Brève rencontre avec Bernard Faivre d’Arcier, ancien directeur du Festival d’Avignon

Bernard Faivre d’Arcier © Joze Suhadolnik

« Une révolution sociale où la culture jouera
un grand rôle reste
à entreprendre. »

Par Rodolphe Fouano
Les Trois Coups

Haut fonctionnaire au ministère de la Culture, Bernard Faivre d’Arcier a dirigé le Festival d’Avignon pendant plus de quinze ans.

Quelle est l’origine de votre goût pour le théâtre ?

À l’âge de douze ans, dans un collège religieux, en Savoie, j’avais reçu le prix de récitation, et je devais publiquement dire la Chèvre de M. Seguin. Je l’ai déclamée, avec une ferveur toute tragique, sur le podium de la salle des fêtes et le rideau rouge tout poussiéreux m’est tombé dessus, déclenchant l’hilarité générale. Cela constitue une scène primitive qui a fondé mon amour du théâtre. Aujourd’hui encore, l’apparition des acteurs sur le plateau me déclenche une poussée d’adrénaline : j’ai peur pour eux.

Votre formation via H.É.C., Sciences Po puis l’É.N.A. aurait dû vous éloigner du théâtre. Or vous avez commencé à exercer comme administrateur civil, en 1972, au ministère de la Culture.

À H.É.C., j’avais créé un club de spectateurs. Cela me permettait de bénéficier de places gratuites au T.N.P. ! Quant à l’É.N.A., j’ai fait partie d’une promotion qui a refusé les grands corps de l’État. Plutôt que les Finances ou le Quai d’Orsay, j’ai ainsi rejoint le ministère de la Culture, considérant qu’une politique culturelle est aussi importante qu’une politique économique ou diplomatique. Jérôme Clément a fait le même choix. Au retour d’une mission au Festival d’Avignon, j’ai intégré la direction du Théâtre et de l’Action culturelle, rue Saint-Dominique. J’ai occupé l’ancien bureau de Catherine Tasca qui, en mobilité administrative, était partie diriger la maison de la culture de Grenoble.

Vous n’imaginiez pas alors que vous tiendriez les rênes du Festival d’Avignon sept ans plus tard, de 1979 à 1984, en en modernisant le fonctionnement…

En 1979, je fus surpris de découvrir que le Festival devait s’accommoder d’une pauvreté et d’une vétusté habillées d’éthique vilarienne… Il disposait à Paris, rue de la Chaussée-d’Antin, d’un petit bureau sous-loué aux Scouts de France avec une secrétaire à mi-temps déjà à la retraite, ayant pour tout matériel une machine à écrire et un téléphone à cadran. Il n’y avait même pas de calculette : tout se faisait avec un crayon et une gomme. Paul Puaux, sans collaborateurs, gérait une situation invraisemblable et fragile, en devant rechercher des théâtres qui accepteraient de venir perdre de l’argent à Avignon 1… Le Festival avait été longtemps le camp d’été du T.N.P. 2. Il fonctionnait en régie municipale. Il a fallu en transformer les fondations. J’avais à l’esprit la mutation manquée du Festival de Nancy. Nous avons créé une nouvelle organisation, recruté du personnel, modernisé la technique, obtenu des subventions de l’État… Mes connaissances issues de H.É.C. et de l’É.N.A. ont servi, sans me faire bien considérer pour autant par le milieu professionnel que le terme même d’entrepreneuriat culturel choquait un peu à l’époque.

De quoi êtes-vous le plus fier ?

Je suis fier d’avoir ouvert le Festival à une nouvelle génération de metteurs en scène ou de chorégraphes comme Daniel Mesguich, Georges Lavaudant, Jean‑Pierre Vincent, Jean‑Claude Gallotta… qui ont marqué le renouveau artistique des années 1980. Heureux d’avoir vécu la grande aventure du cycle Shakespeare avec Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil. Heureux d’avoir internationalisé la programmation. Heureux du compagnonnage avec Pina Bausch, avec qui la communication était à la fois difficile et intense : elle parlait peu, mais nous pouvions rester côte à côte jusqu’à 4 heures du matin… Tout passait par le geste et le regard. Fier aussi, en 1984, d’avoir pu présenter une exposition conçue par Louis Bec, aussi originale que « le Vivant et l’Artificiel » qui ouvrait d’autres horizons en tissant des liens avec le milieu intellectuel, les arts plastiques, les sciences, etc., voie interdisciplinaire qui s’est révélée féconde depuis.

