Dans la jungle festivalière du Off
Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups
À Aurillac, 650 compagnies dites « de passage », jouant à leurs frais, tentent le grand chelem des festivals de rue estivaux ou sautent sans filet dans le plus grand d’entre eux. La renommée, le bouche-à-oreille ou l’appui d’un collectif permettent de sortir leur épingle du jeu. « Petite » sélection de spectacles hardis.
À festival monstre, reportage tentaculaire… Plongeons immédiatement dans la ville de l’aligot-truffade, des punks à chiens et des saltimbanques (de moins en moins nombreux) pour découvrir les artistes qui se saisissent de l’espace public. Après un premier Chalon dans la rue couronné de succès, le Punk à Mouton était prêt à affronter le grand bain d’Aurillac. Son atout ? Une maîtrise des codes du jeu en rue. D’abord une scénographie qui claque. Son Yseult et Tristan (oui oui, la tragédie fin’amore du Moyen Âge avec chevalier et princesse) se déroule dans une buanderie où des machines à laver sans cesse ré-agencées figurent des lieux différents : lit de coquineries, refuge en forêt, tribunal de l’inquisition… Ce lego géant attire l’œil à coup sûr.
« Yseult et Tristan » Le Punk à mouton © Stéphanie Ruffier
Ensuite, on est séduit par des interprètes facétieux, bondissants, cabotins quand il faut, dont un rhapsode ménestrel à voix fluette qui vient ponctuer les chapitres. Pédagogique et drôle. Une réécriture astucieuse du filtre d’amour en potion qui essore (le sexe sous chimie, pas toujours une bonne idée…) et des métaphores grivoises que seuls les plus grands pigent : exemple, un roi aux grandes oreilles qui « sent le féminicide à plein nez ». Le bonus lutte des classes ? Toujours un succès face au public populaire. Ici, une discrète critique des domestiques qui font le sale boulot pour les puissants vient relever les épices féministes savamment saupoudrées. Enfin, dernier ingrédient de cette fine équipe : de l’inventivité et du rythme pour tenir constamment en haleine.
Encore du classique
Marzouk Machine, Spectralex, L’Arbre à Vache, Qualité Streetet bien d’autres compagnies sont coutumières des sur-jauges, avec un public collé-serré qui peine parfois à voir et à entendre. Leur popularité tient essentiellement à une trame de sujets sociaux (l’écologie, l’obsession sécuritaire…) finement brodée d’humour, ainsi qu’un jeu très maîtrisé, souvent en adresse directe. Les adaptations de classiques font aussi toujours le plein.
Est-ce le fameux Victor Hugo ou la jeunesse hardie qui a attiré les foules devant les Misérables de la cie L’Accord des On ? Branchés sur 100.000 volts, ses comédiennes sautent et virevoltent entre deux penderies pour incarner Jabert, Valjean et Fantine. Comique de répétition au gré d’hilarantes courses poursuites, lancers de chaussettes en boule au tribunal, barricades de chaises (ou de caddies) percutent des anachronismes qui gondolent le public familial : bitcoins, Marius devant Netflix… et autres railleries du type « c’est pas les casseroles qui dérangent, c’est les wokes ». Quel régal de voir comme une robe, une perruque ou un chapeau suffisent à faire surgir un personnage sur un plateau nu ! De constater qu’un jeu histrionique et une cohésion de groupe peuvent entraîner dans leur sillage des centaines de personnes. Du savoir-faire rue, de la belle œuvre et une lecture politique, bien sûr !
L’usine en flammes, en mots
Lieu de débat social, Aurillac aime jongler avec le feu. Avec Air Pulse,la jeune compagnie La Brüme nous plonge dans l’univers de l’usine où certains de ces jeunes circassiens ont travaillé. La scénographie en frontal est plutôt impressionnante : un établi, une armoire électrique, un mur de fond sur lequel se détache une batterie qui tape fort et un synthé. Contrôle de sécu partout, liberté nulle part ? Ça meule avec moult étincelles, ça s’agite dans la nuit noire bleutée jusqu’à la pause onirique, l’échappée belle du labeur (décidément, ces temps-ci, le travail est un thème social récurrent dans les arts de la rue !) où, enfin, les corps peuvent s’animer et se déployer autrement, prendre de l’ampleur et échapper à la pesanteur. De la légère pyrotechnie assurée par deux meufs, de la danse assez minimaliste où le blanc fusionne avec le bleu ouvrier. Voilà une jeunesse émouvante, un retour au chatoiement du feu que la rue aime tant. Pas de révolution. Juste la flamme qui s’élève et des comètes qui illuminent le noir.
