Du cirque « indiscipliné, vibrant, inattendu »
Léna Martinelli
Les Trois Coups
Malgré la crise, UP Festival a été maintenu, ce qui a réjoui le public constitué de nombreux programmateurs, souvent venus de loin. Plus de 6.000 spectateurs, dont 172 professionnels ont assisté à une vingtaine de spectacles présentés dans une dizaine de lieux de Bruxelles, du 19 au 29 mars. Aux coups de cœur déjà chroniqués, s’ajoutent « Chwallow », à mi-chemin entre le bubble gum et la science-fiction, et « Symbiosis », à la rare puissance expressive. Sans oublier le Focus Italia, qui a apporté une belle énergie, et le Focus Pro, riche en découvertes.
L’ancien Espace Catastrophe, renommé UP Circus and Performing Arts en 2022, a bien failli… courir à la catastrophe ! Début mars, soit quelques jours avant le lancement de l’emblématique festival, 7 de ses 8 employés, ont fait grève pour dénoncer le « management toxique » de Catherine Magis et Benoît Litt, ses directeurs depuis 30 ans.Heureusement, une solution d’urgence a permis de maintenir UP. Satisfaits de la mise à l’écart temporaire du couple, les salariés concernés n’ont pas souhaité s’exprimer sur le sujet, préférant se concentrer sur l’organisation de l’événement. D’ailleurs, bravo à eux : ils ont relevé le défi haut la main. Quand les esprits seront apaisés, nous espérons avoir l’occasion d’évoquer les « CIRConstances » de cette crise, avec toutes les parties prenantes.


© UP Circus & Performing Arts ; « L’Homme cirque » © UP Circus & Performing Arts
Saluons donc la résilience de l’équipe, qui a bien défendu la programmation, laquelle reflète bien les tendances actuelles. Entre prouesse physique, écritures singulières et formes hybrides, celle-ci explore des corps en mouvement, des récits sensibles, au plus près du réel. Propositions en salle, sous chapiteaux, dans un camion ou en espace public… À chaque lieu, une expérience différente : « Indiscipliné, vibrant, inattendu, le cirque reprend ses droits ». Ancrée à Molenbeek, le festival transforme la ville en scène à ciel ouvert, avec des propositions dans l’espace public. Bien sûr, plusieurs chapiteaux viennent animer le quartier.
International et bisannuel, UP Festival est désormais un rendez-vous incontournable en Europe. Cette année, on repère des compagnies venues de Belgique, France, Suisse, Danemark, Pays-Bas, Italie, Autriche et Espagne. En fait, UP Circus & Performing Arts rassemble la planète cirque depuis sa création, en 1998. En plus, des cours de cirque et la mise à disposition d’espaces d’entraînement sécurisés pour des artistes de plusieurs nationalités, la structure présente des sorties de résidence et quelques spectacles pendant la saison. Un travail de Titan, compte tenu du budget et de l’effectif réduit de l’équipe.
Soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles, UP Circus & Performing Arts accompagne des projets ambitieux. L’Habeas Corpus Cie fait partie des bénéficiaires. Premier lauréat d’un nouvel appel à projet mené avec le Théâtre Varia, c’est justement l’un de nos coups de cœur (lire notre critique). Chwallow inaugure le soutien renforcé à la création circassienne interdisciplinaire regroupant résidences, coproduction, représentations, diffusion. Ici, le cirque s’acoquine avec les arts plastiques. Cette collaboration inédite offre la possibilité d’explorer de nouveaux territoires : « Dans ce partenariat avec le Varia, le cirque gagne une autre visibilité, se frotte à des équipes et à des artistes d’autres secteurs », se réjouit Catherine Magis, « c’est un marteau-piqueur pour faire tomber les frontières ! ».
Survivre et être soi-même
Le deuxième spectacle que nous souhaitons défendre est Symbiosis (lire notre critique), nettement moins coloré que le précédent, mais ô combien marquant. Au plus près des étoiles, Luuk Brantjes et Kolja Huneck créent des images saisissantes qui nous bousculent de façon poétique, nous rappellent l’urgence de sauvegarder notre humanité. Mille et une nuances de gris. Autre invitation à mieux habiter notre temps, 2984 scrute le futur afin de révéler le présent. Le funambule Alessandro Maida (MagdaClan) évolue entre ombre et lumière, fatalité et espoir.
Cirque d’autrice exigeant, en prise avec son époque, la Cie Rasposo brouille les pistes dans Hourvari pour interroger la désobéissance et la liberté. Le vrai et le faux s’emmêlent au cœur d’un conte initiatique. Entouré d’un quintet de musique de chambre, Aurélien Oudot (Back Pocket) personnifie la mélancolie, sauf que dans le mot, il y a « élan », d’où le titre M.élancolie… Enfin, dans Food, Michael Zandl croque la voracité de notre monde. Tout cru !

