Nomination de Béatrice Daupagne à la direction de l’Arc, scène nationale du Creusot

Communiqué

Les Trois Coups

Sur proposition unanime du jury, Audrey Azoulay, ministre de la Culture et de la Communication, a donné son agrément à la nomination de Béatrice Daupagne à la direction de l’Arc, scène nationale du Creusot, en plein accord avec David Marti, maire du Creusot, André Accary, président du conseil départemental de Saône-et‑Loire, Marie‑Guite Dufay, présidente de la région Bourgogne – Franche‑Comté et Antoine Diaz, président de l’association.

En prise avec le territoire du Creusot et son tissu économique, le projet de Béatrice Daupagne fera dialoguer arts, sciences et technologies. La programmation pluridisciplinaire donnera toute sa place au spectacle vivant et aux arts plastiques à travers la présence continue d’artistes dans et hors les murs de l’Arc.

Le projet sera résolument tourné vers l’enfance, la jeunesse et la vie étudiante à travers une programmation dédiée et la formation en matière d’éducation artistique et culturelle.

Béatrice Daupagne entend également poursuivre et développer les tournées dans les communes rurales du Sud‑Ouest du département de Saône-et‑Loire, les productions artistiques dans des sites remarquables et les résidences de territoire.

Au sein du Parvis, scène nationale de Tarbes depuis 2000, Béatrice Daupagne en était, depuis 2009, secrétaire générale chargée du développement culturel. Elle avait auparavant dirigé l’espace d’art contemporain les 4 Mains et le centre Jean‑Giono de Manosque.

La ministre tient à saluer chaleureusement Célia Deliau, nommée à la direction du Pôle national des arts du cirque et de la rue d’Amiens.

Les Trois Coups


http://www.larcscenenationale.fr/

rideau-rouge

« Sept », adapté de « l’Épreuve de feu » de Magnus Dalström, Festival de caves à Besançon

À la limite du dicible

Par Morgane Patin
Les Trois Coups

Inscrit dans le cadre du Festival de caves, le spectacle « Sept » propose d’explorer les sept péchés capitaux à travers sept interdits : vol, violence conjugale, infanticide, inceste, pyromanie, mutilation, nécrophilie. Une expérience étrange qui met à l’épreuve les oreilles du spectateur !

Faire de l’espace souterrain qu’est la cave un lieu de théâtre, voilà l’ambition du Festival de caves, qui organise cette année sa onzième édition. Il en ressort immédiatement une dimension mystérieuse : on vous donne rendez-vous à un endroit dont vous avez connaissance la veille de la représentation ; une fois tout le monde arrivé, vous suivez votre guide qui vous emmène jusqu’au sous-sol qui servira de scène. La troupe a ainsi décidé de tirer profit de ce lieu insolite pour qu’il devienne le terrain d’expression de ces interdits que la société rejette.

Disposés en cercle dans un espace clos, nous découvrons sept personnages qui incarnent les péchés abhorrés pour leur caractère profondément immoral. Les rôles sont alternativement pris en charge par deux comédiens. Bruits lointains de la rue, cave fermée, spectateurs qui se font face, impression d’intimité, une chaise que l’on scie vivement, tout est là pour créer une atmosphère oppressante, lourde, presque inquiétante, qui vient encore ajouter au malaise provoqué par le texte.

Car il faut dire que chacun des personnages prend corps à travers un monologue dans lequel le crime est avoué avec la simplicité de la discussion de comptoir. Ce qu’il peut y avoir de plus noir dans les pulsions humaines est exposé avec une sorte d’évidence, dans un discours qui met entièrement de côté le jugement moral. Et c’est bien cette apparente normalité qui dérange rapidement : on serait presque proche de ces criminels que l’on considère pourtant comme monstrueux.

Dans le sillage des poètes maudits

C’est sous le patronage de Lautréamont et des poètes du xixe que la performance est placée.

« Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison […]. Il n’est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant. » Lautréamont, les Chants de Maldoror, chant I.

