Séminaire annuel de l’Anrat à Avignon

Un concentré d’expériences théâtrales

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Depuis 2003, l’Association nationale de recherches et d’action théâtrale (Anrat) donne rendez-vous aux enseignants, professionnels et responsables des relations publiques au Festival d’Avignon. Au programme de cette formation annuelle dédiée au spectacle vivant : de la culture intensive !

Mardi 10 juillet, conservatoire d’Avignon.

En matinée, je me faufile salle Jolivet – havre de fraîcheur – pour assister à la fin d’un atelier de musique corporelle donné par Jean-Jacques Lemêtre. Collaborateur d’Ariane Mnouchkine ayant signé toutes les créations musicales du théâtre du Soleil depuis trente ans, cet artiste chenu, un peu sorcier, a initié les stagiaires aux « potentialités sonores » de leur corps. Trois heures d’exercices, d’échanges. Le groupe semble suspendu aux lèvres du musicien de théâtre. Professeurs, comédiens, médiateurs, tous de formations et de cultures différentes, forment un joli cercle choral. Katell Tison-Deimat, coordonatrice de l’OCCE-THÉÂ, une action nationale d’éducation artistique conçue et mise en œuvre par l’Office central de la coopération à l’école (OCCE), s’est chargée de tisser des liens sensibles entre les participants, dès leur arrivée le lundi matin.

13 heures. Tout le monde se retrouve pour un « partage d’expériences » autour du spectacle de Thomas Jolly, Thyeste, vu la veille. Raphaëlle Jolivet-Pignon, enseignante et dramaturge, s’appuie sur « l’horizon d’attente » construit avec le groupe, en amont de la représentation, pour approfondir les problématiques mises à jour et proposer des activités. Arrive alors l’équipe de la pièce, Alexandre Dain, le collaborateur artistique de Thomas Jolly et Samy Zerrouki, assistant à la mise en scène. Tous deux se prêtent généreusement au jeu des questions. Les stagiaires les interrogent sur leurs inspirations cinématographiques : Prometheus, Alien, la Planète des singes. Le duo évoque la personnification de la cour d’honneur, cite Hegel au sujet de Thyeste et Atrée (persuadés, chacun, d’avoir la « justice pour soi »). Il évoque le travail de Florence Dupont, considérée par l’équipe comme le « second auteur » de la tragédie romaine. Alexandre Dain raconte leur travail préparatoire : les « carnets d’inspiration » qui ont présidé au choix des costumes, des images. Samy Zerrouki insiste sur la difficulté de retourner aux sources du mythe, l’amour de Thomas Jolly pour Sénèque (plagié par Shakespeare), son goût pour le récit et l’artisanat au théâtre. Pour finir, ils expliquent quelques codes scéniques (les chœurs, le fantôme, la statue de Melpomène). Foisonnant.

« Thyeste » de et avec Thomas Jolly © DR

« Thyeste » de Sénèque – mise en scène de Thomas Jolly © DR

Autre temps fort, jeudi 12 juillet.

Les stagiaires ont participé à un stage de pratique danse mené par Shush Tenin, chorégraphe et assistant de Robyn Orlin, et à un stage de pratique théâtrale avec la metteuse en scène Anne-Frédérique Bourget. « L’association permet de faire se rencontrer ceux qui se préoccupent de transmettre le théâtre, artistes, relations publiques et profs », explique cette dernière, qui milite pour l’Anrat depuis des années. Les ateliers constituent le meilleur moyen de partager un langage avec ce public « expert ». L’artiste défend un théâtre contemporain populaire et conçoit le plateau comme « un lieu d’éducation », un miroir du « monde qui va mal ». Ce qu’elle apprécie au sein de ce stage, c’est le partage, les recherches communes, « la rencontre d’ambitions collectives et d’humilité personnelle ». Dans l’après-midi, les stagiaires assistent au spectacle d’Anne-Frédérique Bourget, l’Année de Richard, puis ils échangent avec ses comédiens.

