« Bettencourt Boulevard ou une histoire de France », de Michel Vinaver, Théâtre national populaire à Villeurbanne

« Bettencourt Boulevard ou une histoire de France » © Michel Cavalca « Bettencourt Boulevard ou une histoire de France » © Michel Cavalca

Une petite histoire de France

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

La première de « Bettencourt Boulevard » était très attendue. Cette pièce que le public espérait riche de révélations sulfureuses sur une histoire d’une actualité encore brûlante au parfum de scandale a surpris, mais pas où on l’escomptait : l’écriture et la construction démontrent surtout et une fois de plus qu’à près de 90 ans, Michel Vinaver est capable d’en remontrer à plus d’un.

Construction d’abord : ce dont parle cette tragédie contemporaine est extrêmement compliqué, avec des ramifications / soubassements politiques, économiques et même historiques qui nécessitent d’être explicités. Elle s’étale sur plusieurs générations, prend ses racines dans les moments les plus sombres de l’histoire de la France, prouvant que l’argent et la politique font toujours bon ménage. Elle a pour héroïne la femme la plus riche de France, pour seconds rôles ceux qui l’entourent, mari, fille, comme ceux dont elle s’entiche, François‑Marie Banier notamment, ou les ramasseurs d’enveloppes – Éric Woerth, Nicolas Sarkozy… – et pour premiers spectateurs le petit peuple des domestiques, femme de chambre, majordome, comptable, etc. En un mot, elle met en scène les différentes strates de la société. Un vrai mille-feuille qui aurait davantage besoin de temps que les deux heures que Vinaver ne voulait pas dépasser. Ou plus de rythme.

Trop sage pour être tragique

L’auteur a donc présenté ce puzzle en « trente morceaux » (l’expression est de lui). Trente morceaux comme autant de tableaux censés illustrer tel ou tel angle, chacun éclairant les autres pour qu’à la fin le dessin émerge. Trente morceaux annoncés par le chroniqueur (Clément Carabédian qui a l’art de nous conduire pas à pas, d’appeler notre attention puis de rentrer dans l’ombre). Leur numéro d’ordre apparaît sur les grands carrés de couleur à la Mondrian qui évoquent les toiles de maître qui peuplent les riches appartements ou s’offrent en cadeau. Ils servent aussi, par glissements, à sculpter un espace scénique réduit à des sièges blancs minimalistes et uniformes. Ils y impulsent de la fluidité, du rythme, et simulent les recoins propices aux apartés. Ce décor, signé Thibaut Welchlin, avec sa sobriété glaçante, en dit long sur l’impossibilité de toute intimité et sur le maintien permanent des apparences. Et la mise en scène de Christian Schiaretti, efficace mais bien sage, ne parvient pas à y insuffler le mordant nécessaire.

Tout est dit dans le titre. La pièce de Michel Vinaver tient de la comédie de boulevard, mais aspire aussi à une ambition plus haute dont témoignent les références aux heures sombres de la grande histoire. Cette mise en perspective est plutôt réussie, avec par exemple, l’intervention à la dernière scène (ou plus exactement au dernier morceau) du chroniqueur qui, tel Théramène, se lance dans un discours sur ce qu’aurait pu être la fin vue par un tragique grec, avec encore quelques pointes antisémites décochées par la mère à sa fille à propos de son mariage avec un juif…

Alors, côté pile, on peut penser que Shakespeare aussi racontait la guerre des Deux-Roses par le petit bout de la lorgnette en s’attachant à montrer les ressorts psychologiques d’une guerre fratricide, en faisant apparaître les individus avec leurs faiblesses et leurs tares derrière les costumes. Côté face, on peut également se dire qu’il était sans doute risqué de faire une pièce politique à partir d’une actualité sur laquelle on avait toutes les chances de se brûler.

Le grand talent de Francine Bergé

Côté pile, donc, on s’amuse de la caricature de Sarkozy fort habilement composée par Gaston Richard (mais réduite à une charge légère), ou du jeu subtil de Clément Morinière en Éric Woerth-major de promotion. On s’intéresse à ces humiliations vécues quotidiennement par des serviteurs rangés au rang de domestiques, on comprend que la fille, avec le même costume de classe que sa mère (pantalon et écharpe de soie) paraîtra toujours mal fagotée à côté d’elle… Oui, il y a de bonnes choses dans cette mise en scène. Côté face, on attend encore un peu plus de hardiesse et de tranchant pour aboutir à cette « histoire de France » pourtant annoncée.