« Air Pulse », La Brüme ; « À la ligne » 2L au Quintal © Stéphanie Ruffier
La compagnie 2L au Quintal saisit, quant à elle, les mots de Joseph Ponthus. À la ligne nous met les mains dans la chair et les cadences des chaînes d’abattoirs. Une entrée participative met en commun le sujet du travail avant que ne vogue la galère incarnée par un comédien impliqué, très (trop ?) enjoué. Les Temps modernes rôdent. Si la mise en scène fait peu de cas du rythme haché si particulier de ces feuillets poétiques, elle saisit toutefois les bons morceaux du texte. Alors qu’« à l’usine, on se fout de qui je suis », on apprécie que les camarades soient nommés et singularisés. Une chorégraphie très inspirée traduit les gestes répétitifs, le rapport au temps. La présence de la sirène est émouvante.
En prise direct avec la place publique et les lois du marché du travail, Hune de Paon dans le ciment, se pose sur un escalier, métaphore de l’ascenseur social… en panne ! Ils sont deux lascars toujours ensemble, jusqu’à ce que la vie les éloigne. L’un cumule les petits boulots (excellente interprétation du turn over et de la fatigue qui gagne, via le troc rapide de vêtements), l’autre, Mattia, stagne sur les marches au bas de l’immeuble. L’acrobatie théâtralisée est mise au service du sens : corps en peine, usure et solidarité. La création musicale, en direct, charge puissamment le propos. Deux vies compactées, en montées, descentes et chutes amicales ou solitaires. Poignant !
Femmes debout
Cette année encore, on relève beaucoup de spectacles féministes. Le sujet ne s’épuise pas et la lutte continue. Sous la chape sonore du mansplaining et du manterrupting, le trio de Soro ! s’émancipe en un prodigieux womenspreading. Les danseuses de la compagnie Chao.S s’extraient du tulle et des voiles, robe de mariée prise avec les dents. Elles foulent au pied les folklores du machisme et des injonctions patriarcales. Ça cogne sur fond de faits divers ! Les corps tombent. Les regards se durcissent. Une mobilisation corporelle puissante, comme un haka, déployée comme un grand drapeau émancipateur – la biblio qui l’a inspirée encadre le tapis de danse. Un rêve de légèreté pris à bras le corps collectivement. Le public, médusé, serre les mâchoires, puis se lève pour saluer une performance forte et nécessaire. Ardent !
Le Rire d’Ariane fait en sorte que le malaise change de camp. Violemment. Sous-titré « spectacle réel non documenté », Martine au viol rentre dans le lard d’un sujet ultra-sensible. Cela débute par un jeu de devinettes participatif, basé sur des observations caricaturales. Il aboutit à la révélation que les deux jeunes femmes sur le plateau ont été violées. Grand froid. La porosité vrai-faux dérange. Palier l’incurie de l’État incapable de protéger ses citoyennes et d’éduquer les hommes ? Se venger ?
Des solutions radicales ou absurdes sont envisagées via des interviews filmées : se couper les cheveux très courts, dénoncer les violeurs sur une appli, constituer une milice ou des expéditions punitives, porter un accessoire entaillant le sexe masculin, se mettre en couple hétéro pour être protégée par un mec… quand on est lesbienne ! Entre drôlerie grinçante, larmes et grand sérieux, la proposition marche sur la corde raide. De belles trouvailles de costumes drainent des images puissantes. Une scène a d’ailleurs fait enfler le début durant le festival : des gifles infligées à un comédien, puis aux spectateurs masculins volontaires. Dérangeant et clivant !