Ce sont sur ces mots que vous entrez dans le cénacle. Les âmes sensibles et moins sensibles sont donc averties. Il n’en demeure pas moins que la pièce, adaptée de l’Épreuve de feu de Magnus Dalström, dérange davantage que les œuvres du romantisme noir et d’inspiration gothique du xixe siècle. Peut-être est-ce que nos personnages sont bien ancrés dans la société contemporaine et qu’il n’y a, de ce fait, pas d’effet de distance, ce qui donne la sensation qu’il pourrait s’agir de n’importe lequel d’entre nous. Il faut dire que le jeu des comédiens tend à nous rapprocher de ces êtres que l’immoralité rend hideux. Leur incarnation est juste, mesurée, et c’est ce qui provoque le trouble.

Aux frontières de l’humanité

On sait que le théâtre sonde les limites de l’humain et de l’inhumain depuis l’Antiquité. En cela, Sept remplit parfaitement sa mission. L’apparente normalité de ces personnages hors des critères habituels de la morale nous oblige à nous interroger sur ce qui engendre le crime. Toutefois, dans ce questionnement, on ne nous ménage pas : on ne nous montre pas des êtres loin de nous, comme le faisait la tragédie antique qui réservait les atrocités les plus abjectes à des héros extraordinaires. Sept nous plonge au contraire dans l’ordinaire jusqu’au cou. La simplicité de ces monologues qui expliquent tranquillement le progrès dans l’horrible nous heurte parce que nous préférons penser que ces êtres sont des monstres, au-delà des bornes de l’humanité. Les voir évoluer dans un quotidien qui est le nôtre, dans notre société, dans nos habitudes est particulièrement perturbant.

Il est évident que la pièce ôte la passivité au spectateur : la réalité du crime est présentée de façon brute, sans remords, sans discours moralisateur, sans jugement culpabilisant. Aucun tabou, aucune métaphore ou aucun euphémisme pour décrire la pulsion et sa satisfaction égoïste et immorale. On se retrouve face à ces personnages un peu démuni et désappointé. Aussi sort-on sans être capable de dire, et ce pendant un bon moment, ce que l’on a pensé du spectacle. L’expérience est en tout cas singulière et étrange. 

Morgane Patin


Sept, adapté de l’Épreuve de feu de Magnus Dalström

Mise en scène : Jean‑Michel Potiron

Avec : Marie Champain et Charly Marty

En coproduction avec la Cie Théâ̂tre à tout prix (Besançon)

Festival de caves

Réservations : 03 63 35 71 04

Site : http://www.festivaldecaves.fr/

Du 30 avril au 30 juin 2016

12 € | 10 € | 7 €

la Fonction Ravel © Élisabeth Carecchio

« la Fonction Ravel », de et avec Claude Duparfait, Théâtre de la Maison‑du‑Peuple à Saint‑Claude

Harmonie

Par Morgane Patin
Les Trois Coups

Claude Duparfait retrace sur scène l’histoire de sa rencontre avec la musique de Ravel et l’influence que celle-ci a pu avoir sur l’ensemble de son parcours. Un spectacle vibrant dans la sincérité de son hommage et la justesse de son incarnation sur scène.

C’est en avant-première que le C.D.N. de Besançon nous propose de découvrir sa création, puisqu’elle sera en fait présentée lors du Festival de musique de Besançon – Franche-Comté en septembre 2016. Le pari est réussi, car le spectateur ne peut sortir que conscient de la chance qui lui est accordée tant on est ravi par l’expérience !

Claude Duparfait nous offre généreusement de pénétrer avec lui dans le salon au papier peint terne de sa maison familiale à Laon, dans l’Aisne, lieu dans lequel il a découvert par hasard la musique de Maurice Ravel qui l’a enchanté et sauvé. Au travers du récit de cette liaison, il nous déroule également celui de ses origines. La mise en scène intimiste valorise brillamment un texte riche, musical, empreint d’émotion, et de beaux morceaux de musique ravélienne que le jeu du pianiste François Dumont sublime.

Voilà donc un mélange savamment organisé entre texte et musique, qui nous permet d’être à la croisée des chemins et des destinées, au moment où les univers se rencontrent et s’interpénètrent.

