« l’Homme qui tua Don Quichotte », d’après l’œuvre de Cervantès, Théâtre de l’Iris à Villeurbanne

l’Homme qui tua Don Quichotte © Fabien Marquet

Don Quichotte à pas contés

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Dans l’écrin noir du Théâtre de l’Iris à Villeurbanne, Philippe Clément, qui a placé sa saison sous le signe de l’imagination en partage, accueille « l’Homme qui tua Don Quichotte », création de la compagnie Premier acte, mise en scène par Sarkis Tcheumlekdjian. Un exercice de voyance théâtrale d’après l’œuvre de Cervantès.

Même si vous n’avez pas lu le second tome de Don Quichotte écrit par son auteur en raison du succès considérable du premier, vous entrerez aisément dans le récit proposé ici. Vous aurez le plaisir de réveiller votre mémoire en reconnaissant quelques-uns des épisodes les plus célèbres des aventures de Sancho Pança et de son maître à la triste figure : l’adoubement en chevalier de Quichotte par lui-même, ses déclarations d’amour à Dulcinée, l’autodafé par les paysans des livres qui lui tournent la tête, les moulins à vent pris pour des géants, et les troupeaux de moutons vus comme des armées menaçantes… Et puis vos hôtes seront : une comédienne, accompagnée du grand livre II, qui incarnera tous les personnages de cette épopée antichevaleresque, et un musicien qui jouera alternativement de la guitare ou du luth pour guider vos émotions. Vous accomplirez ce fascinant voyage dans la pénombre. Plateau noir, sol recouvert de sable noir lui aussi, ciel nocturne et changeant où vous apercevrez la planète Terre, les scintillements de la Voie lactée et le passage furtif d’une étoile filante. Régulièrement, des nappes de brume flotteront sur la scène, créant une mystérieuse atmosphère propice à renforcer les pouvoirs d’une conteuse experte en sortilèges.

Double tour de force

Le premier revient à Cervantès qui a eu la maligne et novatrice idée de déposer le premier tome de son livre dans les mains de son héros pour en faire l’acteur principal de sa seconde œuvre. Subtile mise en perspective, rusé jeu de miroirs. Il en résulte un texte souvent dialogué, creuset évident pour une adaptation théâtrale, matrice intelligente à mettre à disposition d’une comédienne capable d’interpréter de multiples voix.

Le second est à attribuer au metteur en scène. Rejoignant pour la troisième fois ce texte de Cervantès, Sarkis Tcheumlekdjian choisit finement les moyens dramaturgiques de rendre lisible la complexité d’un roman où, à la reprise des mêmes aventures – on devrait dire leur ressassement par la fragile cervelle de Quichotte –, s’agrège l’étonnant échange entre un créateur et sa créature. À l’unisson des notes égrenées délicatement par le musicien, Gilbert Gandil, Sarkis élabore une partition poétique empreinte d’une douce humanité. De plus, et c’est d’importance aujourd’hui, la description des errements et fantasmes de Don Quichotte ne vient jamais masquer l’irremplaçable nécessité d’un ouvrage et du processus créatif qui le fait advenir. Au sens le plus noble, le spectacle fait acte de pédagogie en réussissant à conjuguer le bonheur de raconter et le plaisir sensuel d’avoir un livre en mains.

Envoûtante Déborah Lamy

Don Quichotte rêvait de voyages et, comme lui, la comédienne nous fait voyager. Dans le temps, avec son costume et sa gestuelle renvoyant sans effets appuyés aux rites et aux apparences du théâtre extrême-oriental. Elle a la prestance d’une figure de légende. Mais c’est aussi dans nos souvenirs qu’elle nous entraîne. Présence féminine incarnant des personnages masculins, elle crée la distance qui offre à chacun la possibilité de les ressusciter par sa propre mémoire. Elle cultive par instants l’humour, et maîtrise une voix virtuose donnant chair à Cervantès, Quichotte ou Pança, ou encore la transformant en une troublante sorcière. L’Homme qui tua Don Quichotte, spectacle au titre énigmatique, est un très beau travail théâtral qui rend compte avec brio des choix partagés et assumés entre metteur en scène, comédienne et musicien. 

Michel Dieuaide


l’Homme qui tua Don Quichotte, d’après l’œuvre de Cervantès

Cie Premier acte • 18, rue Jules‑Vallès • 69100 Villeurbanne

04 78 24 13 27

Site : www.premieracte.net

Mise en scène : Sarkis Tcheumlekdjian

Avec : Déborah Lamy et Gilbert Gandil

Costumes : Marie‑Pierre Morel‑Lab

Lumières : Stephen Vernay

Son : Éric Dupré

Photo : © Fabien Marquet

Théâtre de l’Iris • 331, rue Francis‑de‑Pressensé • 69100 Villeurbanne

Réservations : 04 78 68 72 68

Site du théâtre : www.theatredeliris.fr

– Métro : ligne A, arrêt Cusset

– Bus : C17, arrêt Cusset

– Voiture : prendre le cours Émile-Zola jusqu’au croisement de la rue du 4‑août‑1789

Du 25 novembre au 5 décembre 2014, du mardi au samedi à 20 heures et dimanche à 16 heures

Durée : 1 heure

10 € | 8 € | 4 €