Brève rencontre avec William Mesguich, comédien, récitant, metteur en scène

William Mesguich © Pascaline Dargant

« Faire de belles choses »

Par Rodolphe Fouano
Les Trois Coups.fr

Comédien, récitant, metteur en scène, William Mesguich dirige le Théâtre de l’Étreinte 1. Il évoque sa passion qu’il nourrit hors des sentiers battus.

Sur scène comme dans la vie, vous semblez exalté. Cette saison, vous jouerez dans dix spectacles 2. Pourquoi faire tant de choses à la fois ?

Je ne sais pas. C’est peut-être une manière de rattraper le temps perdu. J’ai finalement commencé le théâtre assez tard bien que tombé dedans tout petit. Je n’ai de cesse de vouloir inventer, créer, être sur un plateau… C’est ma manière de rêver avec les gens. Je suis d’une nature généreuse, enthousiaste. Mais je ne suis jamais tout à fait rassasié.

J’ai envie de servir des textes avec ma personnalité. Peut-être s’agit-il de compenser quelque petit manque… Car il y a la figure paternelle très forte qui m’oblige à me surpasser, m’imposant d’en faire toujours un peu plus. C’était déjà le cas à l’école… J’ai toujours été de nature active, voire suractive. Ce n’est pas pour battre des records. J’ai ça en moi. Alors, à 43 ans, je prends tout ce qu’il y a à prendre. Je sais que le temps est court, que ça ne durera pas. Et je croque la vie à pleines dents.

Fils de Dany et Daniel Mesguich, qui vous ont donné le prénom de Shakespeare, vous avez été tenu sur les fonts baptismaux du théâtre par Antoine Vitez et Roger Planchon…

J’ai eu la chance en effet de jouer, à l’âge de 9 ans, en alternance avec d’autres enfants, sous la direction d’Antoine Vitez dans Hippolyte de Robert Garnier. Il y avait Pierre Debauche, Bérangère Bonvoisin…, plein de gens formidables, et moi j’étais une toute petite chose, au Théâtre national de Chaillot. C’était incroyable ! Je me rappelle le frémissement de la salle, plus de 1 000 personnes. Je n’ai pas le souvenir d’avoir eu peur.

L’année d’après, j’ai joué Joas dans Athalie de Racine, mis en scène par Roger Planchon au Théâtre national populaire, à Villeurbanne, et à Paris, à L’Odéon. Michelle Marquais, notamment, était exceptionnelle. Mes souvenirs sont assez lointains, fragiles, mais ils demeurent ancrés en moi.

Est venue ensuite la proposition de jouer sous la direction de Claude Régy. Mais j’aimais infiniment le football, et l’idée de ne pas pouvoir être sur un stade le dimanche à cause des matinées m’a fait renoncer au théâtre à l’âge de 12 ans. Du moins l’ai-je cru alors…

Comment le théâtre a-t-il finalement eu raison de cette première vocation de footballeur ?

Mes parents n’avaient accepté que je fasse du football qu’à la condition d’exceller à l’école. D’où mes études en hypokhâgne et en khâgne, puis plus tard ma maîtrise de lettres à la Sorbonne.

Jusqu’à l’âge de 20 ans, mon orientation était un peu indécidable. Le monde du théâtre restait ancré en moi. Dès l’enfance, j’ai assisté aux répétitions de mon père, entendu sans cesse mes parents parler de théâtre, côtoyé des comédiens, vu de multiples représentations… Mais j’envisageais de devenir plutôt journaliste ou professeur de lettres, comme ma mère.

Et un jour, j’ai annoncé à mes parents que je souhaitais faire du théâtre. J’avais exactement 20 ans. Nous étions au Festival d’Avignon. Pendant quarante secondes, il y a eu un silence terrible. Ils étaient assez étonnés. Et j’ai embrassé cet univers-là.

À 26 ans, en 1998, vous avez créé avec Philippe Fenwick le Théâtre de l’Étreinte. Cette aventure vous a conduit à emprunter à pied les routes de France et d’Europe pour faire du théâtre autrement…

C’est Philippe qui m’a entraîné. Je l’adore. Il est un peu fou. C’est un ovni dans le monde du théâtre, où il continue de faire des choses étonnantes en cassant les barrières de la normalité théâtrale et des modes habituels de la diffusion.

Fort de son expérience auprès de Pierre Debauche sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, il voulait continuer d’aller à la rencontre des gens. Nous sommes donc partis sur les routes, de village en village, pour rencontrer ceux qui ne vont pas au théâtre. Il fallait inventer un théâtre dans chaque ville que nous traversions. C’était le grand écart avec le théâtre de mon père, qui, d’ailleurs nous trouvait complètement fous : pourquoi vouloir aller à pied porter la parole théâtrale dans des endroits improbables ?

