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« Enterrer les morts, Réveiller les vivants », par la Conjuration des Jardins, à Besançon

Enterrer les morts / Réveiller les vivants

Par Stéphane Ruffier
Les Trois Coups

Mardi 26 mai, plus de cent-cinquante travailleurs du spectacle vivant ont investi l’emblématique place de la Révolution de Besançon, pour offrir à la ville un acte poétique sous la bannière d’Anton Tchekhov. Poignante façon de rendre visibles la présence et la force symbolique des artistes.

La Conjuration des Jardins ? Un mystérieux collectif qui s’est réuni clandestinement avec tabourets, masques et distanciation physique de rigueur dans un potager privé de Besançon dès le surlendemain du déconfinement. Tout est parti de la lettre d’un comédien de théâtre de rue qui souhaitait partager sa rage de faire.

Après deux mois d’immobilité et de sidération, ce besoin d’action a trouvé de l’écho. Des artistes, techniciens, enseignants et administratifs (d’abord une poignée, puis une cinquantaine) ont partagé leurs sentiments et leurs envies. Certains rêvaient d’un grand carnaval glauque, d’autres d’un geste symbolique de passage vers le nouveau monde, tandis que d’autres encore souhaitaient vomir les mois écoulés, fustiger les injonctions contradictoires du gouvernement, organiser une cérémonie d’adieux dignes pour les morts… ou simplement danser !

Finalement, toute revendication corporatiste a été écartée. Il s’agissait de rendre sensibles, dans l’espace public, les pouvoirs de transfiguration et d’émancipation du spectacle vivant, d’offrir à la ville un pur moment de poésie. Poïen, étymologiquement, contient la puissance de faire, de créer. Dès lors, quelle forme donner à cette pulsion régénératrice ? Ont été évoqués, pêle-mêle, des pancartes avec des anecdotes de confinement des habitants, un autodafé d’autorisations dérogatoires de déplacement, une chorégraphie frénétique à la façon de Pina Bausch… Un scénario artistique s’est élaboré.

Rituel de passage

À 18 heures tapantes, sur l’emblématique place de la Révolution, un œil attentif a aisément repéré des essaims de flâneurs vêtus et masqués de noir. Un cercueil et ses quatre porteurs ont surgi sur les notes poignantes d’Haendel. Une femme éplorée s’est mise à distance par des cônes et de la rubalise : sécurité sanitaire oblige. Environ cent-cinquante personnes se sont approchées alors pour encercler la scène. Chacune traçait autour d’elle, au sol, un cercle blanc de farine, puis se la déversait sur le visage. Les traits vieillis et figés, ces corps zombies semblaient évoquer l’isolement imposé par les règles de distanciation, un monde de cendres. Puis ils se sont réveillés, se sont époussetés. Sous le ciel bleu, un léger vent faisait voler le nuage de poussière alors que s’élevait un lamento polonais interprété en direct.

Enterrer-les-morts-Réparer-les-vivants-la-Conjuration-des-Jardins © Pierre-Acobas-de-la-Méandre

© Pierre Acobas de la Méandre

Ont alors surgi deux fougueux personnages porteurs de drapeaux qui réinventaient les mots de Tchekhov, dans Platonov : « Enterrer les mots / Réveiller les vivants ». Est venu le temps du regain. La vitalité a repris possession des corps qui se sont tournés vers la ville en s’individualisant : cris, trépignement, déclamation, danse. Les voilà électrifiés, ressuscités dans la folle joie d’un air klezmer ! La farine, désormais symbole nourricier et festif, volait dans les airs en fine neige pailletée. En un clin d’œil, tous les participants se sont dispersés. Les badauds qui ont eu la chance d’assister à cette performance impromptue ont applaudi. La police, face à ce rassemblement non autorisé a rappelé les règles au public, de loin en loin. Puis verbalisé deux techniciens.

Et demain ?

Le spectacle vivant, qui porte ici intensément son nom, révèle sa vertu cathartique, pour les professionnels comme pour les spectateurs. Cette caresse sur la ville, parenthèse enchantée relayée par des collectifs à Bayonne et Crest interroge le rôle et la place de l’artiste. Il est celui qui déplace et métaphorise le réel pour nous émouvoir et nous aider à penser autrement. Doit-il apporter du rêve et de l’espoir, servir « l’été apprenant et culturel », ouvrir une brèche dans les interdictions, suspendre la peur pendant quelques minutes ? Cette action, que certains estiment réparatrice, d’autres politique, rappelle avec ardeur les pouvoirs symboliques de l’art. Nous aimons être transportés, dans tous les sens du terme.