« 60 ans d’écoute », cie L’Escarpée © Stéphanie Ruffier
60 ans d’écoute de la compagnie L’Escarpée choisit le médium de la radio associative pour informer sur les missions du planning familial. Une urgence, alors que ce service public voit nombre de ses antennes menacées ! La diffusion de témoignages côtoie le burlesque, quand Dieu s’en mêle… L’histoire déborde sur les murs. On tend l’oreille à cette évocation militante d’un féminisme qui hurle toujours ses besoins fondamentaux. Il est servi par un trio sincère.
Confiture méta-théâtrale
Et puis il y a les chercheurs, celles et ceux qui farfouillent à la recherche de matière. Lui sans être vraiment lui, Mathias Forge se révèle époustouflant d’humilité dans Georgette K7. Tout en vérifiant la consistance de sa confiture, Georgette (sa mère) distille en néophyte ses conseils sur la manière de monter un « bon spectacle ». La diffusion de cette conversation d’apparence badine, sur magnéto K7, devient pour lui prétexte à créer un solo : mise à exécution naïve dans l’espace, célébration du pas grand-chose qui « attire l’attention », profond questionnement sur les attentes du public. Une bonne rasade de perspicacité aimante en période post Covid. Une merveille auto-réflexive. Quelque chose comme The Artist is present de Marina Abramovic version champêtre, jazzy et candide. Très malin, en vérité.
« Georgette K7 », Mathias Forge © Stéphanie Ruffier
Dans le collectif Justine Sittu, on aime la programmation qui mise, comme son nom le sous-entend, sur les déambulations et autres formes négociant et jouant avec l’espace urbain. De fait, le Grand Oui acquiesce aux surprises de la rue. Il en fait sa matière, son miel, son plaisir. On aime fort cette façon de faire corps avec la ville dans un grand élan goûteux. Il s’agit de regarder le monde autrement, de le prendre en considération en mettant en vibration les corps et les histoires avec les lieux et les êtres qui les traversent. Ici, une équipée féminine prend la rue avec une plasticité et une élasticité captivantes. Elle épouse les rues avec gourmandise, prend la vague de ses mouvements, en mimétisme avec le public, épousant ses postures. Mobilis in mobile.
Les danseuses le mobilisent aussi, ouvrant des un, deux, trois soleil, l’invitant à les suivre dans leur élan, marches et démarches. Il y a des surprises fabuleuses comme cet hélicoptère qui vient souligner un moment fort où la trame se durcit : lancers de cailloux, faim, enterrements symboliques qui disent l’urgence, coincées dans le cadre, entre deux murs. Avec elles, on savoure le monde renversé, on lit l’espace, proche ou lointain, en alerte aux gestes urbains. C’est encore un essai, un spectacle à venir, mais c’est déjà un grand oui. ussé inné ou la grâce des égards ajustés.
Stéphanie Ruffier
Yseult et Tristan, Le Punk à mouton
Site de la compagnie
Conception, adaptation et interprétation : Milène Buffavand, Gladys Bruchon, Thomas Personeni, Emmanuel Vuillot
Création son et régie : Emmanuel Vuillot
Lumière : Claire Michoux
Durée : 1 heure
Tout public
Tournée :
• Le 29 août, à Passonfontaine (32)
• Le 30 août, à Louhans (25)
Les Misérables, cie L’Accord des On
Site de la compagnie
Adaptation, mise en scène et direction d’acteur : Stéphanie Bailly
Avec : Grégoire Aillet, Damien Cros, Émile Goïc, Manon Prévost, Anne De Beauvoir (en alternance avec Anne-Sophie Galinier)
Costumière : Marie-Pierre Morel-Lab
Durée : 1 h 20
Dès 6 ans
Tournée :
• Le 20 août à Blamont (54)
• Le 14 septembre, dans le cadre du Festival Les yeux dans la Cour, à Courzieu (69)
