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Entretien avec Benoît Lambert, directeur du Théâtre Dijon Bourgogne, à propos de Théâtre en mai, 30e édition

Benoît Lambert : « Théâtre en mai, festival fondé sur l’émergence »

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Temps fort dédié à la jeune création, Théâtre en mai fête cette année sa trentième édition, du 23 mai au 2 juin. Benoît Lambert, directeur du Théâtre Dijon Bourgogne (T.D.B.), nous présente ce rendez-vous essentiel dans le paysage théâtral français.

Théâtre en mai existe depuis 1990. De quoi tire-t-il sa force et sa singularité ?

Benoît Lambert : Il s’agit d’un rendez-vous singulier et précieux, en effet. J’en parle d’autant plus tranquillement que j’en suis l’héritier et pas le créateur. J’y ai présenté un premier spectacle en 1998 et je le dirige depuis six ans maintenant.

C’est un tremplin, mais surtout un lieu de rassemblement, un carrefour de rencontres. Et nombreuses sont les personnalités à être passées par ici : Romeo Castellucci, Christoph Marthaler, Dominique Pitoiset, Olivier Py, Stanislas Nordey, Éric Lacascade, Sylvain Creuzevault, Philippe Quesne, Cyril Teste, Sophie Pérez, Les Chiens de Navarre… Avec le recul, je constate que beaucoup d’artistes, parmi les plus reconnus aujourd’hui, sont venus. Le plus remarquable, c’est que cela s’est produit sans volontarisme !

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« Atomic man, un chant d’amour », de Lucie Rébéré et Julie Rossello-Rochet © Jean-Louis Fernandez

Le festival remplit une fonction de repérage, mais sans l’esprit de compétition, n’est-ce pas ?  

Contrairement aux concours pour les jeunes compagnies, en vogue actuellement, nous permettons à de jeunes artistes de présenter leurs créations sous l’œil bienveillant de leurs aînés. La confrontation existe mais elle me semble plus saine. Pas d’appel à projets, pas de dossiers de candidatures, pas de classement, car notre démarche se veut désintéressée. Nous préférons sauver du sens, plutôt que penser en termes de diffusion-production-communication, donc rentabilité-visibilité.

Comment concevez-vous la programmation (présentation ici) ?

Elle est bâtie autour de centres d’intérêts, d’axes éditoriaux : pas de logique thématique mais un angle politique marqué. Bien que guidé par mon goût affirmé pour la critique sociale d’obédience marxiste, je suis soucieux de la diversité des esthétiques. Et même si ce n’est pas une position de principe, j’accorde de l’importance aux écritures contemporaines.

Le festival ne se veut pas un ghetto de futures vedettes et ne vise pas à « faire des coups » médiatiques ou autres. En fait, c’est un lieu de socialisation professionnelle. De taille modeste, sur seulement dix jours, ce rendez-vous annuel permet aux artistes de se poser, avant les grands raouts de l’été. Ce calme favorise des échanges de qualité. Ainsi, le choix de la diversité créative, de la découverte et des échanges, positionne Théâtre en mai comme un lieu de ressources. Littéralement, les artistes qui passent ici se ressourcent, se réarment.

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« L’École des femmes », mise en scène de Stéphane Braunschweig © Élizabeth Carecchio

Après François Tanguy, Pierre Debauche, Jean-Pierre Vincent, Alain Françon, Matthias Langhoff et Maguy Marin, le parrain est, cette année, Stéphane Braunschweig, lequel boucle la boucle, en quelque sorte.  

C’est un héritier de l’esprit de ce festival fondé sur l’émergence. Un modèle. Présent lors de la première édition avec Tambours dans la nuit, de Brecht, Stéphane Braunschweig a ensuite été invité par le directeur du T.D.B. de l’époque, François Le Pillouër, à créer Don Juan revient de guerre, puis Ajax et Docteur Faustus ou le manteau du diable.

Depuis, il est devenu un artiste majeur de la scène européenne, toujours attentif aux nouvelles générations. Metteur en scène et scénographe, Stéphane Braunschweig a dirigé les plus grandes institutions, comme le Théâtre national de Strasbourg et le théâtre de La Colline, à Paris. Il dirige maintenant L’Odéon – Théâtre de l’Europe, où il vient de créer l’École des femmes, qu’il présentera ici.

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« Fantaisies, l’idéal féminin n’est plus ce qu’il était », de Carole Thibaut © DR

Cette édition fait justement la part belle aux femmes : Maëlle Poésy, Pauline Bureau, Carole Thibaut, Myriam Marzouki, Élise Vigier, Pauline Laidet, Françoise Dô, Rébecca Chaillon, Céline Champinot, Fanny Descazeaux, Alice Vannier, Lucie Rébéré et Julie Rossello-Rochet, Farzaneh Haschemi, Layla-Claire Rabih !