Alors qu’on annonce la réouverture des théâtres en zone verte en juin dans des conditions drastiques de sécurité, que la Fête de la Musique aurait lieu et que le Puy du Fou, mastodonte du divertissement populaire, ouvrira ses portes, un secteur reste toutefois oublié. Quelles perspectives pour les artistes de rue qui ont vu tous les festivals de l’été s’annuler et qui restent sous le coup de l’interdiction de tout rassemblement de plus de dix personnes dans l’espace public ? Des réponses officielles sont attendues. 

Stéphanie Ruffier


Enterrer les morts / Réparer les vivants, par la Conjuration des Jardins

Mise en scène : collective

Durée : 16 minutes

Montage vidéo en vue aérienne par Christelle Pinet

Captation en direct par Média 25

Cie-Arnica-Buffles © Michel Cavalca

« Buffles », de Pau Mirò, Compagnie Arnica, le Granit, scène nationale de Belfort

Le blues des buffles

Par Stéphane Ruffier
Les Trois Coups

Dans la blanchisserie familiale d’un quartier populaire, une fratrie de jeunes buffles rumine la disparition inexpliquée du plus jeune d’entre eux, Max. Cette fable urbaine, étrange huis clos, ausculte l’impossible deuil.

Comment survivre à l’indicible ? Sur scène, une imposante boîte à secrets s’ouvre comme une maison de poupée. Elle dévoile une tripotée de buffles articulés et de comédiens les manipulant à vue. Tous batifolent autour des parents, imposantes figures aux lourds mécanismes : sabots puissants, cornes massives, regards profonds. Le couple est sapé par la perte d’un enfant. Le travail plastique et la dextérité impressionnent. « C’est flippant », assure un jeune spectateur.

La tapisserie jungle, les matières plastiques et les tons bleutés font se côtoyer l’animal et l’humain dans un intérieur réaliste mais inquiétant, à la Lynch. La vieille antienne opposant nature et culture semble ici dépassée. Les lestes comédiens incarnent, tout autant que leurs marionnettes, un petit troupeau joyeux, uniforme et désordonné. En flux continu, un texte choral plutôt brutal, faussement enjoué, superpose les points de vue avec la légèreté de l’enfance. Pourtant, l’atmosphère est lourde : la mort rôde, pose un voile surréel sur le quotidien. Personne ne parvient à expliquer ce qui s’est passé. Qui a tué le frère prodige ? Que cachaient ses dessins ? D’où provient ce tee-shirt ensanglanté ?

Raides bulls

Sous le poids des questions suspendues, la famille part petit à petit à la dérive : maman buffle, autrefois bigote, dévore les bougies votives, trouve un exutoire dans la danse et le bingo, tandis que le père s’isole dans son atelier où il joue de la guitare électrique. Et tant pis si ça paraît improbable avec ses gros sabots ! On adhère à cette fascinante distanciation qui évoque, en sourdine, la sauvagerie et les névroses de la vie domestique.

Si les guerres fratricides espagnoles semblent tapies en embuscade, il s’agit surtout d’évoquer les ravages du linge sale lavé uniquement en famille. Chacun gère les non-dits à sa façon : solitude, culpabilité, dépression, échappées belles, libération des corps, fuite, agressivité… Tandis que les adultes défaillent, les enfants tentent de maintenir l’entreprise à flot. Ils se risquent à quelques explorations et trouvent un exutoire dans la violence. Une seule échappatoire : grandir.

Pacte avec les lions ?

Faut-il braver les interdits et se frotter aux dangers extérieurs ? Comment distinguer compromis et compromission ? Trahison et sacrifice ? Des questions qui taraudent certainement le public adolescent. Costumes, lumières et décors ingénieux rendent admirablement compte de la tentation de l’ailleurs et du besoin d’émancipation. La recherche d’une identité nécessite en effet la conquête de nouveaux espaces où se déployer et s’individualiser. Sortir, rencontrer, s’emparer de l’urbain constituent une gageure. Qu’il est difficile de se faire une place, tant dans les lieux clos où se jouent les violences domestiques, que dans les rues sombres, régentées par les plus forts !

