact@anrat.net

À découvrir sur Les Trois Coups :
Séminaire annuel de l’ANRAT à Avignon en 2018, par Lorène de Bonnay

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