Hommages croisés

La création comprend deux formes d’hommage. Car Claude Duparfait tient bien sûr à mettre à l’honneur cet artiste qui lui a permis de s’échapper des murs trop gris de la Picardie, mais il montre aussi son milieu social avec tendresse. La pièce s’ouvre sur l’incongruité de cette rencontre musicale imprévisible : l’adolescent cantonné à la quatrième d’adaptation à Laon n’avait rien qui le prédestinait à croiser le brillant compositeur du début du xxe siècle. Et pourtant, la coïncidence rend tout possible. L’adolescent trouve « son Maurice » et grandit avec lui, dans tous les sens du terme. C’est donc presque par effraction que la musique ravélienne perce les murs de cette famille picarde qui évolue dans les milieux populaires. Le comédien dévoile avec pudeur et humour la surprise provoquée par cet heureux hasard et ses répercussions sur l’ensemble de la maisonnée.

C’est ainsi qu’il honore la mémoire de ses origines. Apparaissent les émouvants portraits des figures familiales, que ce soit d’abord ce père, garagiste, qui s’évade par le dessin, ou bien ensuite cette grand-mère, belle dans son étrangeté, qui a fait apprendre le violon à son fils et milite pour que son petit-fils accède au piano. À travers eux, Claude Duparfait rend compte avec justesse, retenue et bienveillance, de ce qui constitue ce milieu modeste que la vie a enfermé dans des choix prédéterminés et comme absolument fixés par des lois immuables.

Et puis, comme une évidence, la figure de Maurice Ravel traverse l’ensemble du spectacle. Invité, convoqué sur scène à travers les morceaux de piano, le compositeur nous accompagne, nous aussi, le temps de la représentation. La pièce rappelle ainsi l’influence que peuvent avoir les artistes sur nos vies, nos parcours, comment ils peuvent nous sauver, nous tenir la main dans les épreuves. Cet aveu d’une sincérité appréciable encourage alors le spectateur à interroger le rôle de la musique et plus généralement de l’art sur l’individu.

Réussite et subtilité

La performance est une magnifique réussite. Elle est magistralement servie par le texte et l’incarnation de Claude Duparfait. Mais cela ne s’arrête pas là. Car l’équilibre de l’ensemble repose sur l’harmonie parfaite réalisée entre le texte, le comédien, la musique et le pianiste. Chacun des quatre éléments trouve une place de choix dans la représentation, et c’est là ce qui assure son joli succès. L’échange entre texte et musique ainsi qu’entre les deux hommes sur scène est permanent et toujours subtil.

Aussi de très belles trouvailles de mise en scène, comme le jeu entre l’orchestre, incarné par de vieux postes de radio, et le pianiste, ou bien la réalisation du rêve de l’adolescent qui voulait apprendre le piano et prend brièvement la place de François Dumont pour jouer quelques notes de son compositeur de prédilection.

Le ton est toujours juste, même – et surtout – quand les mots de Claude Duparfait rencontrent les mélodies des compositions ravéliennes. Musique et texte s’accordent entièrement, se répondent en chœur, se lient pour mieux résonner. La magie opère dans le duo avec brio, et c’est bien ce qui enchante le spectateur. 

Morgane Patin


la Fonction Ravel, de et avec Claude Duparfait

Mise en scène : Claude Duparfait, accompagné de Célie Pauthe

Au piano : François Dumont

Collaboration chorégraphique : Thierry Thieû Niang

Assistanat à la mise en scène : Marie Fortuit

Décor : Gala Ognibene

Lumières : Sébastien Michaud

Son : Aline Loustalot

Vidéo : François Weber

Costumes : Florence Bruchon

Photo : © Élisabeth Carecchio

Théâtre de la Maison-du-Peuple • 12, rue de la Poyat • 39200 Saint‑Claude

Réservations : 03 84 45 42 26

Site du théâtre : http://www.maisondupeuple.fr/

Le 28 avril 2016, à 20 h 30

13 € | 10 € | 7 €

Le spectacle sera joué au C.D.N. de Besançon du 16 au 23 septembre 2016 dans le cadre de la 69e édition du Festival de musique de Besançon – Franche‑Comté

« la Función por hacer » © Emilio Gómez

« la Función por hacer », de Miguel del Arco, les Bains‐Douches à Montbéliard

De l’art total !