Cie-Arnica-Buffles © Michel Cavalca

© Michel Cavalca

Les lions, menace sonore, illustrent l’éternelle loi de la jungle, la mainmise des puissants sur certains territoires. Une discrète critique de la gentrification et des tensions sociales affleure. La proposition en clair-obscur de la metteuse en scène Émilie Flecher est visuellement très réussie. Troublante. On y baigne – comme cette fratrie – dans un inconfort fertile, entre gaieté et malaise. Le magnifique jeu évolutif de marionnettes et de masques sert avec efficacité ce texte sombre. On salue la beauté vénéneuse de cet univers onirique d’où sourdent une morale ambiguë et la douleur des questions sans réponse. 

Stéphanie Ruffier


Buffles, de Pau Mirò

Le texte est édité aux Éditions Espaces 34

Compagnie Arnica

Mise en scène : Émilie Flacher

Avec : Guillaume Clausse, Claire-Marie Daveau, Agnès Oudot, Pierre Tallaron, Jean-Baptiste Saunier

Dramaturge : Julie Sermon

Créatrice lumière : Julie-Lola Lanteri

Scénographe : Stéphane Mathieu

Créatrice sonore : Émilie Mousset

Costumière : Florie Bel

Durée : 1 h 15

À partir de 13 ans

Le Granit • La coopérative, rue Louis Parisot • 90000 Belfort

5 décembre 2019

De 6 € à 20 €

Réservations : 03 84 58 67 67

Tournée :

Deux classes du collège Arthur Rimbaud de Belfort sont en partenariat avec Les Trois Coups pour s’initier à la critique dramatique.

benoit-lambert © Vincent Arbelet

Entretien avec Benoît Lambert, directeur du Théâtre Dijon Bourgogne, à propos de Théâtre en mai, 30e édition

Benoît Lambert : « Théâtre en mai, festival fondé sur l’émergence »

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Temps fort dédié à la jeune création, Théâtre en mai fête cette année sa trentième édition, du 23 mai au 2 juin. Benoît Lambert, directeur du Théâtre Dijon Bourgogne (T.D.B.), nous présente ce rendez-vous essentiel dans le paysage théâtral français.

Théâtre en mai existe depuis 1990. De quoi tire-t-il sa force et sa singularité ?

Benoît Lambert : Il s’agit d’un rendez-vous singulier et précieux, en effet. J’en parle d’autant plus tranquillement que j’en suis l’héritier et pas le créateur. J’y ai présenté un premier spectacle en 1998 et je le dirige depuis six ans maintenant.

C’est un tremplin, mais surtout un lieu de rassemblement, un carrefour de rencontres. Et nombreuses sont les personnalités à être passées par ici : Romeo Castellucci, Christoph Marthaler, Dominique Pitoiset, Olivier Py, Stanislas Nordey, Éric Lacascade, Sylvain Creuzevault, Philippe Quesne, Cyril Teste, Sophie Pérez, Les Chiens de Navarre… Avec le recul, je constate que beaucoup d’artistes, parmi les plus reconnus aujourd’hui, sont venus. Le plus remarquable, c’est que cela s’est produit sans volontarisme !

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« Atomic man, un chant d’amour », de Lucie Rébéré et Julie Rossello-Rochet © Jean-Louis Fernandez

Le festival remplit une fonction de repérage, mais sans l’esprit de compétition, n’est-ce pas ?  

Contrairement aux concours pour les jeunes compagnies, en vogue actuellement, nous permettons à de jeunes artistes de présenter leurs créations sous l’œil bienveillant de leurs aînés. La confrontation existe mais elle me semble plus saine. Pas d’appel à projets, pas de dossiers de candidatures, pas de classement, car notre démarche se veut désintéressée. Nous préférons sauver du sens, plutôt que penser en termes de diffusion-production-communication, donc rentabilité-visibilité.

Comment concevez-vous la programmation (présentation ici) ?

Elle est bâtie autour de centres d’intérêts, d’axes éditoriaux : pas de logique thématique mais un angle politique marqué. Bien que guidé par mon goût affirmé pour la critique sociale d’obédience marxiste, je suis soucieux de la diversité des esthétiques. Et même si ce n’est pas une position de principe, j’accorde de l’importance aux écritures contemporaines.

