« La vérité, c’est fini, il existe seulement des versions des faits aujourd’hui » …
Lorène de Bonnay
Les Trois Coups
Après « Le présent qui déborde-Notre Odyssée II » en 2018 et « Entre chien et loup » en 2021, l’artiste brésilienne, autrice, cinéaste, metteuse en scène Christiane Jatahy revient avec joie au Festival. Elle nous comble, en cette fin d’édition, avec sa dernière création inspirée d’« Un ennemi du peuple » d’Ibsen. « Le Procès » qu’elle a imaginé durant deux ans avec le magistral comédien Wagner Moura et qui vient d’être représenté au Brésil durant un bon mois, inquiète autant qu’il exalte. En tout cas, il emporte pleinement notre adhésion.
« Je suis là pour poser des questions, je vous laisse le choix des réponses », écrivait Ibsen… Dans son drame norvégien publié en 1882, le médecin Thomas Stockmann révèle le scandale des eaux polluées de sa ville. Il s’oppose à son frère Peter, le maire, avec lequel il a fondé la station thermale. Ce dernier, malgré leur proximité, privilégie ses intérêts économiques et politiques. Plus largement, Thomas, lanceur d’alerte intègre, se heurte à une corruption généralisée : tout le monde (actionnaires, chefs d’entreprise, hauts fonctionnaires, contribuables) veut préserver ses acquis, éviter de dépenser de l’argent pour reconstruire le système hydraulique urbain. Sa parole est alors étouffée et, devenu un bouc émissaire, il songe à quitter le pays avant de se raviser. Il choisit de rester seul avec sa famille, accepte le masque d’ennemi public qu’on lui tend et se jette dans des diatribes radicales et tendancieuses. Déçu par la foule, si aisément manipulable, il se prononce contre la tyrannie de la masse, contre la démocratie. Les individus éclairés et forts comme lui devraient décider à la place de la majorité moutonnière, puisque le peuple reste prisonnier de ses intérêts individuels et de ses difficultés sociales ! D’un autre côté, c’est un idéaliste qui souhaite transformer la société en constatant la situation.
On se souvient que dans la mise en scène de Thomas Ostermeier, le médecin organise une réunion citoyenne pour défendre la vérité et fait toute une tirade (extraite de l’essai polémique l’Insurrection à venir). Lors de ce happening, les acteurs demandent alors aux spectateurs « qui est d’accord avec ce qui vient d’être dit ». Christiane Jatahy, quant à elle, a retenu la proximité entre les deux frères et la dimension idéologique et politique de la pièce. Elle souligne aussi l’ambivalence de Thomas. Avec Wagner Maura, qui nous a tellement impressionné dans la série Narcos et dans L’agent secret (film pour lequel il reçoit le prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes et le Golden Globe en 2025), elle conçoit une réécriture efficace qui se passe quelques années après la fin du drame norvégien et prend la forme d’un procès public. Dans un village brésilien, Thomas Stockmann veut se défendre, cette fois. Il a trop souffert et s’insurge désormais contre cette identité (ennemi du peuple) injuste qui lui est assignée : il demande à un jury populaire de se prononcer à ce sujet.

Les onze membres qui le composent sont sélectionnés chaque soir dans le public et assistés par un acteur ou une actrice chargé de la traduction et du bon déroulement de chaque étape du procès. L’acteur Matthieu Sampeur se charge avec enthousiasme et engagement de cette belle mission (sérieuse et feinte) et s’assied avec eux, face aux spectateurs. Un écran vidéo se trouve en hauteur, entre eux et nous. Les chiffres 11 plus 1 rappellent évidemment Douze hommes en colère (où l’un des jurés vote d’emblée contre la culpabilité de l’accusé et suscite les débats).
Jatahy et Maura se sont inspirés de plusieurs films pour élaborer cette dramaturgie, mais elle reste avant tout théâtrale. En effet, outre le dispositif bi-frontal qui n’expose par les membres du jury (ils doivent écouter les arguments en silence, noter des questions qui seront transmises et auxquelles répondra Thomas ; Wagner Maura improvise à chaque représentation), la défense est située à cour et l’accusation à jardin. La scénographie prend ainsi l’allure d’une agora. Le médecin s’adresse au public. Certes, les spectateurs ne peuvent répondre, comme dans la mise en scène d’Ostermeier, mais ils réagissent, s’expriment, applaudissent. Et cela suffit.
Le spectacle est particulièrement vivant, actuel, participatif. En même temps, l’usage de la vidéo agrandit le temps et l’espace. Un film projeté permet de faire un flash-back et de montrer la vie heureuse de Thomas avant cette affaire. Depuis, sa famille s’est brisée. Une autre vidéo donne la parole à des gens du village interviewés : certains considèrent que le médecin n’aurait pas dû détruire l’économie en divulguant le scandale des eaux empoisonnées par une usine ; d’autres pensent que la santé publique prime sur tout. Thomas, son frère Peter qui l’accuse, sa fille qui le défend, sont également filmés lorsqu’ils plaident. Les gros plans permettent de souligner la dimension affective de ce procès familial, de montrer de près leurs émotions, ce qui n’empêche pas un jeu très physique et dynamique sur le plateau.