Par Maud Sérusclat-Natale
Les Trois Coups

À Montbéliard, on n’a plus peur des pièces en langue étrangère depuis un moment déjà. Mais cette fois, c’était du lourd. Du très lourd. Une première en France pour « la Función por hacer », pièce qui a révélé le metteur en scène espagnol Miguel del Arco et sa troupe à Madrid en 2009. Partis de rien ou presque, mais tous dotés d’un talent fou, ils raflent avec ce chef-d’œuvre sept prix « Max » d’un coup, l’équivalent de nos molières. Ce succès espagnol est-il exagéré ? Au contraire. Ce travail transpire l’énergie brute et confine au génie. Précipitez-vous.

Toute l’histoire de la Función por hacer, qu’on pourrait traduire par « la pièce qui est sur le point de se jouer », a commencé dans un garage. Des comédiens qui aiment travailler ensemble s’unissent avec le metteur en scène espagnol Miguel del Arco autour de la célèbre pièce de Pirandello Six personnages en quête d’auteur. En pleine crise économique, ils font avec les moyens du bord : leurs fringues, leurs accessoires, leurs idées, leur talent, leur réécriture du texte, leur vision du théâtre, ou de ce qu’il devrait être. Advienne que pourra. Du microthéâtre postrécession économique et politique d’austérité, en somme. Ça aurait pu tourner au désastre, sentir l’amateurisme à plein nez ou le spectacle de fin d’année d’une école d’avant-garde dont on aura tout oublié au lendemain de la première représentation. Mais de cette fragile communion est né un magnifique moment de théâtre pur, un concentré d’art total, cette « substantifique moelle » exaltante que je viens voir à chaque spectacle et que je ne trouve que trop peu. Puis, le bouche-à‑oreille a œuvré, et peu à peu, on leur ouvre l’accès à un hall de théâtre, à minuit, alors que les spectateurs ordinaires sortent des salles. On les remarque, on les aime, on les programme. Le succès est énorme, et pour cause.

Une excellente réécriture

S’attaquer à Six personnages en quête d’auteur n’est pas simple. Le sujet de Pirandello est complexe et parfois assez théorique. Pourtant, tout le théâtre, et même toute la littérature, pour ne pas dire la vie, est dans cette pièce. Pour le souligner sans pour autant déflorer ses qualités, il fallait la réécrire et le faire bien : procéder à des coupes et réinventer un rythme à l’ensemble, tout en gardant le fond du propos, passionnant. La tâche n’est pas aisée, mais Aitor Tejada et Miguel del Arco ont été plus qu’à la hauteur. En un mot, nous avons affaire à deux chroniques en une. D’abord, sur le plateau deux comédiens jouent une pièce. La leur. Nous sommes venus les voir. Ils sont beaux, bons, drôles. Une histoire d’artiste, un tableau, un couple d’amoureux. Ils sont subitement interrompus par quatre personnes, qui se présentent comme des personnages abandonnés par leur auteur et qui ont urgemment besoin qu’on les interprète, qu’on leur prête corps ou qu’on leur permette d’entrer sur scène, pour finir, enfin, leur histoire. Ils portent sur leurs visages les traits du drame, il leur est arrivé quelque chose… Évidemment, les deux acteurs ne vont pas se laisser faire si facilement. Le rythme est endiablé, les rebondissements nombreux, les registres extrêmes. On passe du grotesque au sublime en un clin d’œil, on rit, on palpite et surtout on pense sans cesse. La pièce semble murmurer à l’oreille de chacun, interroge les cœurs, les secrets. Sommes-nous nous-mêmes un seul être à la fois ? Sommes-nous celui qu’on a été il y a dix ans ? Peut-on vivre dans sa peau toute une vie ? Quelle différence entre réalité et fiction ? Au théâtre et dans la vie, qui sont les personnages, qui sont les acteurs ? Ils vous mèneront au cœur de vous-mêmes et aux portes du tragique, de l’art, avec une redoutable efficacité.