Le festival ne se veut pas un ghetto de futures vedettes et ne vise pas à « faire des coups » médiatiques ou autres. En fait, c’est un lieu de socialisation professionnelle. De taille modeste, sur seulement dix jours, ce rendez-vous annuel permet aux artistes de se poser, avant les grands raouts de l’été. Ce calme favorise des échanges de qualité. Ainsi, le choix de la diversité créative, de la découverte et des échanges, positionne Théâtre en mai comme un lieu de ressources. Littéralement, les artistes qui passent ici se ressourcent, se réarment.

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« L’École des femmes », mise en scène de Stéphane Braunschweig © Élizabeth Carecchio

Après François Tanguy, Pierre Debauche, Jean-Pierre Vincent, Alain Françon, Matthias Langhoff et Maguy Marin, le parrain est, cette année, Stéphane Braunschweig, lequel boucle la boucle, en quelque sorte.  

C’est un héritier de l’esprit de ce festival fondé sur l’émergence. Un modèle. Présent lors de la première édition avec Tambours dans la nuit, de Brecht, Stéphane Braunschweig a ensuite été invité par le directeur du T.D.B. de l’époque, François Le Pillouër, à créer Don Juan revient de guerre, puis Ajax et Docteur Faustus ou le manteau du diable.

Depuis, il est devenu un artiste majeur de la scène européenne, toujours attentif aux nouvelles générations. Metteur en scène et scénographe, Stéphane Braunschweig a dirigé les plus grandes institutions, comme le Théâtre national de Strasbourg et le théâtre de La Colline, à Paris. Il dirige maintenant L’Odéon – Théâtre de l’Europe, où il vient de créer l’École des femmes, qu’il présentera ici.

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« Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était », de Carole Thibaut © DR

Cette édition fait justement la part belle aux femmes : Maëlle Poésy, Pauline Bureau, Carole Thibaut, Myriam Marzouki, Élise Vigier, Pauline Laidet, Françoise Dô, Rébecca Chaillon, Céline Champinot, Fanny Descazeaux, Alice Vannier, Lucie Rébéré et Julie Rossello-Rochet, Farzaneh Haschemi, Layla-Claire Rabih !

Absolument, mais on ne s’est pas forcé ! Notre programmatrice, Sophie Chesne, est attentive à la féminisation de programmes. Et moi-même, j’y suis sensible. Force est de constater que, dans le travail de repérage, nous avons rencontré beaucoup de femmes dont le travail nous a intéressés.

Pendant des décennies, les programmations étaient quasi exclusivement masculines. Nous avons bien failli ne choisir que des femmes, cela tout naturellement, et pas par effet de mode. Finalement, nous réalisons que nous sommes depuis longtemps en pointe sur la sélection des metteuses en scène et des autrices.

C’est aussi un lieu de créations ?

Nous accueillerons celles de Pauline Laidet – Héloïse ou la rage du réel – et celle de Maëlle Poésy, qui sera présentée au Festival d’Avignon. Sous d’autres cieux propose une libre adaptation parlée, chantée, dansée de l’Énéide, de Virgile. Quant à Myriam Marzouki, elle revient au T.D.B. avec une création récente [en mars à la MC93] : Que viennent les barbares.

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« Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute », de Rébecca Chaillon et Céline Champinot © Sophie Madigand

Votre programmation témoigne d’une vive conscience politique !

Ces artistes-là sont combatives, en effet, mais elles se positionnent sur des fronts divers et n’usent pas des mêmes armes. C’est ce qui est passionnant.

Est-ce le reflet de la création théâtrale française ?

Contrairement à ce que beaucoup pensent, j’estime que le théâtre français va très bien. Il faut le dire. Quand j’ai commencé, les innovations esthétiques provenaient d’Allemagne, de Belgique. Aujourd’hui, il existe une réelle vivacité, un renouveau certain, de vraies convictions, un engagement époustouflant, compte tenu des difficultés inhérentes au système. Grâce à la qualité de notre enseignement supérieur, nous avons, en France, beaucoup de talents et de l’énergie à revendre. Du côté des publics, il existe des besoins énormes. Les salles sont pleines…

Pourtant, les compagnies vivent la plupart du temps dans la précarité à cause de crispations budgétaires et d’une remise en cause de l’intérêt général. L’imaginaire doit demeurer un bien commun, donc rester dans le domaine public. Il faut vraiment prendre au sérieux les menaces de son appropriation par les marques.

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« La Bible, vaste entreprise de colonisation d’une planète habitable », de Céline-Champinot © Vincent Arbelet

Théâtre en mai clôt en beauté votre saison, témoignage de l’engagement du T.D.B. envers les jeunes générations. 