Reste le jeu des comédiens, et particulièrement de celui de Francine Bergé qui donne une vraie vie à son personnage, campant d’abord la grande dame pour, en deux heures de temps, devenir cette pauvre chose désorientée dont tout le monde abuse, la montrant tour à tour amoureuse comme une écolière, dépendante de sa femme de chambre et cassante avec sa fille. Jérôme Deschamps est formidable dans le rôle de Patrice de Maistre faisant naturellement, avec bonhomie, ses affaires. Si certains personnages, comme Françoise Bettencourt‑Meyers (Christine Gagneux), Claire Thibout (Élizabeth Macocco), Florence Woerth (Nathalie Ortega) ou le majordome (Stéphane Bernard) ont suffisamment d’épaisseur, d’autres ont bien du mal à trouver leur place : à peine esquissés, ils encombrent la pièce plus qu’ils ne la servent. Quant à Didier Flamand qui devrait être ce François‑Marie Banier auquel Liliane ne saurait résister, il manque carrément d’envergure et traverse le plateau sans accrocher l’œil.

En résumé, on reste sur sa faim par manque d’insolence. Et pourtant, traiter la grande histoire par le biais des petits travers et des grandes mesquineries, des passions folles comme des appétits voraces, entrer chez les puissants en regardant par le trou de la serrure était une bonne idée. 

Trina Mounier


Bettencourt Boulevard ou une histoire de France, de Michel Vinaver

Pièce en 30 morceaux et pour 17 comédiens

Le texte est paru à L’Arche éditeur

Mise en scène : Christian Schiaretti

Avec : Francine Bergé (Liliane Bettencourt, fille d’Eugène Schueller, mère de Françoise), Stéphane Bernard (Pascal Bonnefoy, majordome d’André Bettencourt), Clément Carabédian (Chroniqueur), Jérôme Deschamps (Patrice de Maistre, gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt), Philippe Dusigne (André Bettencourt, mari de Liliane et père de Françoise, ancien ministre ; ombre), Didier Flamand (François‑Marie Banier), Christine Gagnieux (Françoise Bettencourt‑Meyers, fille de Liliane et André Bettencourt), Damien Gouy (Neuropsychiatre ; ombre), Clémence Longy (Dominique Gaspard, femme de chambre de Liliane Bettencourt), Élizabeth Macocco (Claire Thibout, comptable de Liliane Bettencourt), Clément Morinière (Éric Woerth, ministre du Budget, maire de Chantilly, président du Premier Cercle), Nathalie Ortega (Florence Woerth, femme d’Éric Woerth), Gaston Richard (Nicolas Sarkozy), Juliette Rizoud (Joëlle Lebon, femme de chambre de Liliane Bettencourt), Julien Tiphaine (Lindsay Owens‑Jones, P.‑D.G de L’Oréal)

Avec la participation de Bruno Abraham‑Kremer (voix du rabbin Robert Meyers), Michel Aumont (voix d’Eugène Schueller, fondateur de L’Oréal), Dimitri Mager et Pierre Pietri (danseurs), et Bacchia (Toto)

Conseillère littéraire : Pauline Noblecourt

Scénographie : Christian Schiaretti, Thibaut Welchlin

Costumes : Thibaut Welchlin

Création musicale : Quentin Sirjacq

Lumières : Julia Grand

Coiffures, maquillage : Romai Marietti, en partenariat avec Make up for ever

Assistant à la mise en scène : Clément Carabédian

Stagiaire à la mise en scène : Marius Muller

Musiciens enregistrés : Antoine Berjeaut (trompette), Jeffrey Boudreaux et Fabrice Moreau (batterie), Youen Cadiou et Simon Tailleu (contrebasse), Jean‑Brice Godet (clarinette) et l’aimable participation de Thierry Neuranter (flûte)

Décors réalisés dans les ateliers du T.N.P.

Remerciements à Jean‑Claude Ciappara et Benoît Caussé du C.N.S.M.D.

Production Théâtre national populaire

Photos : © Michel Cavalca

Théâtre national populaire • 8, place Lazare-Goujon • 69627 Villeurbanne cedex

Tél. 04 78 03 30 00

Site : www.tnp-villeurbanne.com

Du jeudi 19 novembre jusqu’au samedi 19 décembre 2015 à 20 heures, le dimanche à 15 h 30, relâche les lundis et le 8 décembre

Durée : 2 heures