« Légendes urbaines » © L’œil d’Édouard
Revendiquant « un cirque qui pense autant qu’il virevolte », Catherine Magis a choisi plusieurs spectacles qui font avancer des causes. À la frontière du happening, Légendes urbaines utilise l’espace public comme terrain de jeu. La puissance de ce collectif féminin (Le Projet.PDF Portés De Femmes) redessine la ville. Précarité, violences sexistes, dépression post-partum, misogynie… Marianna De Sanctiset Maë Lestage (Cie MDS) puisent, notamment dans le clown, les sources de leur questionnement existentiel. Un témoignage intéressant sur la condition de la femme artiste (Mother.Woman.Artist). Dans Statu Quo, La Subliminati Corporation répond à l’âge qui vient par un tourbillon de prouesses, certes, mais pour mieux proposer une « insubordination poétique ». Ce « cirque d’amour, de sueur et de mort » est féroce. Quant à Bello ! (Fabbrica C), il explose les canons de beauté avec une créativité toute acrobatique (lire notre critique).
L’amour du risque
« Art du geste qui dérange, mais qui relie aussi », c’est le cas de l’Homme cirque, puisque David Dimitri réchauffe le cœur du public depuis 25 ans. Un succès mérité. The Award (Cie Back Pocket) nous montre les coulisses d’un show où rien ne se passe comme prévu. Des projections dévoilent ce qui se joue hors scène, tandis que la salle tout entière est investie par neuf acrobates prêt·es à tout. Autres sensations fortes : mélange de rock live et de deux-roues pétaradants, Mortel Jus de mortel (Le Mur de La Mort) est à admirer d’en haut.



« Food » © Jona Harnischmacher ; « Le Témoignage de la Chimère © Abdel Kir Jada ; « The Award » © Zenzel Photographie
Gaël Santisteva, lui,dit prendre le risque au pied de la lettre, comme « un moment hors du commun et des normes ». « Exact inverse d’un cirque grandiloquent aux muscles saillants », Piñata Cake est une sorte de « gâteau surprise farci d’humanité, de fragilité érigée en performance et d’un très sérieux goût de la dérision ». Bienvenue en absurdie !
Grâce et poésie
Traversée délicate, attentive aux corps, aux présences et aux silences, Corps tendres est un autre moment suspendu. Le langage du sensible de Lucie Yerlès est adapté aux tout petits. Cose a Caso (Cie Irrealista) propose également aux plus grands de ralentir. Si on prenait le temps de l’écoute et de la rencontre (lire notre critique) ? Entre attachement et appartenance, le Témoignage de la Chimère (Cie Charge Maximale de Rupture) appréhende les sangles aériennes comme reflet de ce qui nous lie : pour être uni·es, devons-nous toujours être d’accord ?



« Corps tendres » © Julie Calbert ; « In Difference » © Kalimba ; « Secrets » © Natacha Elmir
En revanche, Ballroom (Post uit Hessdalen) secoue les sens. Dans une drôle de grotte, des balles restent collées aux murs, semblent s’animer d’une vie propre. Peut-on coexister sans compromis, sans fusion, sans hiérarchie ? Dans In Difference, Jef Everaert et Marica Marinoni traite de la relation duale grâce à leur agrès, la roue Cyr. Malgré le sujet « bateau », c’est exceptionnel. Secrets (Cie de cirque « eia ») ramène aussi à l’essentiel, tenir ensemble dans le tourbillon de la vie, cette fois-ci à partir de la bascule. Une réponse à l’individualisation et à l’isolement.
Précieux pitchings projects
Ce fut donc l’occasion de découvrir une diversité de démarches artistiques et de parcours. Par ailleurs, l’accompagnement se traduit par de la communication autour de projets. À ce titre, les séances de Pitchings sont précieuses.
Alexandra Jimenez , chargée de missions et responsable du Focus Pros nous explique que, dans un format dynamique de quelques minutes, des compagnies triées sur le volet par UP Circus & Performing Arts, en collaboration avec Aires Libres, présentent aux professionnels leur prochaine création. Nous y avons repéré de chouettes propositions. À découvrir prochainement et, peut-être, lors de la 20e édition du UP Festival, en 2028 ?