Notre centre national dramatique se veut une fabrique de théâtre en effervescence et la jeunesse est notre préoccupation centrale. Ouvert et hospitalier, il répond à sa mission de création par le foisonnement et le bouillonnement. Ce temps fort clôt effectivement une saison rythmée par les travaux des artistes associés, qui trouvent ici l’espace et le temps indispensables à l’épanouissement du travail théâtral : Adrien Béal et Fanny Descazeaux, Céline Champinot, Maëlle Poésy, présents dans le festival, et Alexis Forestier.

Le T.D.B. est donc un lieu de création, de production et de coproductions, mais aussi d’insertion professionnelle pour les jeunes comédiens, au travers d’un dispositif pilote. Avec son « Théâtre à jouer partout », il amène les artistes au plus près de la jeunesse. En plus de cette décentralisation, le T.D.B. est un lieu d’éducation artistique, un pôle de ressources.

Comment votre public accueille-t-il le festival ?

Je me réjouis que nos spectateurs soient aussi curieux et audacieux. Malgré la fragilité de certaines propositions, beaucoup d’entre eux partent volontiers à l’aventure, sont ouverts à la découverte, se laissent guider en toute confiance et font preuve de bienveillance.

Cet anniversaire fournit-il aussi l’occasion de renouveler les prochaines éditions ?

Profitons de son succès pour imaginer d’autres défis, comme des débats esthétiques en amont des spectacles, avec des points de vue formalisés sur chaque proposition artistique : quelle grammaire ou vocabulaire ? Quel placement d’acteur ? Quelle dramaturgie ? Quelle forme ? Quel pacte avec la salle ? Quelles méthodes ? Il s’agirait de mieux comprendre les processus de création, de partager doutes et enthousiasmes, au regard des hypothèses de départ. Cela déboucherait sur des échanges nourris, un peu dans l’esprit des séminaires de recherche universitaire, mais dont il nous faut repenser la forme. 

Propos recueillis par
Léna Martinelli


Théâtre en mai, 30édition

Du 23 mai au 2 juin 2019

Théâtre Dijon Bourgogne • Parvis Saint-Jean • rue Danton • 21000 Dijon

7 lieux de représentations : Parvis Saint-Jean • Salle Jacques Fornier • Théâtre des Feuillants • Théâtre Mansart • Le Cèdre • Atheneum • La Minoterie

Toute la programmation ici

Réservations : 03 80 30 12 12

Billetterie en ligne

Tarifs : de 5,5 € à 22 € la place • Pass 3 + : à partir de 45 € les 3 spectacles (soit 15 € la place) • Pass 6 + : à partir de 84 € les 6 spectacles (soit 14 € la place) • Pass 10 + : à partir de 120 € les 10 spectacles (soit 12 € la place) • Carte Tribu en mai : 75 € (5 entrées) ou 150 € (10 entrées)


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Que faire [le retour], de Jean-Charles Massera et Benoît Lambert, critique de Trina Mounier

☛ Interview de Stéphane Braunschweig, propos recueillis par Rodolphe Fouano

L’Assommoir-Zola-Collectif-OS’O

Entretien avec Baptiste Girard, comédien membre du Collectif Os’o, à l’occasion de la reprise de « l’Assommoir », au Théâtre Jean Vilar de Bourgoin Jallieu

« C’est beaucoup plus grinçant aujourd’hui »

Par Juliette Nadal
Les Trois Coups

Le Collectif OS’O, fondé en 2011, connaît une belle carrière. Cinq comédiens (Roxane Brumachon, Bess Davies, Mathieu Ehrhard, Baptiste Girard et Tom Linton), désireux d’interroger le monde d’aujourd’hui avec les moyens du théâtre, inventent des formes et des collaborations multiples, conçues sur mesure pour chaque création. Il en résulte des spectacles pleins de vitalité qui posent un regard sagace sur notre réalité.

Vous reprenez actuellement la première création de « L’Assommoir », adaptation scénique du célèbre roman d’Émile Zola par David Czesienski. Quelle est la place de cette pièce dans l’histoire du Collectif ?