Je n’aime pas les termes de démocratisation culturelle, mais il s’agissait bien pourtant de faire entendre de grands textes à des gens qui n’ont pas accès à la culture. Il faut favoriser l’accès de tous à la parole poétique. Sinon, on va à la barbarie… Nous voulions redonner du sang neuf, à la manière des saltimbanques, des Copiaux, ou même de Mnouchkine.

Il y a bien sûr les centres dramatiques nationaux, les scènes nationales, tout ce système hiératique et presque orthodoxe. Mais il nous semblait nécessaire de déroger, de casser les barrières, d’ouvrir les frontières.

J’ai joué dans de grands théâtres, dans de très beaux lieux, mais mes aventures itinérantes restent mes plus belles expériences théâtrales.

Pourriez-vous reprendre votre bâton de pèlerin ?

Je suis devenu un peu plus sédentaire. J’ai deux filles… Ce serait un peu compliqué. Mais, au fond, il y a une part de moi qui a une folle envie de repartir pour donner du bonheur là où d’habitude le théâtre ne va pas. Les gens, une flamme dans le regard, nous disaient : « Merci d’être venus à nous. Sans vous, nous n’aurions pas eu accès à ça. ». Je crois encore en la possibilité de toucher les gens au cœur.

Dans le même temps, j’ai subi les regards acérés de la profession, de la presse, des programmateurs, des directeurs de lieux… On a beau être solide, cela vous atteint. On aimerait tellement être aimé… Or il y a une violence dans ce microcosme théâtral qui fait du mal et qui fragilise.

La compagnie, que vous continuez de diriger seul depuis 2011, propose des activités variées pour tous les publics. Vous définissez-vous comme un militant du théâtre populaire ?

Je ne dissocie pas le travail d’action culturelle, de sensibilisation, du reste. Nous faisons découvrir tous les métiers du spectacle (le son, les costumes, le maquillage, les décors…) jusqu’à l’écriture, en passant évidemment par le jeu, l’improvisation, la pratique théâtrale. Depuis sa création, le Théâtre de l’Étreinte a dû dispenser environ 7 000 heures d’action culturelle. Partout où nous avons été en résidence (à Blanc-Mesnil, Bagneux, Alfortville, Rosny-sous-Bois…), nous avons accompagné les créations d’un travail de sensibilisation sur le terrain, en allant à la rencontre des gens, en répétant en public, etc.

J’aime le contact, l’idée de donner du bonheur aux gens, de les rendre plus intelligents, si l’on peut, plus ouverts aux belles choses. J’ai eu la chance de vivre ça. Alors, je me dois de le transmettre. Je suis pour un théâtre populaire, mais intelligent, noble, élégant, digne, esthétique, poétique, lyrique, échevelé !

Vous sentez-vous isolé ?

Je ne suis pas assez « important » pour que cette question ait un sens. J’ai rompu en tout cas avec la logique collective de troupe qui m’unissait à Philippe Fenwick aux débuts du Théâtre de l’Étreinte. Nous avons pris notre envol l’un et l’autre, de manière plus solitaire.

J’ai eu plusieurs manières de travailler depuis une vingtaine d’années. Maintenant, je suis devenu un électron libre, avec le sentiment de ne pas être dans les petits papiers de nombre de directeurs de lieux. Beaucoup ne répondent même pas à mes propositions !

Le travail militant, civique, que vous menez est pourtant conforme aux orientations préconisées par le ministère de la Culture…
Pourquoi, formé par Pierre Debauche, évoluez-vous dans des théâtres privés plutôt que dans le secteur subventionné ?

Ces deux univers (privé, public) devraient être poreux. J’ai mené un travail important de sensibilisation culturelle à Alfortville, dans un théâtre municipal, au cœur du secteur public. Cela ne m’a pas empêché de jouer au Théâtre de Poche, à Montparnasse. Philippe Tesson est un homme ouvert. Ce n’est pas le cas de nombreux directeurs de C.D.N. ou de scènes nationales… Je ne dis pas cela par aigreur. C’est le cours de la vie.

Pour le reste, le nom que je porte m’a fait beaucoup de mal, il faut dire la vérité.

Votre interprétation, sous la direction de Sterenn Guirriec des Mémoires d’un fou de Flaubert, actuellement à l’affiche du Théâtre de Poche, révèle un pan obscur de votre personnalité 3. Quelle orientation de votre carrière préfigure ce spectacle ?

Cela donne peut-être une image inquiétante et dure, si ce n’est négative. J’ai longtemps joué les jeunes premiers romantiques ou les valets virevoltants de Molière ou de Marivaux. J’ai l’intuition que je peux aller aussi dans cette direction-là.

Je ne suis pas du tout fou. Je me trouve même souvent trop sage, trop lisse. Mais j’aime me transformer, inventer. Et j’aime l’idée de débordement, de décalage. Il y a vingt-cinq ans, j’avais vu les Mémoires d’un fou interprété par Jean‑Damien Barbin que j’admire beaucoup. Je m’étais dit : « Pourquoi pas un jour ? ». Et c’est maintenant ! Ce rôle est l’occasion d’exacerber une part de moi qui ne demande qu’à jaillir.