1 © Léna Martinelli ; 2 et 3 © UP Circus & Performing Arts
Relevons la variété, avec des budgets qui vont de 40.000 € à 530.000 €, de l’émergence aux talents les plus reconnus, toutes esthétiques confondues. Commençons par People Watching, un collectif actuellement basé à Montréal, dont le teaser du projet nous a littéralement tapés dans l’œil : on ne connaît pas (encore) son travail car, en France, seuls Circa (PNC Auch) et la MAC de Créteil ont programmé son précédent spectacle. Or, Dogma mérite attention : thématique sur les relations sociales ; mélange virtuose d’acrobaties, de mouvements et de théâtre physique ; fulgurances visuelles ; atmosphère intimiste et surréaliste. On le verrait bien à la Grande Halle de la Villette ! On dit ça, on dit rien…
Autre poids lourd, si l’on peut dire (c’est précisément le budget le plus important), presque bouclé : Audacieuses des Filles du renard pâle, collectif installé à Châlons-en-Champagne. On sent un tournant, puisque, pour la première fois, Johanne Humblet ne sera pas interprète. La démarche s’inscrit toujours dans une quête de dépassement de soi, mais cette création devrait être moins spectaculaire, déjà par son format. Pop, coloré, très rock, il traitera de la liberté de façon décalée et joyeuse. Cette exploration des limites sera tout public. Déjà bien avancé, il faudra attendre septembre 2027 pour la première à Bonlieu scène nationale d’Annecy, avant une tournée qu’on lui souhaite aussi dense que la précédente.


© Léna Martinelli
Parmi nos « chouchous », la Cie Modo Grosso a présenté Plus Minus – Jongler l’attraction, une rencontre entre l’univers et l’énergie d’Alexis Rouvre et de Loïc Faure qui vont traduire leurs différences en dialogue sensible sur la dualité du monde contemporain. En quête de nouvelles formes, ces Belges manipuleront aimants, électricité statique et lasers, évidemment en jouant des deux pôles, en bousculant les repères, bref en décloisonnant toujours un peu plus les genres. Que de bonnes ondes en perspective ! Parmi les coproducteurs, on trouve des structures que l’on connaît bien, comme la Maison des Jonglages et AY Roop. Une garantie de qualité.
Enfin, nous remarquons la présence de Julian Vogel. D’ailleurs Circusnext (il a été lauréat en 2021) est bien suivi par Catherine Magis car nous en retrouvons d’autres, chaque année. Le jeune Suisse devrait à nouveau nous étonner : vêtu d’une armure en céramique, il déploiera une chorégraphie d’objets, avec lancers de couteaux, au rythme d’un défilé particulier (Hits and Kicks). À suivre !
Toutes ces créations sont prévues en 2027-2028. On a donc le temps de les rêver. En attendant, on souhaite à ces artistes de boucler leur production, décrocher des résidences, initier de « nouvelles solidarités »… Dans le contexte actuel, ce n’est pas gagné. C’est pourquoi de tels événements sont fort utiles.
Léna Martinelli
UP Festival
19e édition, du 19 au 29 mars 2026
UP Circus & Performing Arts • Rue Osseghem 50 • 1080 Bruxelles
11 jours • 12 lieux • 26 spectacles • 71 représentations • Focus Italia et Focus Pros du 24 au 26 mars 2026 • En collaboration avec WBTD et WBI
Toute la programmation ici
Tarifs : de 9 € à 36 €
Pass festival disponible
Spectacles vus :
• Ballroom, Post uit Hessdalen : lire la critique de Léna Martinelli
• Hourvari, Cie Rasposo : lire la critique de Laura Plas
• In difference, Jef Everaert et Marica Marinoni : lire la critique de Léna Martinelli
• Mortel jus de mortel, Le Mur de la Mort : lire la critique de Lena Martinelli
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ Chwallow, Habeas Corpus Cie, critique de Léna Martinelli
☛ Symbiosis, Kolja Huneck, Luuk Brantjes, critique de Léna Martinelli
☛ Focus Italia, reportage de Léna Martinelli
Photo de une : « Food », Michael Zandl © JonaHarnischmacher