Une mise en scène et des acteurs explosifs

Autre grande réussite de ce travail : l’immense talent, l’immense force brute, des comédiens. Ils sont six, et chacun y va de son génie et de son charisme, dans son genre. Cristóbal Suárez interprète un acteur légèrement zélé, un peu caricatural, drôle et sensible à souhait. Miriam Montilla qui lui donne la réplique est également excellente. Israel Elejalde, le frère aîné des personnages en quête d’auteur, se charge quant à lui de faire réfléchir les autres et de revenir sur la fable. Ses épaules sont lourdes du poids de l’histoire de sa famille, au centre d’un drame aussi tragique qu’absurde. Dans cet aller-retour constant entre réalité et fiction, chacune de ses répliques crée un écho troublant en nous, avec une authenticité souvent bouleversante. Tous irradient sur le plateau. Se dégage de l’ensemble une beauté sauvage et vraie. Chapeau.

Enfin, la mise en scène est révolutionnaire. Il ne s’agit pas de déployer des dizaines d’artifices et d’effets spéciaux. Ils sont eux, sans costume sans décor, sans filet. Des vrais kamikazes, dirigés par un maître. Pas même le fameux « quatrième mur » qui sépare le plateau du public ne saurait faire rempart entre leur art et notre désir d’être habité par leur talent. Miguel del Arco a tout prévu. Pas de scène, d’orchestre ou de balcon. Pas de mise à distance. L’espace de jeu est au cœur du public puisqu’il s’agit d’un dispositif quadrifrontal posé au milieu de la salle. On se sent chez nous, et ça parle de nous. C’est tellement maîtrisé que ça confine à l’ivresse et conquiert très vite toute l’assistance. De la sorcellerie ? Non, de l’art. Total. Bravo ! 

Maud Sérusclat‑Natale


la Función por hacer, de Miguel del Arco

D’après Six personnages en quête d’auteur de Luigi Pirandello

Réécriture et adaptation : Miguel del Arco et Aitor Tejada

Mise en scène : Miguel del Arco

Avec : Israel Elejalde, Teresa Hurtado, Miriam Montilla, Manuela Paso, Daniel Pérez Prada et Cristóbal Suárez

Design sonore : Sandra de Vicente

Design lumières : Juanjo Llorens

Ingénieur lumière : Ignacio Vargas

Accessoires : J.L. Gallardo

Photos : © Emilio Gómez

Production : Aitor Tejada pour Kamikaze

Les Bains-Douches, MA scène nationale • 4, rue Charles-Contejean • 25200 Montbéliard

Réservations : 0805 710 700

billeterie@mascenenationale.com

Les 26 et 27 avril 2016 à 20 heures

Durée : 1 h 25

16 € | 12,8 € | 12 € | 8 € | 5 €

« les Trois Sœurs » © Alexandre Schlub

« les Trois Sœurs », d’Anton Tchekhov, Théâtre Dijon‑Bourgogne à Dijon

Une ode aux printemps enfuis

Par Morgane Patin
Les Trois Coups

Jean-Yves Ruf nous invite dans un salon de l’aristocratie russe en proie au déclin à la fin du xixe siècle. Un savoureux spectacle qui revisite la pièce de Tchekhov avec succès.

Dans la maison vivent les trois sœurs, Macha, Irina et Olga, et leur frère Andreï. Le père a eu une carrière militaire, mais il est mort un an plus tôt. La riche demeure attire toutefois encore les officiers de la garnison logée dans la ville. Autour, tout change. Le monde aristocratique se fissure. Dans le foyer familial, il s’agit de maintenir les apparences contre l’inéluctable descente vers la médiocrité.

Pour les trois sœurs, la lutte contre les forces qui les entraînent vers le précipice est acharnée. Ce combat est mené tantôt avec l’élan démesuré de la jeunesse, tantôt avec la tristesse lucide qui caractérise les héros tragiques. On hésite ainsi en permanence, au fil de ce drame, entre espoir et désespoir. Le travail de Jean‑Yves Ruf met parfaitement en exergue cette tension tragi-comique. Elle rend honneur à toutes les nuances de ce fragile équilibre, du sarcasme léger à l’ironie la plus noire.

L’univers sonore et les choix de lumière amènent le spectateur à pénétrer au cœur de l’alcôve. Le lieu devient, de la sorte, un acteur à part entière, qui fait et défait les liens unissant la farandole de personnages. Les silences trouvent aussi une juste place, et viennent souligner la langueur qui affecte chacun autant que la vacuité des conversations menées promptement.

