«  Le Nain  » d’Alexander Zemlinsky, Opéra de Rennes

«  Le Nain  » d’Alexander Zemlinsky ©  Frédéric Iovino

Le nain, ce plouc ?

Par  Olivier Pansieri
Les Trois Coups 
 
Sous la baguette attentionnée de Franck Ollu, ce « Nain » donné dans sa forme réduite, fait ressortir les rutilantes trouvailles du Viennois Zemlinsky, compositeur incurablement Art Nouveau. Mathias Vidal prête sa voix puissante au rôle-titre, Julie Robard-Gendre sa forte sensibilité à celui de Ghita et l’Orchestre symphonique de Bretagne sa fougue aux fulgurances de cette lettre ouverte aux sans-cœurs. On est moins convaincu par le reste.

Un survol, même rapide, de la vie du compositeur suffit à s’en persuader : il fut et resta incompris de ses contemporains. L’exposition installée dans le foyer de l’Opéra de Rennes jusqu’au 29 mars est de ce point de vue édifiante. On peut y découvrir les affiches, dessins de costumes, photos et articles de l’époque. L’amour malheureux du compositeur pour la future Alma Mahler, alors son élève, y est rappelé. C’est l’une des clefs de ce Nain, inspiré d’une nouvelle d’Oscar Wilde et présenté pour la première fois à Cologne en 1922. Sans doute l’opéra le plus douloureusement autobiographique de Zemlinsky, qui en a écrit huit.

Il s’y est représenté sous la forme d’un nain, cadeau insolite qu’un sultan offre à l’infante pour ses dix-huit ans. Toute une petite cour s’apprête, joyeusement excitée, sous la férule ronchonne du chambellan. Paraît le gnome, présenté comme une parodie de troubadour parfaitement inconscient de sa laideur : il ne s’est jamais vu et on a soigneusement masqué toutes les glaces du palais. D’instinct, il trouve les mots pour charmer la princesse qui, par un caprice, l’invite à danser et même lui offre une rose. Mais quand, au comble de la joie, il réclame un baiser, elle lui tend un miroir. Il meurt alors de s’être vu comme il est réellement.

«  Le Nain  » d’Alexander Zemlinsky ©  Frédéric Iovino
«  Le Nain  » d’Alexander Zemlinsky ©  Frédéric Iovino

Belle tête, mais de voix peu

Débuts prometteurs avec Julia Robert-Gendre (qui incarne Ghita la chambrière et dont nous reparlerons) et le trio réussi de Laura Holm, Marielou Jacquard et Fiona Mc Gown qui vont, tout du long, faire contrepoint au baryton moelleux Christian Helmer, le chambellan. Excellentes idées, que ces bêtes mortes en guise de fourrures, ces massacres de cerfs, cette poupée de chiffon laissant présager la suite.

La mise en scène de Daniel Jeanneteau crée ainsi de saisissants tableaux, parfois au prix de contresens. Entrée, à ce propos, des amies de l’infante, dont le ballet avec une lune qu’elles se renvoient comme un gros ballon, évoque davantage le spectre des Wilis que de vaniteuses chipies comme il le faudrait. La musique n’aide guère, tant elle s’égare en ornements, heureusement contredits par des fanfares à la Kurt Weil ou Richard Strauss, auxquels on songe.

Plus cohérente est l’entrée du nain, qui n’aura jamais d’autre nom, et que l’orchestre pare de tous les raffinements psychologiques, dont l’emblématique célesta. Mathias Vidal, en tout cas, le défend avec art – pas sûr que l’avoir affublé de l’obligatoire survêt’ soit profond, en revanche. Son souffle prodigieux ne faiblit pas un seul instant dans le conte de l’orange sanguine (« sanglante » dans le surtitre) comme son cœur, en réalité : parabole dans la parabole sur l’indifférence légendaire des étoiles pour les vers de terre.

Dans un duo, aux accents franchement romantiques, on découvre Jennifer Courcier dans le rôle de l’infante. « Belle tête, mais de voix peu », pour paraphraser La Fontaine. Le chef a beau mettre en sourdine cuivres et timbales, rien n’y fait, elle a du mal à passer. Le rôle exige de toute façon un large registre, du coffre, de l’imagination et une lucidité rares à son âge. C’est l’une de ses difficultés. Ici, on a un beau brin de fille sage comme une image.

«  Le Nain  » d’Alexander Zemlinsky ©  Frédéric Iovino
«  Le Nain  » d’Alexander Zemlinsky ©  Frédéric Iovino

 Un conte cruel sans méchante fée

Julia Robert-Gendre n’en a que plus de facilité à l’éclipser. On ne voit qu’elle. Déjà remarquée, ici à Rennes, dans le rôle-titre d’un Carmen mémorable, elle casse la baraque. Son duo avec Mathias Vidal devient le sommet inattendu de ce spectacle inégal. À l’évidence, les deux chanteurs s’apprécient et livrent là un très beau moment où, enfin, l’émotion affleure. Elle ne saurait faire oublier l’absence d’enjeu des autres scènes. Il manque à ce conte cruel sa méchante fée.

Le haute-contre trouve pourtant, lors de son grand air du double entrevu et haï, de poignants accents de vérité, renforcés par le superbe effet d’un l’immense miroir s’avançant vers la salle qui s’y reflète. Mais quand, blessé à mort, le pauvre jouet mendie de l’infante le pieux mensonge qui le sauverait, on recommence à douter. Pour un peu on verrait, dans ce mort qui se remet à chanter indéfiniment, un pastiche absurde.

La partition exige une cible, une Alma Mahler de substitution, quelqu’un sur qui faire déferler ses vagues alternées de compassion et de colère, de suppliques et de cris. C’est le plaidoyer pro domo d’un écorché vif, le réquisitoire d’une voix bâillonnée, y compris par ses pairs. Ce n’est pas la critique sociale qui intéresse Zemlinsky, mais le mensonge de l’amour, quand il prétend faire fi des apparences. Ce sera pour une autre fois. 

Olivier  Pansieri 


Le Nain d’Alexander Zemlinsky

Opéra en un acte sur un livret de Georg C. Klaren

Spectacle chanté en allemand, surtitré en français d’après la nouvelle L’Anniversaire de l’Infante d’Oscar Wilde

Direction musicale : Franck Ollu

Mise en scène et scénographie : Daniel Jeanneteau

Arrangement pour orchestre de chambre : Jan-Benjamin Homolka

Chef de chant et assistant musical : Nicolas Chesneau

Assistant à la mise en scène : Olivier Brichet

Avec : Mathias Vidal, Jennifer Courcier, Julie Robard-Gendre, Christian Helmer, Laura Holm, Marielou Jacquard, Fiona Mc Gown

Chœur : Adèle Cartier, Morgane Collomb, Alice Kamenesky, Anne-Marie Suire, Coline Dutilleul, Anouk Molendijk, Sofia Obregon, Anne-Sophie Vincent

Avec l’Orchestre symphonique de Bretagne

Costumes : Olga Kaprinsky

Lumières : Marie-Christine Soma

Coproduction de l’Opéra de Lille, de l’Opéra de Rennes et de la Fondation Royaumont

Durée : 1 h 40 

Photo ©  Frédéric Iovino

Opéra de Rennes •  Place de la Mairie •  35000 Rennes

Dimanche 25 à 16 heures, mardi 27 et jeudi 29 mars à 20 heures

De  20,85 € à 51,85 € 

Réservations : 02 23 62 28 28