Absolument, mais on ne s’est pas forcé ! Notre programmatrice, Sophie Chesne, est attentive à la féminisation de programmes. Et moi-même, j’y suis sensible. Force est de constater que, dans le travail de repérage, nous avons rencontré beaucoup de femmes dont le travail nous a intéressés.

Pendant des décennies, les programmations étaient quasi exclusivement masculines. Nous avons bien failli ne choisir que des femmes, cela tout naturellement, et pas par effet de mode. Finalement, nous réalisons que nous sommes depuis longtemps en pointe sur la sélection des metteuses en scène et des autrices.

C’est aussi un lieu de créations ?

Nous accueillerons celles de Pauline Laidet – Héloïse ou la rage du réel – et celle de Maëlle Poésy, qui sera présentée au Festival d’Avignon. Sous d’autres cieux propose une libre adaptation parlée, chantée, dansée de l’Énéide, de Virgile. Quant à Myriam Marzouki, elle revient au T.D.B. avec une création récente [en mars à la MC93] : Que viennent les barbares.

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« Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute », de Rébecca Chaillon et Céline Champinot © Sophie Madigand

Votre programmation témoigne d’une vive conscience politique !

Ces artistes-là sont combatives, en effet, mais elles se positionnent sur des fronts divers et n’usent pas des mêmes armes. C’est ce qui est passionnant.

Est-ce le reflet de la création théâtrale française ?

Contrairement à ce que beaucoup pensent, j’estime que le théâtre français va très bien. Il faut le dire. Quand j’ai commencé, les innovations esthétiques provenaient d’Allemagne, de Belgique. Aujourd’hui, il existe une réelle vivacité, un renouveau certain, de vraies convictions, un engagement époustouflant, compte tenu des difficultés inhérentes au système. Grâce à la qualité de notre enseignement supérieur, nous avons, en France, beaucoup de talents et de l’énergie à revendre. Du côté des publics, il existe des besoins énormes. Les salles sont pleines…

Pourtant, les compagnies vivent la plupart du temps dans la précarité à cause de crispations budgétaires et d’une remise en cause de l’intérêt général. L’imaginaire doit demeurer un bien commun, donc rester dans le domaine public. Il faut vraiment prendre au sérieux les menaces de son appropriation par les marques.

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« La Bible, vaste entreprise de colonisation d’une planète habitable », de Céline-Champinot © Vincent Arbelet

Théâtre en mai clôt en beauté votre saison, témoignage de l’engagement du T.D.B. envers les jeunes générations. 

Notre centre national dramatique se veut une fabrique de théâtre en effervescence et la jeunesse est notre préoccupation centrale. Ouvert et hospitalier, il répond à sa mission de création par le foisonnement et le bouillonnement. Ce temps fort clôt effectivement une saison rythmée par les travaux des artistes associés, qui trouvent ici l’espace et le temps indispensables à l’épanouissement du travail théâtral : Adrien Béal et Fanny Descazeaux, Céline Champinot, Maëlle Poésy, présents dans le festival, et Alexis Forestier.

Le T.D.B. est donc un lieu de création, de production et de coproductions, mais aussi d’insertion professionnelle pour les jeunes comédiens, au travers d’un dispositif pilote. Avec son « Théâtre à jouer partout », il amène les artistes au plus près de la jeunesse. En plus de cette décentralisation, le T.D.B. est un lieu d’éducation artistique, un pôle de ressources.

Comment votre public accueille-t-il le festival ?

Je me réjouis que nos spectateurs soient aussi curieux et audacieux. Malgré la fragilité de certaines propositions, beaucoup d’entre eux partent volontiers à l’aventure, sont ouverts à la découverte, se laissent guider en toute confiance et font preuve de bienveillance.

Cet anniversaire fournit-il aussi l’occasion de renouveler les prochaines éditions ?

Profitons de son succès pour imaginer d’autres défis, comme des débats esthétiques en amont des spectacles, avec des points de vue formalisés sur chaque proposition artistique : quelle grammaire ou vocabulaire ? Quel placement d’acteur ? Quelle dramaturgie ? Quelle forme ? Quel pacte avec la salle ? Quelles méthodes ? Il s’agirait de mieux comprendre les processus de création, de partager doutes et enthousiasmes, au regard des hypothèses de départ. Cela déboucherait sur des échanges nourris, un peu dans l’esprit des séminaires de recherche universitaire, mais dont il nous faut repenser la forme. 

