À coups de bluff
Florence Douroux
Les Trois Coups
Montrer les coulisses si peu avouables de la montée du nazisme, progression sourde du danger dans l’endormissement général, tel est le pari de Jean Bellorini. Pour sa première adaptation à la Comédie-Française, il s’attelle à « l’Ordre du jour », récit couronné du Prix Goncourt d’Éric Vuillard, dont il livre une vision chorale virtuose. Un moment rare, servi par une distribution d’exception.
« Les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petit pas » écrit l’auteur, qui démantèle, en 150 pages d’une densité peu commune, le pas à pas d’une progression dont on connaît peu la face cachée. L’Anschluss, une opération soigneusement préparée ? Bien sûr que non. Il aura fallu à Hitler, à défaut du déploiement militaire exemplaire montrée dans les films de propagande, bien des tractations, mensonges et coups de bluff, pour endormir les nations et filer, quasiment en douce, presque à bas bruit, vers le totalitarisme nazi. Le récit, fort bien documenté, est édifiant.
Impressionné, dit-il, par « un mélange d’érudition, d’acuité et d’humour, et par un style vif, élégant, sans fioritures (…) un sens du rythme, de la précision lexicale, et de l’image poétique », Jean Bellorini propose, pour servir le texte, un geste théâtral d’une grande pertinence. Ainsi fait-il glisser le récit d’Éric Vuillard sur le plateau en y imprimant, intacte, jaillissante, la puissance des mots si soigneusement choisis par l’auteur.
Miroir
Quatre micros sur pied attendent les protagonistes. Visages maquillés de blanc, les voici, tous les quatre. Ils se tiennent, droits, immobiles, prêts à prendre la parole. « Le soleil est un astre froid. Son cœur, des épines de glace. Sa lumière, sans pardon. En février, les arbres sont morts, la rivière pétrifiée (…). Le temps se fige ». Nous sommes projetés dans ce jour hivernal du 20 février 1933, date d’une réunion secrète marquant l’alliance du pouvoir politique et des intérêts économiques. Hitler a secrètement fait convoquer des industriels aux noms déjà illustres (Kupp, Opel ou encore Siemens) pour financer la campagne nazie aux prochaines élections.



Tout l’art de Bellorini est déjà à l’œuvre dans ce premier tableau qui donne le ton. Il installe des jeux de lumières façon cabaret « vaguement effrayant » des années 30, et révèle la vérité en l’habillant d’effets de miroirs saisissants. Une immense paroi mobile en fond de plateau se soulève jusqu’à l’horizontale, reflétant 24 paires de souliers méticuleusement alignées au sol. 24 industriels soumis par intérêt donneront leur obole d’un seul geste et d’une seule voix, ouvrant ainsi largement la brèche de l’irréparable. Le chancelier fraîchement nommé, pas mécontent, en exécute quelques pas de claquettes. Plusieurs fois pendant le spectacle, cette paroi mobile en miroir s’incline et se redresse, effet spectaculaire d’une bascule du monde, objet lourd qui se meut silencieusement, et réfléchit un envers de décor dans des jeux de lumières sophistiqués créés par le metteur en scène.
Une vérité masquée
Théâtrale aussi, et tellement signifiante, l’utilisation de masques (immense bravo à Cécile Kretschmar) permet une navigation efficace entre grotesque et réalisme. Grosses têtes en papier mâché, parfois superposées à un masque de silicone lui-même ajusté sur un masque de tulle : le réel est dissimulé, amplifié, déformé, dans une image fascinante de fixité, qui tend vers l’esthétique expressionniste. Hitler est revêtu de la plus grosse tête, tandis que Goering lui emboîte le pas, ordre de grandeur respecté. Dans les masques, les voix ont une autre vibration, étrange et plus sourde.

Imbriquer le vrai et le faux, dire le vrai sous le faux, distordre son et image, dans un effet résonnant et réverbérant, tout est théâtre mais tout est avéré. Dans ce geste-là, précis, original, Bellorini fait jaillir le burlesque pour acérer la vision du drame qui avance masqué, nimbé – quel contraste – de la mélancolie douce d’une mélodie allemande, que l’on reconnait bien.
Comédiens et comédienne au sommet
Il peut compter sur un quatuor d’excellence qui alterne à la perfection jeu et récit, narration et théâtre, assurant, avec tout son savoir-faire, une partition chorale (certains passages sont dits ou changés en chœur) ou solo exigeante, d’une précision redoutable. Jérémy Lopez, anorak rouge et Moon Boots, incarne de façon troublante le malaise du chancelier autrichien pris au piège dans le nid d’aigle d’Hitler, quand Laurent Stocker, en tennisman, évoque, inénarrable, un improbable diner entre Ribbentrop et Chamberlain ; multi-instrumentiste sur le plateau, Baptiste Chabauty raconte, avec sa belle sensibilité, le sort du nazi autrichien Seyss-Inquart, tandis que Julie Sicard, dont la silhouette menue porte la grosse tête d’Hitler, excelle en changement de tons et de registres.
Stupéfiants de vérité et de profondeur, ils donnent le juste ton d’une atmosphère sous haute tension avec ses réjouissantes trouées de respirations. Que dire de plus ? Qu’une certaine marche du monde est ici éclairée de pleins feux, et que le coup de maître d’Éric Vuillard est également celui de Jean Bellorini et de toute son équipe.
Florence Douroux
L’Ordre du jour, d’Éric Vuillard
Le texte est édité chez Actes-Sud
Comédie-Française
Mise en scène : Jean Bellorini
Avec la troupe de la Comédie-Française : Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez, Baptiste Chabauty
Durée : 1 h 45
Théâtre du Vieux-Colombier • 21, rue du Vieux Colombier • 75006 Paris
Du 25 mars au 3 mai 2026, mardi à 19 heures, du mercredi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 heures (relâche les 4 et 5 avril)
De 12 € à 34 €
Réservations : en ligne ou 01 44 58 15 15
Photos : © Christophe Raynaud de Lage