Cette pièce est en effet la première création de ce qui est devenu ensuite le Collectif OS’O. Nous étions à la fin de notre parcours, à l’École supérieure de théâtre de Bordeaux Aquitaine. Lors d’un voyage d’étude à Berlin, nous avons rencontré David Czesienski et nous avons adoré son travail. Nous voulions travailler avec lui et nous cherchions un texte où il n’y avait pas de rôle principal. David adorait Zola ; son père le lui avait fait découvrir. Il aurait même voulu faire une grande série théâtrale en adaptant toute l’œuvre de l’écrivain. L’Assommoir a été créé en 2011, très rapidement, c’est-à-dire en quatre semaines. Depuis, nous le rejouons régulièrement.

Pourquoi cette pièce continue-t-elle de plaire autant ?

Pour les théâtres, il y a d’abord le fait que ce soit un texte classique. Mais surtout, la mise en scène repose sur un geste radical : un décor et six comédiens qui restent dans ce décor pendant tout le spectacle. Il n’y a pas d’effet technique. Les personnages sont dans un bar qui s’appelle « L’Assommoir ». Ils sont venus fêter les fiançailles de l’un des trois couples et ils racontent cette histoire, un peu comme une légende urbaine, de manière chorale. Ils disent que cette histoire ne pourrait jamais leur arriver. Au départ, l’ambiance est très festive, puis cela tourne à la gueule de bois. Cela trace l’analogie avec Gervaise, l’héroïne du roman qui devient alcoolique. Le langage évolue aussi : au début, on raconte l’histoire avec nos propres mots, et au fur et à mesure, on se rapproche de ceux de Zola.

L'Assommoir-Zola-Collectif-OS’O © Frédéric Desmesure

« L’Assommoir », par le Collectif OS’O © Frédéric Desmesure

Cette pièce a-t-elle évolué depuis sa création ?

Absolument ! D’abord parce qu’on a acquis une maturité de jeu depuis 2011. C’est un jeu très physique, intense ; une épreuve qu’on maîtrise mieux aujourd’hui. Et puis maintenant, on a l’âge des personnages. L’une des comédiennes est d’ailleurs enceinte. Tout cela rend la pièce beaucoup plus grinçante qu’au début.

Comment ce spectacle a-t-il contribué à dessiner les grandes lignes artistiques du Collectif OS’O ?

David Czesienski voit l’acteur comme un créateur. Il a son regard à lui, mais il part beaucoup des comédiens. Il crée des situations de jeu qu’il leur confie. C’est là l’idée fondatrice du collectif : nous ne voulions pas attendre que des metteurs en scène viennent nous chercher, dépendre de leurs désirs et de leurs visions. Pour nous, la joie du jeu est à l’origine de notre manière de faire du théâtre. Nous pensons en interprètes, et c’est en fonction de cela que nous réfléchissons à la scénographie et à la technique.

Nous sommes aussi animés par nos questionnements de citoyens. C’est pourquoi nous nous sommes intéressés à la question de la dette dans Timon / Titus et au dark web dans notre dernière création, Pavillon noir. L’Assommoir est le moins politique de nos spectacles : il raconte une histoire populaire, d’hier et d’aujourd’hui.

L’Assommoir-Zola-Collectif-OS’O

« L’Assommoir », par le Collectif OS’O © Frédéric Desmesure

Qu’est-ce qui vous amène tantôt à la mise en scène de textes, tantôt à l’écriture de plateau, comme dans « Pavillon noir » ?

La mise en scène de textes est plus simple à gérer, mais elle offre moins de liberté, notamment parce qu’on veut une partition pour chacun d’entre nous. L’écriture de plateau est beaucoup plus difficile et lourde car on fonctionne en collectif. Ainsi a-t-on poussé la construction démocratique assez loin pour Pavillon noir. C’est passionnant, mais quand on est vingt-cinq sur une création, la production est assez longue et coûteuse. Alors on alterne, selon nos désirs. Et puis, chaque création dépend de celle qui la précède. On invite un ou plusieurs artistes à travailler avec nous : des metteurs en scène, des auteurs, des dramaturges.

Y a-t-il, justement, des artistes qui inspirent votre façon de faire du théâtre ?

Pas particulièrement. Nous avons des goûts variés. On va beaucoup au théâtre. On aime le TG Stan, le Raoul Collectif, Les  Chiens de Navarre, Joël Pommerat, ou encore le travail de Caroline Guiela N’guyen. Bien que tous différents, ils cherchent à raconter notre monde. Et ça nous intéresse. 