J’ai envie de m’aventurer dans les méandres de la folie. J’adorerais jouer Richard III, Faust et aussi Peer Gynt. Je suis pour un théâtre explosif, tourbillonnant.

Je prévois de m’aventurer bientôt, sous la direction de François Bourcier, sur les terres de Gilles de Rais, avec un texte d’Hugo Claus adapté par Jean‑Claude Carrière. Cela ne va pas arranger mon image… Mais on peut toucher la folie sans être fou dans la vie de tous les jours. Et puis la folie est parfois une sorte de clairvoyance, d’ultralucidité…

Monter ou jouer tant de textes écrits par d’autres traduit une recherche insatiable. Que n’écrivez-vous vous-même ?

J’adorerais. J’ai beaucoup écrit sur ma relation artistique, mais aussi de père à fils avec Daniel, notamment lorsque nous jouions Hamlet. Ce fut un moment paroxystique. Jouer Hamlet est toujours une épreuve violente, passionnante. Mais les répétitions sous sa direction constituent assurément ma plus forte expérience théâtrale. Il nous donnait le texte au jour le jour. J’arpentais les rues montmartroises comme sur les remparts d’Elseneur. Je déclamais mon texte. J’étais un autre en moi-même…, comme Hamlet. J’étais comme en transe, mais apaisé. Je dormais quatre heures par nuit. C’est difficile de repartir après ça. C’est l’acmé absolu, quelque chose d’incroyable. Ce texte est le summum pour un interprète. Et je devais d’autant plus me dépasser : le fils du metteur en scène jouait le 4e Hamlet du metteur en scène… J’ai travaillé comme un malade et j’ai ressenti le besoin d’écrire pour raconter.

Puis le récit d’autres moments de ma vie s’est greffé au texte initial. Je ne vais pas me lancer dans une autobiographie à 43 ans. Je ne suis pas Philippe Caubère, loin de là… Mais faire un spectacle à partir de choses qui m’appartiennent intimement me taraude. Tout ne sera pas sombre. Je veux m’aventurer aussi vers un terrain plus joyeux que celui de Flaubert ou de Gilles de Rais…

Quels sont vos autres projets ?

En juillet 2016, je jouerai Pompier à Avignon, avec Camille Carraz, sous la direction de Serge Barbuscia, au Théâtre du Balcon. Il s’agit d’un texte de Jean‑Benoît Patricot tiré d’un fait-divers violent : un jeune pompier a abusé d’une jeune fille déficiente mentalement. Et je reprendrai, dans le même théâtre, les Mémoires d’un fou.

J’ai aussi l’ambition de mettre en scène l’an prochain un spectacle théâtral et lyrique, avec trois chanteurs.

Autre projet, plus lointain, retravailler avec mon père. C’est quelqu’un d’extraordinaire, d’une intelligence tellement exigeante, et qui a tant à dire encore. Je rêve de le mettre en scène. Il m’a donné son accord. Une manière d’inverser un peu les rôles…

Diriger un théâtre : projet ou fantasme ?

J’adorerais ! J’ai parfois postulé pour obtenir une direction (à Saint-Denis, Orléans, Poitiers…) sans que ma candidature ne soit retenue.

J’ai mis en scène environ 30 spectacles, joué dans des lieux importants, je suis suivi par un certain public… Mais cela n’intéresse pas le ministère de la Culture. La D.R.A.C. Île-de-France ne subventionne d’ailleurs pas le travail de ma compagnie : les « personnalités qualifiées » de la D.R.A.C. ne veulent pas entendre parler de moi !

Cela m’a conduit à changer un peu mon fusil d’épaule, à aller vers les gens qui me tendent la main. L’institution, elle, refuse de m’aider. J’en suis triste. Il y a là une certaine forme d’injustice.

Heureusement que la région Île-de-France et certains départements franciliens me soutiennent. Quoi qu’il en soit, je continuerai de faire du théâtre comme j’aime, d’une manière ou d’une autre, avec les gens qui me tendent la main pour faire de belles choses. 

Propos recueillis par
Rodolphe Fouano

  1. www.theatredeletreinte.com
  2. Mozart l’Enchanteur et Langue morte de Charlotte Escamez, les Fables de La Fontaine, Noces de sang de Federico García Lorca, Mémoires d’un fou de Gustave Flaubert, le Carnaval des animaux de Saint-Saëns, Hamlet de Shakespeare, le Prince travesti de Marivaux, Entretien de M. Descartes avec M. Pascal le Jeune de Jean‑Claude Brisville, Pompier de Jean‑Benoît Patricot.
  3. http://www.theatredepoche-montparnasse.com/project/memoires-dun-fou/

Photo : © Pascaline Dargant