Alain Crombecque, qui vous avait succédé, ayant rejoint le Festival d’automne, vous avez été rappelé à Avignon, en 1993, pour onze ans cette fois…

Je ne pensais pas revenir sur mes propres traces. Je l’ai accepté à la condition de procéder à de nouvelles transformations, d’aménager l’hospice Saint-Louis, d’y créer le Centre national du théâtre (C.N.T.), d’initier une politique vivante d’archives du théâtre combinant mémoire (Maison Jean-Vilar) et formation (I.S.T.S.), de créer une société de production associée (la Troisième Clé), selon un plan qui n’a été mis en vigueur qu’en partie et qui s’est souvent heurté à des forces opposées, de la part de professionnels locaux comme de certains élus… Le C.N.T. s’est ainsi replié dans son état embryonnaire d’antenne parisienne, rue de Braque, et n’a pu se développer à Avignon.

A contrario de la logique de décentralisation, le financement assuré par la ville d’Avignon a progressivement décru tandis que celui de l’État est devenu largement majoritaire. Cela a permis au Festival d’échapper aux risques de municipalisation qui l’ont souvent menacé. Par ailleurs, la présidence du conseil d’administration, tenue par Louis Schweitzer, est indépendante depuis 2004. Cela protège le Festival des aléas politiques locaux. Avignon n’est pas seulement le lieu d’une grande boulimie de spectacles. Il reste un modèle d’école du spectateur.

L’annulation du Festival en 2003 constitue-t-elle votre pire souvenir ? La perte des recettes se montait à 2,8 millions d’euros. Le déficit, ramené à 1,9 million, fut couvert par les collectivités publiques au prorata des apports de chacune (dont deux tiers par l’État).

Ce fut une frustration d’autant plus terrible que la programmation prévue était exceptionnelle, car elle devait marquer la fin de mon mandat. D’Ariane Mnouchkine à Peter Brook, de Thomas Ostermeier à Alain Platel, de Jan Fabre à Bartabas, de Valère Novarina à Stanislas Nordey, d’Angelin Preljocaj à Anne Teresa de Keersmaeker, en passant par Krystian Lupa, Warlikowski ou Rodrigo García, et bien d’autres, tous les grands étaient là. Ce fut un gâchis artistique et économique d’autant plus triste que la situation des intermittents n’a pas été améliorée pour cela et que le problème a perduré. On aurait pu procéder autrement.

Pourquoi la question de l’intermittence n’a-t-elle toujours pas été résolue ?

Même si certains refusent de l’admettre, il y a un écart entre le montant des prestations versées et celui des cotisations reçues. Qu’on l’estime à 320 millions, comme la coordination des intermittents, ou à 1,2 milliard comme la Cour des comptes, ce déficit pèse sur le régime général des salariés du secteur privé. Faut-il diminuer le nombre des bénéficiaires ? Augmenter les cotisations ? Réduire les prestations ? Jouer des trois à la fois ? Le problème est récurrent et échappe en partie à l’autorité de l’État puisqu’il dépend des partenaires sociaux. Au rythme des négociations de l’Unédic, réapparaît chaque fois la question des annexes 8 et 10, en juin, à quelques jours des festivals d’été…

Certains voient dans le système français une sorte de subvention déguisée. Notre paysage théâtral ne repose pas sur des troupes permanentes comme en Allemagne ou en Russie, mais sur des projets, et cette situation n’est possible qu’avec le régime des intermittents du spectacle. Il assure une richesse artistique certaine, mais il a objectivement besoin d’être rééquilibré.

Quelles sont les pistes ?

