« Les Trois Coups » signalent les parutions récentes consacrées au théâtre à ne pas manquer [4]

Bulletin no 4 : en librairie…

Par Rodolphe Fouano
Les Trois Coups

Monographies, biographies, mémoires, rééditions de classiques…

Je me souviendrai de tout. Journal mélancomique, de Guy Bedos

Fayard, 2015

Se présentant modestement, selon la formule de son ami Pierre Desproges, comme « écrivant » sans se prétendre « écrivain », Guy Bedos livre ici quelques-unes des émotions qui le traversent. Le livre s’ouvre sur ses adieux au one-man-show à l’Olympia, en 2014, et sort en librairie alors que Bedos est à l’affiche de Moins deux, de Samuel Benchetrit, au Théâtre Hébertot, avant de tourner deux films en 2016.

Même si l’on n’y apprend pas grand-chose, on feuillette avec plaisir ce « carnet de notes » dont les pages ont été noircies « à temps perdu ». Certaines ont des airs de « revue de presse », l’exercice de prédilection de l’auteur. D’autres sont plus intimes, notamment lorsqu’il évoque ses amis disparus ou parle de ses enfants, dont le bouillonnant Nicolas au talent qui prolonge et sublime peut-être celui de son père…

Qualifié de « mélancomique » par l’éditeur, ce « journal » (qui n’en est pas un), avec des références à Kierkegaard et à Cioran, est empreint d’une gravité manifeste qui ne manque pas de panache. La perspective de la mort y est omniprésente. Guy Bedos, humaniste attachant âgé de 81 ans, semble désespéré de voir comment va le monde. On le comprend trop bien.

233 pages, 18 €

http://www.fayard.fr/je-me-souviendrai-de-tout-9782213686059

Mille et un morceaux, de Jean-Michel Ribes

L’Iconoclaste, 2015

Le risque de l’autobiographie est sans doute la complaisance, l’épanchement aveugle. Jean‑Michel Ribes, que les mauvaises langues du métier surnomment le « tout à l’ego », puissant directeur du Rond-Point, auteur dramatique, metteur en scène et réalisateur à succès (Merci Bernard, Palace…), ne s’était pourtant pas encore raconté. Voilà qui est fait, et pour notre plus grand plaisir.

La composition en « mille et un morceaux » repose sur une série de portraits incisifs, d’anecdotes et de souvenirs ponctués d’aphorismes comme autant de « miettes ». Le récit du dîner avec Jean Mercure (qui le premier lui a donné sa chance), directeur fondateur du Théâtre de la Ville attaqué par le chat de Ribes, ou la crainte d’avoir tué Montherlant qu’il a bousculé dans la rue, seront désormais des pages d’anthologie ! Tout autant que l’histoire de ses virées dominicales avec Jacques Dutronc et Jacques Villeret ou bien celui de ses nombreuses amours de vaudeville dans lesquelles il a parfois tenu le rôle de l’amant s’échappant par le toit…

Ribes est féroce – on le savait –, mais émouvant aussi dans ses confessions, notamment lorsqu’il évoque son enfance, la séparation de ses parents ou la naissance d’Alexie, sa fille comédienne, à qui l’ouvrage est dédié.

Lui qui assure ne jamais « écrire pour dire », mais pour « s’étonner, être ailleurs, s’enfuir », autrement dit « ne pas devenir adulte », a conçu un livre épais et foisonnant qui se dévore, où l’on croise le Tout-Paris, et qui, mine de rien, raconte une part significative de la vie théâtrale française depuis quarante-cinq ans. L’extravagance d’un ambitieux, à la fulgurance mêlée, avec humour. On en redemande !

521 pages, 23 €

http://www.editions-iconoclaste.fr/spip.php?article2108

Patrice Chéreau, un musée imaginaire, sous la direction d’Éric Mézil et de Nathalie Léger

Collection Lambert, musée d’art contemporain / Actes Sud Beaux arts, Hors collection, 2015

Conçu à l’occasion de l’exposition que la Collection Lambert consacre à Patrice Chéreau (1944-2013), à Avignon, jusqu’au 11 octobre prochain, cet imposant catalogue reconstitue l’une des aventures théâtrales et artistiques les plus marquantes du xxe siècle.

Il plonge le lecteur dans l’univers du metteur en scène fou de Wagner, découvreur d’Hervé Guibert et de Bernard‑Marie Koltès, directeur des Amandiers de Nanterre, passionné pédagogue aussi, et bien sûr réalisateur de cinéma. À la fois biographique et thématique, cette somme puise largement dans les archives personnelles de Chéreau conservées à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine (I.M.É.C.), qui permettent de reconstituer le processus de création.

Nombreuses contributions, notamment de Nada Strancar, Isabelle Huppert, Danièle Thompson, Valeria Bruni-Tedeschi, Jean‑Pierre Vincent, Jack Lang, Jérôme Clément, Richard Peduzzi, François Regnault, Pierre Boulez, Jean‑Loup Rivière, Olivier Py…

Un ouvrage collectif chic et choc, bilingue (français-anglais), très richement illustré.

381 pages, 42 €

http://www.actes-sud.fr/catalogue/photographie/patrice-chereau

Dictionnaire amoureux du théâtre, de Christophe Barbier

Éditions Plon, 2015

Si la politique est son métier – avec la distance du journalisme –, Christophe Barbier confie d’emblée que « le théâtre est sa passion, avec toute l’humilité de l’amateur ». Ex-critique dramatique, auteur de trois pièces, il a créé deux compagnies de théâtre amateur, dont la troupe de l’Association des anciens élèves de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, et interprété lui-même une soixantaine de rôles. C’est donc en homme de terrain qu’il s’est lancé dans ce « long tunnel de travail ».

Le résultat ? Un énorme volume de six centimètres d’épaisseur pesant 1,255 kg, avec des centaines d’entrées ! Les notices sont de longueur inégale, et certains choix surprennent (Jean‑Louis Barrault plus rapidement traité que Jacques Attali ou Muriel Mayette, le Théâtre de la Ville sans mention de Jean Mercure ou de Gérard Violette…).

Mais l’essentiel n’est pas là. Loin des gloses universitaires soporifiques, cette entreprise démesurée et un peu folle est remarquable dans sa dimension de vivante pédagogie. On y révise les notions et le vocabulaire de base (praticable, 4e mur, parade et paradis…), et on y redécouvre la place qu’ont occupée, dans l’histoire du théâtre, des auteurs aujourd’hui oubliés tels que Rotrou ou Victorien Sardou. L’ouvrage s’adresse ainsi aux non-spécialistes. Ils apprendront beaucoup en feuilletant les 1 178 pages d’un dico irrationnellement passionnel, qui convainc de la force vitale du théâtre. Et cela fait déjà plus vingt‑six siècles que ça dure !

1 184 pages, 28 €

http://www.plon.fr/ouvrage/dictionnaire-amoureux-du-theatre/9782259219808

Rodolphe Fouano