« Andorra », d’après Max Frisch, les Célestins à Lyon

« Andorra » © David Anemian « Andorra » © David Anemian

Monotone langueur

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Sous la direction de Sarkis Tcheumlekdjian, la compagnie Premier acte présente une adaptation d’« Andorra », œuvre noire de Max Frisch écrite en 1961.

Créée au moment où s’ouvraient pour la première fois en Allemagne des procès contre les anciens nazis par la justice allemande, la pièce, d’inspiration brechtienne, propose une fable didactique sur le thème du bouc émissaire. Dans l’imaginaire et paisible pays d’Andorra, un jeune réfugié connaît une irrésistible descente aux enfers. Un temps admis par les habitants, il est condamné à mort lorsque la version officielle de son statut s’effondre. Son père adoptif a menti. L’invasion prochaine des « Casaques noires », armée d’une dictature voisine, provoque la montée implacable des préjugés racistes, y compris chez ceux des citoyens « andorrans » protégeant jusqu’alors celui qu’on découvre être un faux juif.

Andri refuse d’accepter qu’il n’est pas juif. Face au déchaînement de la violence collective, il assume de se comporter comme on voudrait qu’il soit. Il fait le pari funeste du courage et de la liberté.

Sarkis Tcheumlekdjian, le metteur en scène, fait lui aussi un choix hardi en décidant aujourd’hui d’affronter une telle thématique au moment où s’effritent dangereusement en France les valeurs de tolérance et de paix sociale. Andorra rongée par la peur et la lâcheté renvoie aux spectateurs l’image des risques qui menacent notre pays face aux discours barbares venus autant de l’extérieur que de l’intérieur. Dans son adaptation du texte de Max Frisch, Tcheumlekdjian efface le mot « juif », ouvrant ainsi la possibilité d’intégrer toutes les formes de rejet de l’autre qui gangrènent notre quotidien. Ce message d’alerte indispensable constitue la force essentielle du spectacle.

Mais où le bât blesse, c’est dans les options dramaturgiques qui architecturent la réalisation. L’interprétation, les costumes, la scénographie, les lumières et la musique, à de rares exceptions près, étouffent la densité et la vigueur du propos. On assiste à une représentation ressemblant plus à un conservatoire de manière de faire qu’à une véritable création contemporaine. Les voix feutrées et monocordes des comédiens donnent l’impression d’un refus de s’engager sur le fond du contenu. Les costumes semblent sortis du vestiaire des années cinquante du Berliner Ensemble. Le décor squelettique indique de façon indigente et répétitive la frontière entre le jeu et le hors-jeu. L’éclairage uniformément dans la pénombre paraît choisir constamment pour une discrétion apeurée de vouloir faire sens. Quant au son, il se contente quasiment d’une seule note par crainte sans doute d’être suspecté de facilité émotionnelle. Certains verront dans toutes ces options le parti pris de la retenue et de la volonté de respecter le libre arbitre du public. Pourtant, tout au long de la représentation, monotonie persistante et relative inertie l’emportent sur la véhémence et l’urgence du propos.

Au final, restent toutefois quelques moments qui font écho à ce qui définit d’habitude la qualité poétique et onirique du travail théâtral de Sarkis Tcheumlekdjian. L’économie gestuelle des acteurs est d’une précision parfaite. Malgré une utilisation discutable de perruques et postiches surlignant l’identification pas vraiment nécessaire des personnages tant le texte est clair, Jérôme Cochet dans le rôle d’Andri et Claude Leprêtre dans celui de Barbeline, sa fiancée, parviennent à créer des situations d’une intense émotion. L’entêtement tragique du jeune homme et la passion fougueuse de son amoureuse font éclater le carcan de la mise en scène. Sur un côté du plateau, sept moulages de tête regardent fixement les protagonistes empêtrés dans leurs contradictions mortifères. Image en forme d’avertissement sur les catastrophes à venir au cas où le racisme ordinaire réussirait à entraîner le pays d’Andorra, métaphore du nôtre, sur le chemin de la barbarie et du génocide. 

Michel Dieuaide

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Andorra, d’après Max Frisch

L’Arche est agent théâtral du texte représenté

Texte français : Armand Jacob

Adaptation de Sarkis Tcheumlekdjian

Mise en scène : Sarkis Tcheumlekdjian et Cie Premier acte

Avec : Jérôme Cochet (Andri), Océane Desroses (le Soldat), Miloud Frih (serviteur de scène), Nicolas Gabion (le Docteur, le Menuisier, un quidam), Déborah Lamy (l’Aubergiste, la Mère, la Señora), Claude Leprêtre (Barbeline, le Compagnon), Didier Vidal (le Maître d’école, le Prêtre, un quidam)

Décor : Stéphanie Mathieu

Construction décor : Vincent Guillermin

Musique : Gilbert Gandil

Musique jukebox : Domiplan

Costumes : Éric Chambon

Masques : Marie Muyard

Perruques : Manon Bigarnet‑Tauszig

Maquillage : Christelle Paillard

Univers sonore : Éric Dupré

Lumières : Michel Paulet

Régie son : Éric Dupré

Vidéo : Catherine Demeure

Photographies : © David Anémian

Administration : Sophie Guey

Communication-diffusion : Clémentine Brocart

Production : Cie Premier acte

Coproduction : Célestins-Théâtre de Lyon

Avec la participation artistique de l’É.N.S.A.T.T.

Avec le soutien de la S.P.E.D.I.D.A.M.

Les Célestins • 4, rue Charles‑Dullin • 69002 Lyon

www.celestins-lyon.org

Courriel : billetterie@celestins-lyon.org

Tél. 04 72 77 40 00

Représentations : du 28 septembre au 8 octobre 2016

Horaires : 20 h 30, le dimanche à 16 h 30, relâche : le lundi

Durée : 1 h 35

Tarifs : 23 €, 20 €, 15 €, 12 €