Dans la solitude des champs de coquelicots
Laura Plas
Les Trois Coups
Spectacle faussaire, « L’obéissance est tellement douce » dégage un parfum certes volatile mais singulier. Désuète, fantasque, cette douce fragrance exprime une nostalgie beckettienne, sous ses (faux) airs burlesques. Une jolie bulle portée par quatre clowns poètes.
Vous avez sans doute déjà vu un film, lu un livre où le revers d’un tableau dissimulait une autre toile. C’est à une expérience de ce genre que vous convie L’Obéissance est tellement douce. Il n’est jusqu’à son pitch, à son titre qui n’agissent en faussaire. On peut en être agacé ou ravi, on en est en tout cas étonné. Or, cette dernière émotion est emblématique du spectacle. Sans doute nourri d’inspirations théâtrales, il n’en reste en effet pas moins singulier.
C’est que les quatre personnages de la pièce, s’ils portent le nom de leurs interprètes, semblent néanmoins surgis de la fiction (film de Christophe Honoré ou Eugène Green ou miniature préraphaélite). Les carnations diaphanes, les teintes passées de costumes que porteraient plutôt des aïeux de provinces s’accordent à une parlure délicate et anachronique.
Ce décalage crée la surprise et fait émerger le sourire. Il y a ici une forme de délicatesse comique périlleuse mais souvent profondément charmante, d’ordinaire peu présente sur les plateaux. De fait, le jeu des acteurs s’avère assez subtil, fondé sur le croquis des allures et sur la grande mobilité des visages que traversent en un instant de multiples émotions.
Fini, c’est fini…
D’un autre temps, Lilou, Martin, Jules et Édouard le sont aussi, au sens où ils sont les conservateurs d’un monde aboli. Comme les jeunes Romantiques auxquels fait penser la mer de nuages qui apparaît sur scène, ils ont assisté à l’effondrement de leurs certitudes. Cependant, leur amour des montagnes, coquelicots et volatiles n’est peut-être pas ici l’effet d’une révolution, mais de la disparition de la « nature ». Le monde aboli ne serait-il pas le nôtre ?


Nous ne nous y attendions pas car, à notre tour, nous voici peut-être piégés dans un lieu dont nous ne sortirons jamais, condamnés à nous remémorer, comme Édouard, ce qu’étaient le chant de la mésange ou l’habitus du coucou. Rien n’est explicité, peu à peu le doute s’instaure à la faveur d’une confidence faite en catimini par l’un (Jules Bisson d’une grande finesse), des messages / bouteilles à la mer d’une autre, et surtout d’un changement de scénographie évocateur.
D’ailleurs, si la pièce a tout d’abord l’aspect un peu décousu d’improvisations que l’on aurait assemblées, elle gagne peu à peu en force. On rit toujours, mais jaune. Quelque chose d’une solastalgie résignée bat dès lors dans le cœur, tout doucement. Et peut-être de voir cette jeunesse exprimer si délicatement, sans cri, ni révolte ce constat de la disparition d’un monde touche particulièrement. La seule tentative de fuite (un beau moment du spectacle) se mue en simulacre exhibé comme un truc de théâtre.
Le pari de la dentelle
On repense à tous ces temps morts orchestrés en début de pièce pour faire rire. Comme les marottes, les ressassements, ils prennent ainsi un autre sens : temps de la mort qui rôde, qui a tout évidé autour, jusqu’à laisser chacun seul. Si seul, que les protagonistes en sont réduits à nous parler, plutôt qu’à échanger, et sont le plus souvent perdus sur un plateau trop grand pour eux.

L’obéissance est tellement douce fait donc le pari de la dentelle, ajourée, complexe et légère. La gageure peu évidente dans un monde comme le nôtre, mais, quoique relevée avec quelques maladresses encore, elle est insolite et donc remarquable à sa manière.
Laura Plas
L’Obéissance est tellement douce, Mélodrame Production
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Écriture, mise en scène et jeu : Jules Bisson, Lucie Epicureo, Martin Mesnier et Édouard Sulpice
Écriture et dramaturgie : Bogdan Kikena
Durée : 1 h 20
Dès 12 ans
Théâtre de La Cité Internationale • 17, bd Jourdan • 75014 Paris
Du 9 au 21 février 2026, les lundis et mardis à 20 heures, les jeudis et vendredis à 19 heures, les samedis à 18 heures (relâches les mercredis et dimanches)
De 5 € à 24 €
Réservations : en ligne ou 01 85 53 53 85
Tournée
• Juin 2026, Maison Maria Casarès, à Alloue (16)
Photos : © Mathilde Delahaye