Propos recueillis par
Juliette Nadal


L’Assommoir, d’après le roman éponyme d’Émile Zola

Un projet du Collectif OS’O

Mise en scène : David Czesienski

Avec : Bess Davies, Mathieu Ehrhard (à la création Tristan Robin), Baptiste Girard, Lucie Boissonneau (à la création Lucie Hannequin), Charlotte Krenz, Tom Linton

Assistante à la mise en scène : Cyrielle Bloy

Scénographie : Lucie Hannequin

Construction décor : Natacha Huser et Loïc Férier

Costumes : Lucie Hannequin

Création maquillages : Carole Anquetil

Travail vocal : André Litolff

Création lumières : Denis Lamoliatte

Création son : Jean-Christophe Chiron

Régisseur général : Emmanuel Bassibé

Teaser

Théâtre Jean Vilar de Bourgoin Jallieu • 92, avenue Professeur Tixier • 38300 Bourgoin Jallieu

Le 28 mars 2019, à 20 h 30, le 29 mars à 14 h 30

Réservations

De 6 € à 18 €

Tournée :


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Les lauréats du festival Impatience, par Les Trois Coups

Le-Misanthrope-Alain-Françon © Michel Corbou

« Le Misanthrope », de Molière, mise en scène d’Alain Françon au Théâtre Dijon Bourgogne, mise en scène de Peter Stein au Théâtre Libre à Paris

Deux « Misanthrope », sinon rien !

 Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Molière. Un jour ou l’autre, les plus grands metteurs en scène s’y confrontent, tout comme les vedettes, car jouer Alceste représente un sacré défi. Voici l’occasion de comparer les versions de deux artistes importants : Peter Stein, avec Lambert Wilson dans le rôle titre, et Alain Françon, avec Gilles Privat. Deux lectures distinctes, dont le seul trait commun est d’avoir davantage utilisé le potentiel tragique du texte que sa force comique.

Le rôle de l’Atrabilaire amoureux est parfaitement trouvé pour Lambert Wilson, qui avait joué au cinéma dans le film Alceste à bicyclette (2013). Dirigé, au Théâtre Libre (ex-Comedia), par Peter Stein, il incarne un Alceste sanguin, qui souffre, enrage et trépigne. Un peut trop, à notre goût.

C’est précisément la jalousie qui a intéressé le metteur en scène, ainsi que le sarcasme et l’ironie des dialogues. Son Misanthrope est avant tout un amoureux transi. La direction d’acteur privilégie donc ces voies. Dommage que le jeu soit si appuyé. Face à Lambert Wilson, Pauline Cheviller (Célimène), très inégale, fait comme elle peut. Seul Jean-Pierre Malo sort son épingle du jeu, grâce à un brin de fantaisie qui fait son style. Le rival d’Alceste trouve en lui un interprète audacieux, drôle et touchant à la fois, qui explore toutes les subtilités du texte.

Le-Misanthrope-Peter- Stein-Lambert-Wilson © DR

« Le Misanthrope », mise en scène de Peter Stein © DR

L’envie de monter cette grande comédie naît souvent de l’envie de confier le rôle à un acteur. C’est le cas de Gilles Privat, qui se l’est vu proposer par Alain Françon, après avoir joué dans une dizaine de ses mises en scène. Il incarne un amoureux ridicule mais sincère. Son jeu tout en nuances exprime aussi bien l’intransigeance que la sagesse, l’absolutisme que la bonté.

Précisons que toute la distribution est formidable : à ses côtés, Dominique Valadié, Marie Vialle, Lola Riccaboni, entre autres, font des merveilles. Attentifs à la musicalité de la langue, il font résonner l’alexandrin avec notre temps, portant haut la langue de Molière, dans une respiration de bon aloi. Malgré leur raideur apparente, l’intelligence de leur interprétation s’exprime jusque dans le moindre geste, regard, intonation.

Savoureuse critique de la comédie humaine

Après de nombreuses mises en scène qui ont fait date (Bond, Tchekhov, Beckett, Botho Strauss…), Alain Françon s’attaque à Molière pour la première fois. Lui qui ne cesse d’explorer de nouvelles pistes dramaturgiques, propose une lecture passionnante du Misanthrope.