Le chœur des femmes

La mise en scène de Jean‑Yves Ruf laisse une place de choix aux trois protagonistes qui forment le cœur de l’intrigue. Les comédiennes incarnent avec justesse ces femmes qui affrontent un sort peu clément avec elles. Leur trio déploie le nuancier du peu de possibilités offertes : Macha engluée dans un mariage qui ne la comble pas, Irina dont l’espoir naïf d’un travail salvateur et d’un amour passionné se trouve déçu, Olga épuisée par sa fonction d’enseignante qu’elle occupe sans satisfaction. L’énergie dont fait preuve Elissa Alloula dans la façon dont elle endosse le rôle d’Irina participe pour beaucoup à la réussite du chœur des trois sœurs.

La représentation sert en tout cas admirablement le portrait de ces femmes, écorchées par leurs doutes et leurs aspirations, abîmées par la vie, déchirées par la désillusion à laquelle elles doivent sans cesse faire face. Tchekhov, à travers elles, nous livre un constat d’échec d’une émotion poignante.

Le panel féminin est enfin complété d’une quatrième femme, l’épouse d’Andreï. Natacha dessine une destinée inverse à celle des trois sœurs : influente sur son mari, elle sait se tracer un chemin avantageux, jouant de son rôle de mère pour faire oublier ses aventures avec Protopopov, l’homme important de la ville.

Mélancolie russe

Ce que la mise en scène dévoile encore brillamment, c’est cette sourde mélancolie qui traverse la littérature russe. On boit, on rit fort, on philosophe, on refait le monde qui est en plein bouleversement. Mais Jean‑Yves Ruf montre bien qu’à travers tout cela, on gesticule pour obliger le silence insupportable à se taire, la sensation de non-sens, le sentiment d’inutile. On fait du bruit pour cacher sa propre vulgarité.

Le spectacle, qui s’ouvre sur la fin d’un deuil, celui du père, s’achève sur un autre deuil, plus douloureux encore : celui de sa vie, ainsi que le dit un personnage de Tchekhov dans sa pièce la Mouette. Les seules actions conduites avec succès sont porteuses de catastrophe. Un coup de revolver retentit, une femme s’empoisonne, un homme s’enfuit. Il faut jouer ou boire pour oublier, l’un et l’autre allant souvent de pair.

Le rythme donné à la pièce par l’alternance entre bruit et silence, précipitation et action suspendue, vient donner corps à cette joie désespérée, cette légèreté grave qui font la richesse des œuvres de Tchekhov. 

Morgane Patin

Lire aussi « What If They Went to Moscow », d’après « les Trois Sœurs » d’Anton Tchekhov, Théâtre de la Colline à Paris.

Lire aussi « Trois sœurs », d’Anton Tchekhov, Théâtre-Studio à Alfortville.

Lire aussi « les Trois Sœurs », d’Anton Tchekhov, Studio-Théâtre de Montreuil.

Lire aussi « les Trois Sœurs », d’Anton Tchekhov, Vingtième Théâtre à Paris.


les Trois Sœurs, d’Anton Tchekhov

Publié chez Actes Sud, coll. « Babel »

Traduction : Françoise Morvan et André Markowicz

Mise en scène : Jean‑Yves Ruf

Avec : Elissa Alloula, Christophe Brault, Gaël Chaillat, Pascal D’Amato, Géraldine Dupla, Lola Felouzis, Francis Freyburger, Thomas Mardell, Sarah Pasquier, André Pomarat, Pierre‑Yves Poudou, Jean‑Yves Ruf, Antonio Troilo, Lise Visinand

Lumière : Christian Dubet

Son : Jean‑Damien Ratel

Scénographie : Laure Pichat

Costumes : Claudia Jenatsch, assistée de Lucie Hermand

Conseils maquillages et coiffures : Marie Jardiné

Vidéo : Thierry Aveline CUTFX

Assistanat à la mise en scène : Anaïs de Courson

Direction technique : Marc Labourguigne

Photos : © Alexandre Schlub

Théâtre Dijon-Bourgogne • parvis Saint-Jean • 21000 Dijon

Réservations : 03 80 30 12 12

Site du théâtre : http://www.tdb-cdn.com/

Du 15 au 19 mars 2016

20 € | 15 € | 8 €| 5,5 €