Pour faire de ce cercle vicieux un cercle vertueux, il faut développer l’emploi des artistes. Les futures treize grandes régions ont un rôle à jouer avec un plan de soutien à la diffusion du spectacle. Il faut que les artistes interprètes puissent jouer davantage. C’est un gâchis humain, artistique et économique que de monter un projet pendant des mois, de le répéter pendant des semaines et de jouer seulement une dizaine de fois ! En multipliant le nombre de représentations, grâce à un fonds de diffusion financé à parité par l’État et les grandes régions comme le fait l’O.N.D.A. (Office national de diffusion artistique), on augmenterait les cotisations et on diminuerait les prestations. Il faut aussi désengorger la région parisienne, favoriser l’implantation de professionnels en région et convaincre les publics éloignés. J’ai fait des propositions en ce sens dès 2003, dans l’indifférence générale, malheureusement…

Vos responsabilités à la direction du Festival d’Avignon pendant plus de 15 ans, comme à celle du Théâtre et des Spectacles (D.T.S.) au ministère de la Culture de 1989 à 1992, ont aiguisé votre regard sur les mœurs théâtrales de notre pays. Votre Abécédaire du spectateur est un régal 3.

J’avais conçu un jeu sur le théâtre et l’histoire du Festival, pour l’édition 2003, en partenariat avec le journal le Monde et la S.N.C.F., à mi-chemin du Monopoly et du jeu de l’oie. L’annulation a tué le projet. Comme l’humour permet de garder un recul salvateur, j’ai réuni mes réflexions en livret. Cela me semblait utile pour des festivaliers pris dans la bouilloire estivale d’Avignon, prêts à s’écharper comme si le destin du monde était en jeu. Une version radiophonique a d’abord été conçue sous forme de microfictions en 2012 sur France Culture et le livre est sorti en 2013. Puis nous avons imaginé une version scénique en 2014, avec Michel Didym. Je ne règle pas mes comptes. Je me moque simplement de certains travers du milieu, avec une ironie toujours affectueuse. Je voulais juste révéler un peu au public le dessous des cartes et les coulisses.

Vous êtes ainsi monté sur scène aux côtés de Michel Didym, Jean‑Damien Barbin et Ophélie Orecchia. Cela ne répond-il pas à une certaine frustration ? Au fond, comme dans la chanson, n’auriez-vous pas « voulu être un artiste » ?

C’est ma revanche sur la Chèvre de M. Seguin ! Je ne vais pas commencer maintenant une carrière d’interprète, on s’en doute. Mais pour mes 70 ans, je voulais passer de l’autre côté et connaître cette émotion-là.

Vous estimiez en commençant votre carrière que la culture devait être moteur de la politique. C’est une idée aujourd’hui en berne : les subventions sont remises en cause…

Cela traduit l’état d’esprit de la société. J’ai profité de la période des années 1980-1990 avec un ministre de la Culture flamboyant, plein d’idées, en lien direct avec le président Mitterrand qui se passionnait plus pour la littérature que pour le théâtre, mais qui avait confiance en Jack Lang. Notre époque est plus consumériste, mais aspire à une consommation gratuite de biens culturels. C’est un fantasme qui met toute l’économie de la culture en porte-à-faux.

Par ailleurs, il y a des malentendus. Certains politiques croient que la démocratisation de la culture passe par les technologies de la communication ou l’économie numérique. C’est une illusion. Internet a davantage profité à la diffusion de la pornographie qu’à la muséographie !

Il faudrait que nos sociétés acquièrent la sagesse de renoncer à cette boulimie consommatrice qui est censée maintenir les grands équilibres économiques, comme ne pas cesser de pédaler permet de maintenir son équilibre sur un vélo ! Chacun, aujourd’hui, se cherche une identité, y compris par un retour à la religion, mais le développement de l’esprit passe aussi par la culture, et une culture émancipée ! Il y a une révolution sociale à faire où la culture jouera un grand rôle, mais cela n’est pas compris, et donc encore moins entrepris. 

Propos recueillis par
Rodolphe Fouano

  1. Administrateur permanent, Paul Puaux a assumé la direction du Festival à la mort de Jean Vilar, en 1971, jusqu’à sa démission surprise, en 1979.
  2. Lire Avignon vu du pont : 60 ans de festival, par Bernard Faivre d’Arcier, Actes Sud, 2007. Voir aussi « Brève histoire du Festival d’Avignon » par Rodolphe Fouano, Cahiers Jean-Vilar no116, janvier 2014, p. 18‑43.
  3. Bienvenue au Festival d’Avignon. Abécédaire du spectateur, par Bernard Faivre d’Arcier, Arcadia éditions, 2013.

Photo de Bernard Faivre d’Arcier : © Joze Suhadolnik