Les rêveries d’un promeneur solitaire
Florence Douroux
Les Trois Coups
Le rêve, l’espoir, l’amour fulgurant et ses promesses. « Les Nuits blanches » de Dostoïvski n’est pas un conte de fée, mais un roman empreint de désillusion. Ronan Rivière, qui en signe l’adaptation et la mise en scène, a parfaitement saisi l’ambivalence tragi-comique de ces pages et livre un face à face aussi léger que tranchant. Il incarne le jeune amoureux avec une intensité exceptionnelle.
Une nuit, dans Saint-Pétersbourg désert, un jeune homme solitaire et romanesque, grand rêveur, rencontre une jeune fille éplorée, qu’il raccompagne chez elle. Rendez-vous est pris pour le lendemain soir au même endroit. En quatre nuits successives, ils se confient l’un à l’autre, dans une intimité sans filtre. Le jeune homme tombe éperdument amoureux de Nastenka, qui ne vit que dans l’espoir de retrouver un fiancé qui lui a promis de revenir et de l’épouser. Quatre nuits d’attente pour elle, quatre nuits d’attente aussi pour lui. Le retour de l’élu ne peut que signer la fin d’un espoir fou.
Affres et allégresse
Cette longue nouvelle parue en 1848 (juste avant l’exil et le bagne de Dostoïevski) porte une ironie corrosive. Ronan Rivière livre une mise en scène oscillant entre drame et comédie. Pour ne pas trop pleurer, il vaut mieux en rire aussi, même si l’échec est cuisant. Le spectacle est donc riche de ruptures, changements de ton, légèreté et larmes. Tendresse et rudesse se côtoient, brutalité de répliques sèches ou regards alanguis. Amour exalté, promesses d’un soir et trahisons sont au rendez-vous. On comprend bien vite que le bonheur de l’un fera le malheur de l’autre, même si l’envie d’aimer – et elle seule – les réunit quatre nuits durant.
Ronan Rivière évoque « un jeu maladroit, avec des moments de maîtrise et des chutes… des gouffres d’émotion soudains et très rapides, balayés dans un sursaut ». En effet, sa mise en scène fait apparaître un paysage émotionnel accidenté, où affres et allégresse se succèdent en permanence. N’est-ce pas du reste l’une des facettes de la grandeur de l’œuvre de l’auteur ? Montrer que le bonheur absolu est indissociable du désespoir le plus profond, et que, justement, dans cette quasi-concomitance réside toute la vérité de l’homme ? Dès lors, on ne peut qu’adhérer à cette orientation de mise en scène.
Pierrot mélancolique
On le sait aussi très bon comédien. L’image de son Poprichtchine (le Journal d’un fou, de Gogol) a marqué. Lorsque nous le découvrons, assis sur le banc d’un abribus dans l’espace un peu glauque de la proximité d’une gare, c’est déjà lui, le rêveur qui déambule pour tromper l’ennui. Lui, l’esseulé, ami des maisons, des allées, des jardins et des ponts, seuls compagnons de ses errances nocturnes. Il est un peu voûté, l’air de s’excuser, désemparé par l’été qui a vidé la ville. « Et me voilà comme un spectre à errer dans le désert sans y être préparé ». Nous sommes d’emblée emplis de sympathie et d’intérêt pour cet être marginal, totalement lunaire.


Les attitudes du comédien, ses regards, sa voix aux multiples inflexions montrent une sensibilité, presqu’une fièvre, bouleversante. Sa gaucherie signe le tempérament d’un être qui ne converse pas avec l’humanité. Et sa silhouette, aveu immédiat du manque d’aisance et de la confusion, marque une fragilité visuelle de grande beauté. On pardonnera tout à cet être-là, et même d’avoir gardé sans la remettre la lettre que Nastenka destinait à son fiancé. Et même de s’emballer à l’idée d’un non-retour, et d’entrevoir un futur bâti sur un gros mensonge.
En face de lui, Laura Chetrit campe une Nastenka d’énergie toute différente, beaucoup plus terrienne et ancrée. On comprend évidemment qu’elle soit plus réelle et plus concrète, avec un franc parler plus brut. Mais deux imaginaires errent sur deux planètes qui semblent, dès le début, peu compatibles. Bien sûr, chez Dostoïevski, il ne faut pas espérer de happy end, et la promenade main dans la main sera de courte durée. Pourtant, ces quatre rendez-vous doivent faire naître une connexion onirique…
Musique au cœur
Heureusement, la musique de Rachmaninov, jouée en live par le pianiste Olivier Mazal, contribue au voyage émotionnel. Et quelle pertinence dans le choix des partitions ! On ne peut s’empêcher de relever que c’est un tableau intitulé « Le Retour », (Arnold Böcklin) qui a inspiré au compositeur le prélude joué au tout début. Or, c’est ici que se jouera le dénouement, dans ce retour qui les hante l’un comme l’autre. Et tous deux se confieront dans les résonnances profondes de l’opus 23, comme une intimité dévoilée au même degré de sincérité et d’écoute. Une musique enveloppante qui tisse l’histoire avec eux.
L’un des plus beaux moments du spectacle est accompagné par le célébrissime prélude en ut dièse mineur, dont les accords intransigeants semblent le destin qui abat ses cartes. À jardin, apparaît Ronan Rivière, avec la lettre de Nastenka à son fiancé. Image ô combien bouleversante du désenchantement absolu : « J’ai l’impression de m’enfoncer dans un brouillard épais, à la poursuite d’une aveugle. Est-ce qu’il y une issue ? Ah ! Ah ! Il est joli le bonheur ! (…) Elle était juste triste que je ne sois pas l’autre. ». Nous nous engouffrons dans la cruauté de cette désillusion, magnifiquement portée.
Florence Douroux
Les Nuits blanches, d’après Fiodor Dostoïsvki
D’après la traduction d’Ely Halpérine-Kaminski
Le texte est paru, dans cette traduction, chez Flammarion et aux éditions Point
Site du collectif
Adaptation et mise en scène : Ronan Rivière
Avec : Laura Chetrit et Ronan Rivière
Au piano : Olivier Mazal
Musique de Sergueï Rachmaninov
Durée : 1 h 15
Théâtre du Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris
Du 28 janvier au 5 avril 2026, du mercredi au samedi à 21 heures, dimanche à 17 h 30 (relâche le 6 février)
De 10 € à 32 €
Réservations : en ligne ou 01 45 44 57 34
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ Le Journal d’un fou, Ronan Rivière, par Florence Douroux
Photos : © Pascal Gely


