« Les Travailleurs de la mer », Victor Hugo, Cie Livsnerven, critique, Théâtre de Poche-Montparnasse, Paris

Les-Travailleurs-de-la-mer-Victor-Hugo © Filip-Flatau

Chef-d’œuvre en péril

Florence Douroux
Les Trois Coups

Un pêcheur solitaire prend la mer, prêt à affronter l’impossible. La mission est folle. Pourquoi y va-t-il ? Clémentine Niewdanski et Elya Birman ont adapté avec finesse l’immense roman de Victor Hugo « Les Travailleurs de la mer » et livrent un spectacle court mais d’une grande profondeur. À la barre, le comédien est un Gilliatt exceptionnel de sensibilité.

Lorsque le bateau à vapeur révolutionnaire la Durande s’échoue, son propriétaire, Mess Lethierry, au comble du désespoir, promet la main de sa fille adoptive, Déruchette, à qui irait sauver le moteur, intact. L’entreprise semble pure folie. Gilliatt, un pêcheur solitaire secrètement épris de la jeune fille, relève le défi et affronte les éléments. Vainqueur, bien qu’épuisé par des mois d’épreuves, il rentre, la machine, saine et sauve dans sa barque. Mais le cœur de Déruchette est ailleurs et il se sacrifie.

Livre d’exil et de solitude insulaire, épopée de l’océan, du progrès, du possible et de l’impossible, mais aussi évocation intense des pouvoirs du songe et du rêve de la femme inaccessible, les Travailleurs de la mer, premier des romans écrits à Guernesey, sont préfigurés par ces paroles d’avril 1856 : « J’habite dans cet immense rêve de l’océan, je deviens peu à peu un somnambule de la mer (…).Ma pensée flotte et va et vient, comme dénouée par toute cette gigantesque oscillation de l’infini ». Pas facile d’aborder un mi-chemin, entre réalité et onirisme, niché dans tout le récit.

Pourtant, en une petite soixantaine de page et guère plus d’une heure, cette adaptation parvient à nous entraîner au large, au creux de l’océan et de l’intimité d’un homme. Privée des nombreuses ramifications contenues dans ses quelques 115 chapitres et 700 pages, l’œuvre hugolienne ainsi écourtée tient malgré tout fièrement debout, dans une dimension tragique évidemment différente, mais non galvaudée. Loin d’être une adaptation au rabais, c’est un récit haletant, avec les mots sublimes de l’auteur très fidèlement respectés.

Rien d’extraordinaire sur le plateau, des bricoles. Bâches en plastique, morceau de ouate ou de papier en guise de neige, avec ce prénom « Gilliatt », dessiné par Déruchette au tout début du récit. De l’autre côté de la scène, se dresse une construction hétéroclite avec escabeaux, planches et ventilateur, cordes, torche, et pots de peinture : un assemblage curieux à l’allure de bateau, la Guérande, reine du récit et chef-d’œuvre en péril. Un véritable atelier d’artisan agencé en proue, cheminée ou coque invite donc notre imagination à prendre le large. Ce qui semble trois fois rien attise notre curiosité : on regarde, on détaille, on se transporte déjà, un peu. C’est bien vu.

Incarner Gilliatt

Il faut un sacré comédien pour camper cet homme du songe, de la nuit et de la mer, à la fois marin, pêcheur et forgeron, cet être, qui « savait tout et bravait tout », qui ne parle pas aux hommes mais au cosmos et à l’invisible. Bonnet de marin, mise légèrement fatiguée, Élya Birman, nous prend par la main et nous emmène au cœur de l’aventure du courageux et étrange Gilliatt le Malin. « Il n’était pas laid. Il était beau peut-être. À trente ans, il en paraissait quarante-cinq ; on ne se mêle pas impunément à l’océan, à la tempête et à la nuit ». On ne demande qu’à se laisser aller dans cette poésie-là, d’autant que le comédien, avec son art de scander les phrases, qu’il étire ou précipite, est maître d’un tempo irréprochable, au service d’une émotion toujours vraie.

Sa grande expressivité, ses mains qui expliquent autant que la voix, son regard qui ne nous lâche pas, conférent au rôle le poids qu’il mérite : il incarne. Narrateur ou héros, il va et vient dans tous les sens, sans ménager sa peine. Le héros d’Hugo s’épuise, lui aussi. Dans l’immensité du labeur, le « vaste effort obscur », il court à perdre haleine, sur place, et cette course immobile en dit long sur la vanité de ses efforts. « Il lui semblait par moment donner des coups de marteau dans les nuages ». Que cette scène est belle, violoncelle et piano en prime !

À faire trembler les océans…

Le texte et le comédien pouvaient-ils suffire à notre bonheur ? Peut-être. Bien sûr, on comprend cet amoncellement de débris après la tempête, ce chantier en pleine mer et son bruit de forge. Mais cette matérialité très insistante, alourdit un peu le récit, et tend à diluer l’onirisme si présent dans l’œuvre. L’imaginaire pouvait se laisser guider par un peu de vide, d’autant que la création sonore de Thibaut Champagne enveloppe efficacement le propos. Mouettes, vagues, cloches ou poésie affleurant l’étrange ou l’insondable, nous avions déjà le paysage.

Quoiqu’il en soit, nous garderons longtemps le souvenir du départ en mer, en grand silence et dans l’obscurité de la nuit, de ce marin peu ordinaire à la conquête de l’impossible. Seul le visage est éclairé d’un rai de lumière bleue, et l’on entend un léger clapotis de vagues et le murmure de l’eau sous l’action de rames imaginaires. Dans une nappe sonore discrète, un écho dans le noir, s’élève la puissance d’une voix à faire trembler les océans : « Les solitudes d’eau sont lugubres. C’est le tumulte et le silence. Tel est l’isolement du rocher Douvres. Tout autour, à perte de vue, l’immense tourment des flots ». Nous sommes bien chez Victor Hugo.

Florence Douroux


D’après Victor Hugo
Le texte est édité, notamment, par Le Livre de Poche
Page Facebook de la Cie Livsnerven
Adaptation : Elya Birman et Clémentine Niewdanski
Le texte du spectacle est publié aux Éditions L’Harmattan
Mise en scène : Clémentine Niewdanski
Avec : Elya Birman
Voix : Clémentine Niewdanski et Anthony Roullier
Durée : 1 h 15

Théâtre de Poche-Montparnasse • 75, bd du Montparnasse • 75006 Paris Du 15 janvier au 29 mars 2026, du mardi au samedi à 19 heures, dimanche à 15 heures
De 10 € à 28 €
Réservations : en ligne ou 04 45 44 50 21

À découvrir sur Les Trois Coups :
Le Dernier Jour d’un condamné, de Victor Hugo, par Laura Plas

Photos : © Filip Flateau 

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