Les acteurs sont brillants. Le duel entre les deux frères ennemis possède une subtile tension dramatique. On sent l’opposition des valeurs qui s’est renforcée avec le temps, mais qui est teintée d’amertume et d’amour-haine. L’argumentaire de la fille (face à son oncle) module aussi les registres, convainc autant qu’il persuade. Enfin Wagner Maura nous éblouit. Les deux monologues (identiques) qu’il prononce face public au début et à la fin du spectacle changent de tonalité : d’abord convaincu de son innocence, plein d’espoir, il exprime le désenchantement à la fin : « La vérité c’est fini, il n’existe que des versions des faits ». Plus de faits donc, seulement des croyances, des opinions.
Ce procès le montre, puisque des conceptions politiques, sociales et écologiques s’affrontent. Plusieurs personnages s’expriment. Le mélange de performance et de film documentaire brouille la réalité. Les preuves utilisées jouent aussi avec les outils d’un théâtre pluridisciplinaire comme on les aime : Thomas a reconstitué une maquette du village avec sa station thermale, Peter possède un enregistrement audio imparable qui fait entendre le positionnement politique équivoque du héros. Utopique, Thomas peut aussi mépriser le peuple aveugle, se méfier des vertus du vote démocratique et préférer une élite à une majorité.
La mise en scène de Jean-François Sivadier posait la question de savoir si le protagoniste était d’extrême-gauche ou d’extrême-droite. Peter, en tous cas, accuse son frère de fascisme : sa façon d’utiliser les failles de la démocratie (la méfiance que ses représentants suscitent) pour détruire son adversaire et accroître son pouvoir, rappelle bien d’autres hommes politiques ou chefs d’état actuels. Thomas, interloqué, interroge alors : « Quand Jésus a été crucifié, quand Galilée a été emprisonné pour avoir dit que la terre tournait autour du soleil, la majorité avait-elle raison ? ». Eh oui, pas simple…

La réponse à la question « Thomas Stockmann est-il un ennemi du peuple ? » change d’ailleurs chaque soir. Le 17 juillet, un seul « oui » a fait pencher la balance. C’est peu. Une société qui ne se fie plus à la véracité des faits, des documents, qui refuse le débat d’idées, qui ne distingue plus les constructions fictives des constats objectifs, les fake news des informations vérifiées, qui détruit la terre et les corps des humains, a de quoi nous faire trembler : on l’observe tous les jours et de plus en plus dans nos démocraties…
Le message de ce spectacle vif résonne donc avec âpreté. Wagner Maura conclut que l’Homme est à la fois « terrible et extraordinaire ». Et quand l’acteur, qui est l’un et l’autre dans cette mise en scène virtuose intelligente, nous invite à écouter une samba et à danser, cela ne signifie pas se plonger dans le divertissement pour oublier sa misère, mais s’engager à poursuivre le dialogue grâce à l’art, rester à l’écoute et en mouvement. Enfin, une création lucide et pleine d’élan !
Lorène du Bonnay
Un procès – après l’Ennemi du peuple, d’après Henrik Ibsen, un projet de Christiane Jatahy et Wagner Moura
Création 2025 Première en France, en portugais surtitre en français et anglais
Texte, conception et mise en scène : Christiane Jatahy
Avec : Julia Bernat, Danilo Grangheia, Wagner Moura, Matthieu Sampeur et dans les films Jonas Bloch, Marjorie Estiano, Salvador Moura
Gymnase du lycée Aubanel
Du 11 au 22 juillet 2026 • 18 heures • 2 h 15
Réservations : en ligne ou 04 90 14 14 14
Dans le cadre du Festival d’Avignon, 80e édition du 4 au 25 juillet 2026
Plus d’infos ici
Tournée :
• Dates à venir au 104 Paris
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ Un ennemi du peuple, Jean-François Sivadier, par Lorène de Bonnay
☛ Un ennemi du peuple, Thomas Ostermeier, par Trina Mounier
☛ Le Canard sauvage d’Ibsen, Thomas Ostermeier, par Lorène de Bonnay
☛ Ibsen Huis, Simon Stone, par Lorène de Bonnay
Photo de une : © Christophe Raynaud de Lage – Festival d’Avignon