Les autres jours du séminaire sont consacrés à des spectacles divers : Kreatur de Sasha Waltz, la Reprise. Histoire(s) du théâtre (I) de Milo Rau, Summerless d’Amir Reza Koohestani, Pur présent d’Olivier Py, Au-delà de la forêt, le monde, de Fragata et Barahona et Quand j’aurai mille et un Ans, de Jérôme Wacquiez (au Gilgamesh-Belleville). Une visite guidée de la Chartreuse-lez-Avignon vient aussi enrichir cette programmation, mêlant In et Off. L’an passé, la découverte de la collection de la Fondation Lambert menée par l’artiste et formateur Joël Paubel faisait écho à un workshop « arts plastiques » et à la création d’une performance haute en couleur, dans les rues avignonnaises. Généralement, cette semaine intensive (de rencontres, d’ateliers et de partages « des expériences sensibles ») s’achève par une restitution finale.

« Un temps de réflexions précieux autour du spectacle vivant »

On l’aura compris, ce stage concerne en premier chef les professeurs, nos « premiers partenaires », confie Anne-Frédérique Bourget. Ce sont eux qui mènent les enfants, collégiens et lycéens au théâtre (« un public qui se perd souvent ! »). Le séminaire les nourrit, les informe sur les actualités de l’éducation artistique et culturelle, les possibilités de financements et de partenariats, auprès des régions et des rectorats. Les professionnels des relations publiques viennent aussi se doter d’outils d’analyse dramaturgique (comme l’analyse chorale) et sont ravis de mieux appréhender les attentes des enseignants. Au final, « l’ambiance est conviviale et ce temps de réflexions autour du spectacle vivant, précieux », expliquent Stéphanie Grenon (chargée de mission) et Marie Stutz (directrice de l’Anrat).

À la fin du stage, une participante conclut que le séminaire fut « un sacré concentré d’expériences ! ». Mais elle voudrait « encore plus de pratique et de rencontres artistiques ! ». À bon entendeur… Précisons que l’Anrat, en pleine refondation, entend valoriser ses ressources en matière de théâtre/éducation, poursuivre sa mission de laboratoire de recherches, mais l’association s’inquiète de « l’avenir du partenariat entre les professionnels de l’école et ceux du théâtre ». Alors espérons qu’elle continue à proposer ses formations réjouissantes. ¶ 

Lorène de Bonnay


Créée en 1983, l’Anrat rassemble des artistes et des enseignants engagés dans des actions de transmission du théâtre et des arts vivants à l’école. Par ses publications avec les éditions Actes-Sud Papiers, elle a fait connaître l’histoire de la décentralisation théâtrale et des grands noms du théâtre attachés à la transmission. L’association défend la nécessité du partenariat, valorise l’éducation artistique et culturelle via son site Internet qui diffuse des expériences et des expertises « outils » (« petite bibliothèque pour pratiquer le théâtre en classe », fiches pratiques et guides pour préparer les sorties, liens sur des ressources web, etc.). L’Anrat a rédigé une « Charte de l’École du spectateur », forme des enseignants, artistes, formateurs et médiateurs, à la réception de spectacles et à l’analyse de représentations (le Projet Transvers’Arts a réjouit de nombreux adhérents). Elle contribue au « 1er juin des écritures théâtrales jeunesse ». Elle collabore avec Artcena, theatrecontemporain.net et Canope. Elle permet de bénéficier de tarifs spéciaux pour participer aux formations de l’Aria (Association des rencontres internationales artistiques).


Séminaire Anrat à Avignon – édition 2018

Site de l’association

Du 9 au 13 juillet 2018


À découvrir sur Les Trois Coups :

Entretien avec le comédien Denis Lavant (rencontre artistique organisée par le Séminaire Avignon de l’Anrat) / Par Lorène de Bonnay

Laisser un commentaire