« Bureau de tabac », de Fernando Pessoa, Théâtre des Marronniers à Lyon

Bureau de tabac © D.R.

Triste pitrerie

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

De ricanements en moqueries, le magnifique poème de Fernando Pessoa perd toute intensité.

Écrit en 1928, et rare texte de Pessoa publié de son vivant en 1933, Bureau de tabac (Tabacaria en portugais) pose la question entêtante et fondamentale du « Qui suis‑je ? ». Portant la signature d’un de ses hétéronymes, Alvaro de Campos, le poète élabore un huis clos fascinant mettant en scène un personnage qui lui ressemble, oscillant sans cesse entre simulation et sincérité. Seul dans sa chambre, il va de la table au lit, de la confrontation à la page blanche au rituel du petit déjeuner, de la lumière à l’obscurité. Une simple fenêtre ouverte sur la rue le relie à la vie quotidienne. Au fil des heures, et grâce à quelques cigarettes qui l’aident à neutraliser son angoisse, l’homme finit par conclure que le réel et les songes sont équivalents. Puissant monologue introspectif, le poème, feignant le détachement et les faux-semblants, est une ode émouvante à la lucidité. Double de Pessoa, Alvaro de Campos s’affirme comme « un poète métaphysique qui déteste la métaphysique ».

Avec une telle matière, Rita Pradinas, la metteuse en scène dont c’est la première réalisation, a le mérite d’afficher une réelle ambition, ce qui doit être souligné. Mais force est de constater qu’il ne suffit pas de déclarer : « Nous avons voulu monter Bureau de tabac pour ricaner de la solitude, pour moquer nos propres ambitions démesurées, pour jubiler du drame absurde qui se joue ici : nous sommes vivants, nous allons mourir ». Sur le plateau, l’usage répété d’une forme de dérision dissout le propos du poème, fragilise la dialectique nerveuse de l’écriture. La séquence des tartines à la confiture et celle de la distribution de chocolats au public, toutes deux étirées dans le temps, provoquent le rire de façon assez démagogique, faisant oublier la densité d’un texte irrigué en permanence par les vertiges de la folie. L’homme de la mansarde n’est pas un pitre.

En outre, il y a quelque chose de plus contestable. Les partis pris d’interprétation proposés au comédien ont le désavantage de gâcher un talent indiscutable en l’enfermant dans une gestuelle frénétique et en le contraignant essentiellement à dire les mots du bout des lèvres. Choix cynique qui fait du personnage un histrion dépourvu de sensibilité. Jeune comédien pourtant déjà remarqué par des metteurs en scène importants, Antoine Besson se relèvera sûrement de cette expérience décevante. 

Michel Dieuaide


Bureau de tabac, de Fernando Pessoa

Traduction : Michel Chandeigne et Pierre Léglise‑Costa

Éditions Christian Bourgois, 1988

Mise en scène : Rita Pradinas

Assistante à la mise en scène : Estelle Lembert

Jeu : Antoine Besson

Conception sonore : Estelle Lembert

Musique : Cyril Meysson

Création lumière : Nathan Teulade

Régie : Georges‑Antoine Labaye

Photo : © D.R.

Production : La Compagnie d’Alice

Théâtre des Marronniers • 7, rue des Marronniers • 69002 Lyon

www.theatre-des-marronniers.com

Courriel : infos@theatre-des-marronniers.com

Tél. 04 78 37 98 17

Représentations : les 23, 24, 25 février 2017 à 20 h 30, le 26 à 17 heures et le 27 à 19 heures

Durée : 1 heure

Tarifs : 15 €, 12 €, 8 €