La société de cour, principale formation élitaire du pays au moment où Molière écrit ses pièces, impose de nouvelles contraintes sociales. C’est ce qu’ausculte la mise en scène : respect d’un ordre hiérarchique, appétits cyniques de cette société fondée sur la compétition, rapports humains corrompus… Ainsi, Alceste, le plus loyal et le plus droit des hommes, ne voit-il partout qu’imposture, intérêt, trahison, fourberie. Une vision d’autant plus propice à alimenter sa paranoïa, qu’il aime Célimène, coquette et médisante, et qu’il est l’ami de Philinte, l’ennemi de personne.

Le-Misanthrope-Alain-Françon © Michel Corbou

« Le Misanthrope », mise en scène d’Alain Françon © Michel Corbou

Alain Françon décortique avec un humour dévastateur cette haute société rigide, dont Molière montre les ressorts secrets dissimulés sous les échanges feutrés. Derrière le jeu marqué des ambitions, il fait craquer le vernis de la politesse. Il rend aussi la radicalité de ses questionnements à cette comédie où la subversion et l’honnêteté ne sont pas forcément là où on le croit. Est-ce (se) trahir qu’accepter l’hypocrisie ? Comment résister à la tentation de fuir le monde ?

Actualisation ou conventions

Enfin, Alain Françon transpose aujourd’hui cette critique du paraître où les comportements frisent la parodie. Depuis le XVIIe siècle, cet entre soi ne s’est-il pas étendu aux autres couches sociales ? Au-delà de l’histoire dramatique d’un misanthrope amoureux, cette comédie féroce fait écho à la perversité des conventions sociales qui perdurent.

Aux perruques et rubans verts, Alain Françon préfère les costumes contemporains de Marie La Rocca : deux pièces chics pour les hommes (et une belle cravate verte pour Alceste), robes de soirée pour les femmes. Les marquis restent caricaturaux, mais surprennent par leur « branchitude ».

Tout aussi élégants, les décors de Jacques Gabel sont conçus en trois espaces : un salon classique, avec moulures, baigné de lumière grâce aux grandes ouvertures en bois, décoré avec des tableaux de maîtres, bordé de recoins sombres où se réfugie volontiers Alceste ; un parquet en bois symbolisant le plancher théâtral ; en fond, une photo prise dans le parc de Versailles, qui représente un paysage enneigé, dont l’abstraction crée un contraste intéressant avec l’espace principal réaliste. Dans un camaïeu de gris, l’ensemble est assez froid, même rehaussé des magnifiques lumières de Joël Hourbeigt. Mais c’est plutôt bien vu pour traduire « l’hiver des rapports humains » que souhaite mettre en avant le metteur en scène.

Peter Stein, quant à lui, borde le plateau de hauts miroirs – une sorte de Galerie des Glaces – et se contente de costumes d’époque. À cette mise en scène conventionnelle (de celui qui a pourtant dirigé la Schaubühne de Berlin des années 70 à fin 90), on préfère de loin les partis pris éclairés d’Alain Françon, qui exprime mieux l’idéalisme de Molière, son universalité et son génie défiant toutes les époques. 

Léna Martinelli


Le Misanthrope, de Molière

Mise en scène : Peter Stein

Avec : Hervé Briaux, Brigitte Catillon, Pauline Cheviller, Manon Combes, Jean-Pierre Malo, Paul Minthe, Léo Dussolier, Patrice Dozier, Jean-François Lapalus, Dimitri Viau, Lambert Wilson

Décors : Ferdinand Woegerbauer

Costumes : Anna Maria Heinreich 

Lumières : François Menou

Assistance à la mise en scène : Nikolitsa Angelakopoulou

Théâtre Libre • 4, bd de Strasbourg • 75010 Paris

Du 13 février jusqu’au 19 mai 2019, à 20 heures, les samedi et dimanche à 16 heures

Réservations : 01 42 28 97 14

Billetterie en ligne

De 22 € à 69 €

Durée : 1 h 40


Le Misanthrope, de Molière

Mise en scène : Alain Françon

Avec : David Casada, Pierre-Antoine Dubey, Pierre-François Garel Gilles Privat, Lola Riccaboni, Dominique Valadié, Marie Vialle

Décor : Jacques Gabel

Lumière : Joël Hourbeigt

Costumes : Marie La Rocca

Musique : Marie-Jeanne Séréro

Coiffure et maquillage : Cécile Kretschmar

Son : Léonard Françon

Théâtre Dijon Bourgogne • Parvis Saint-Jean • rue Danton • 21000 Dijon

Du 12 au 15 février 2019

Réservations : 03 80 30 12 12

Billetterie en ligne

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