« Les Présidentes », Werner Schwab, Théâtre de L’Élysée, Lyon

Les Présidentes de Werner Schwab@Christophe Reynaud de Lage

Carnage

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Trois vieilles bigotes fêtent Noël quelque part dans la province autrichienne devant le poste qui retransmet la bénédiction du Pape. Urbi et orbi. Elles se signent. Mais ça ne va pas continuer comme cela. « Les Présidentes » de Werner Schwab sont des monstres et Laurent Fréchuret va nous en dévoiler les dessous fort peu reluisants pour notre plus grand plaisir. Âmes sensibles s’abstenir.

Il y a Erna, la guindée. Vêtue de gris, tailleur impeccable, une vraie dame patronnesse incarnée avec maestria par Mireille Herbstmeyer qu’on imagine sèche comme un coup de trique. Et puis, Grete, son amie, en tout cas sa meilleure ennemie, avec qui elle joue au lancer de piques vachardes, interprétée par la pulpeuse Flore Lefebvre Des Nöttes en tenues voyantes et moulantes. N’oublions pas, la p’tite Marie ! Cachée ? Coincée ? en tout cas, sous la table, à leurs pieds au début de la pièce. C’est que ces trois-là se connaissent bien, et depuis longtemps, mais la p’tite Marie n’est rien d’autre qu’une sorte de domestique spécialisée dans les travaux le plus ingrats, une pauvre débile.

C’est le moment de saluer ces trois artistes et donc particulièrement Laurence Vielle. Laurent Fréchuret l’avait déjà retenue pour jouer dans Sainte dans l’incendie, un seule en scène époustouflant. Elle est ici dans un rôle de composition complètement opposé, très précis, très pointu, qui la pare à la fois de capacités de clown qui nous font tordre de rire, d’une grande fragilité qui nous touche, d’une endurance de marathonienne comme dans son remarquable soliloque de la fin où elle part en vrille et se livre à une logorrhée étourdissante. On ne voit pas souvent de comédienne comme celle-ci.

© Christophe Reynaud de Lage

Si, au début, Erna et Grete tiennent un discours assez lisse de dames respectables et, pensent-elles, respectées, au fur et à mesure du déroulement de la pièce, à force de boissons alcoolisées, elles laissent filtrer leurs pensées les plus secrètes, désirs inavouables, rêves de midinette dont le soubassement sexuel affleure. Grete plus encore que Erna dont le carcan résistera plus longtemps. Grete change de robes, attendant sans doute la visite d’un Prince Charmant ; elle est plus « transparente ». Mireille Herbstmeyer et Flore Lefebvre Des Nöttes, chacune dans son registre, sont épatantes et donnent à ce trio une unité, une cohérence.

Coincés s’abstenir

Si la pièce démarre de façon compassée – nous sommes dans un monde insincère, où chacune joue la comédie à l’autre et sans doute à elle-même – la pièce dérape progressivement. Elles ont bu du champagne, un vrai luxe, et cette ébriété permet à l’inconscient de filtrer, puis de couler à flots. La pièce prend de la vitesse, s’autorisant toutes les dérives, nous emmenant dans un univers gore et scatologique, ne reculant devant aucune outrance, complètement déjantée. Comme si l’inconscient savamment corseté se dévoilait en même temps que les corps. On assiste à un renversement du pouvoir : car remuer la merde, la p’tite Marie connaît et, à ce jeu-là elle est la plus forte. Pas pour longtemps.

Cette pièce est extraordinaire à plus d’un titre. D’abord parce que, à l’inverse de notre univers où règnent le politiquement correct et la pudibonderie, tout ici est sans limite. Images épouvantables, situations violentes, vocabulaire cru et direct. Werner Schwab dépeint avec cruauté une société autrichienne vérolée par les frustrations, qui se vautre dans la fange sans même s’en rendre compte.

Mais l’humour noir qui emporte la pièce la rend malgré tout joyeuse. L’énergie de la langue et des personnages y est pour quelque chose. Enfin et surtout les trois comédiennes, par leur engagement et leur incroyable talent, nous entraînent avec elles. Du grand théâtre. L’une des meilleures réussites de Laurent Fréchuret. 🔴

Trina Mounier


Les Présidentes, de Werner Schwab

Traduction : Mike Sens et Michael Bugdahn
Publié chez L’Arche (épuisé)
Théâtre de l’Incendie
Mise en scène : Laurent Fréchuret
Avec : Mireille Herbstmeyer, Flore Lefebvre Des Nöttes, Laurence Vielle
Scénographie : Stéphanie Mathieu
Lumière : Julie Lola Lanteri
Son : Patrick Jammes
Costumes : Colombe Lauriot Prévost
Maquillages effets spéciaux : Atelier 69 CLSFX
Durée : 1 h 20

Théâtre de l’Élysée • 14, rue Basse-Combalot • 69007 Lyon
Du 4 au 7 avril, à 19 heures
De 10 € à 14 €
Réservation : 04 78 58 88 25 ou billetterie

À découvrir sur Les Trois Coups :
Entretien avec Laurent Fréchuret, par A.D.
Sainte dans l’incendie, par Cécile Doukhan

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