• Le 16 septembre, collège J. Chassigneux, à Vinay (38)
Air Pulse, La Brüme
Site de la compagnie
Avec : Emma Bach, Emma Krasniqi, Justin Roche, Arthur Terrisse
Technicien lumière : Aimé Remblier
Technicien son : Gaëtan Binau
Décor : Guillaume Parvaud (SingeSavant)
Durée : 45 min
Tout public à partir de 7 ans
Tournée :
• Le 23 août, dans le cadre du festival Saoticot, à Lanrgune-sur-Mer (14)
• Les 12 et 13 septembre, dans le cadre du Festival de Ramonville (31)
À la ligne, cie 2L au Quintal
Site de la compagnie
D’après le texte de Joseph Ponthus
Adaptation du texte et interprétation : Julien Pillet
Mise en jeu : Doreen Vasseur
Durée : 1 h 15
Tout public
Tournée en cours ici
Hune, cie Paon dans le Ciment
Site de la compagnie
Metteurs en scène : Mattia Maggi, Tom Verschueren
Avec : Mattia Maggi, Tom Verschueren
Création sonore et musique live (en alternance) : Jonathan Aubart, Eliot Maurel
Regards extérieurs : Clément Baudouin, Lucie Dordoigne, Éléonor Gresset, Guilhem Loupignac
Collaboration artistique, régie de tournée : Clément Baudouin, Lucie Dordoigne, Guilhem Loupignac
Durée : 1 heure
Tout public
Tournée :
• Les 30 et 31 août, Sur Saulx-sur-Scène, à Saulx (55)
• Les 13 et 14 septembre, dans le cadre du festival Arto, à Ramonville (31)
• Les 17, 19 et 21 septembre, dans le cadre du festival Cergy Soit, à Cergy-Pontoise (95)
• Les 27 et 28 septembre à Regard sur rue #6, à la Seyne-sur-Mer (83)
• Le 4 octobre, Art et Culture la Chouette, à La-Palud-sur-Verdon (04)
Soro !, cie Chao.S
Site de la compagnie
Chorégraphe : Sandrine Chaoulli
Avec : Tésia Peirat, Océane Delbrel, Sandrine Chaoulli
Voix : Patrick de Valette, Agnès Tihov, Mâna Chaoulli
Musique originale : Paco Serrano
Regard extérieur et régie : Tanguy Allaire
Durée : 45 mn
Tout public
Tournée :
• Le 28 novembre, salle Jacques Brel, à Castanet-Tolosan (31)
Martine au viol, Le Rire d’Ariane
Compte Insta de la compagnie
Écriture : Mélodie Fourmeaux et Célia Jaillet
Avec : Romain Dzian, Mélodie Fourmeaux, Fiona Julien
Costumes : Valentine Durand, Elsa Faure, Marilou Fourmeaux, Benjamin Jeannot, Benjamin Gournay, Ella Khalilzad
Musique : Adrien Pineaud et Nerea Dezac
Scénographie : Ghil Meynard
Régie : Célia Jaillet
Durée : 1 heure 20
Dès 14 ans
60 ans d’écoute, cie L’Escarpée
Page FB de la compagnie
Écriture : Léa Good, en étroite collaboration avec toute l’équipe
Mise en rue : Léa Good
Création sonore : Alix Lumbreras
Avec : Léa Good, Clara Jolfre, Cécilia Schneider
Dramaturgie : Anooradha Rughoonundun
Création musicale : Florian Bardoux
Regards complices : Pierre-Damien Traverso, Léa Marchand, Andrea Leri, Caroline Cano
Durée : 1 h 15
Dès 13 ans
Tournée :
• Le 19 septembre, dans le cadre du festival Beau bruit, à Marcevol (66)
Georgette K7, de Mathias Forge
Site de la compagnie
Auteur, performeur : Mathias Forge
Durée : 35 min
Dès 5 ans
Tournée en cours, accompagnée par Tuk-tuk Production
Le Grand Oui, ussé inné
Site de la compagnie
Écriture et interprétation : Alice Bachy, Émilien Brin, Nora Couderc, Naomi Gross
Regards complices : Cyrielle Bloy et Audrey Saffré
Durée : 1 heure
Tout public
Spectacles vus dans le cadre duFestival international du Théâtre de Rue Éclat
Du 20 au 22 août 2025
Dans les rues de la ville / CNAREP Le Parapluie • 15000 Aurillac
Plus d’infos ici
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ Reportage à Chalon dans la rue OFF 2025, par Stéphanie Ruffier
☛ Reportage à Chalon dans la rue IN 2025, par Stéphanie Ruffier
Photo de une : « Le Grand Oui », ussé inné © Stéphanie Ruffier