Propos recueillis par
Léna Martinelli


Théâtre en mai, 30édition

Du 23 mai au 2 juin 2019

Théâtre Dijon Bourgogne • Parvis Saint-Jean • rue Danton • 21000 Dijon

7 lieux de représentations : Parvis Saint-Jean • Salle Jacques Fornier • Théâtre des Feuillants • Théâtre Mansart • Le Cèdre • Atheneum • La Minoterie

Toute la programmation ici

Réservations : 03 80 30 12 12

Billetterie en ligne

Tarifs : de 5,5 € à 22 € la place • Pass 3 + : à partir de 45 € les 3 spectacles (soit 15 € la place) • Pass 6 + : à partir de 84 € les 6 spectacles (soit 14 € la place) • Pass 10 + : à partir de 120 € les 10 spectacles (soit 12 € la place) • Carte Tribu en mai : 75 € (5 entrées) ou 150 € (10 entrées)


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Que faire [le retour], de Jean-Charles Massera et Benoît Lambert, critique de Trina Mounier

☛ Interview de Stéphane Braunschweig, propos recueillis par Rodolphe Fouano

L’Assommoir-Zola-Collectif-OS’O

Entretien avec Baptiste Girard, comédien membre du Collectif Os’o, à l’occasion de la reprise de « l’Assommoir », au Théâtre Jean Vilar de Bourgoin Jallieu

« C’est beaucoup plus grinçant aujourd’hui »

Par Juliette Nadal
Les Trois Coups

Le Collectif OS’O, fondé en 2011, connaît une belle carrière. Cinq comédiens (Roxane Brumachon, Bess Davies, Mathieu Ehrhard, Baptiste Girard et Tom Linton), désireux d’interroger le monde d’aujourd’hui avec les moyens du théâtre, inventent des formes et des collaborations multiples, conçues sur mesure pour chaque création. Il en résulte des spectacles pleins de vitalité qui posent un regard sagace sur notre réalité.

Vous reprenez actuellement la première création de « L’Assommoir », adaptation scénique du célèbre roman d’Émile Zola par David Czesienski. Quelle est la place de cette pièce dans l’histoire du Collectif ?

Cette pièce est en effet la première création de ce qui est devenu ensuite le Collectif OS’O. Nous étions à la fin de notre parcours, à l’École supérieure de théâtre de Bordeaux Aquitaine. Lors d’un voyage d’étude à Berlin, nous avons rencontré David Czesienski et nous avons adoré son travail. Nous voulions travailler avec lui et nous cherchions un texte où il n’y avait pas de rôle principal. David adorait Zola ; son père le lui avait fait découvrir. Il aurait même voulu faire une grande série théâtrale en adaptant toute l’œuvre de l’écrivain. L’Assommoir a été créé en 2011, très rapidement, c’est-à-dire en quatre semaines. Depuis, nous le rejouons régulièrement.

Pourquoi cette pièce continue-t-elle de plaire autant ?

Pour les théâtres, il y a d’abord le fait que ce soit un texte classique. Mais surtout, la mise en scène repose sur un geste radical : un décor et six comédiens qui restent dans ce décor pendant tout le spectacle. Il n’y a pas d’effet technique. Les personnages sont dans un bar qui s’appelle « L’Assommoir ». Ils sont venus fêter les fiançailles de l’un des trois couples et ils racontent cette histoire, un peu comme une légende urbaine, de manière chorale. Ils disent que cette histoire ne pourrait jamais leur arriver. Au départ, l’ambiance est très festive, puis cela tourne à la gueule de bois. Cela trace l’analogie avec Gervaise, l’héroïne du roman qui devient alcoolique. Le langage évolue aussi : au début, on raconte l’histoire avec nos propres mots, et au fur et à mesure, on se rapproche de ceux de Zola.

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« L’Assommoir », par le Collectif OS’O © Frédéric Desmesure

Cette pièce a-t-elle évolué depuis sa création ?

Absolument ! D’abord parce qu’on a acquis une maturité de jeu depuis 2011. C’est un jeu très physique, intense ; une épreuve qu’on maîtrise mieux aujourd’hui. Et puis maintenant, on a l’âge des personnages. L’une des comédiennes est d’ailleurs enceinte. Tout cela rend la pièce beaucoup plus grinçante qu’au début.

Comment ce spectacle a-t-il contribué à dessiner les grandes lignes artistiques du Collectif OS’O ?

David Czesienski voit l’acteur comme un créateur. Il a son regard à lui, mais il part beaucoup des comédiens. Il crée des situations de jeu qu’il leur confie. C’est là l’idée fondatrice du collectif : nous ne voulions pas attendre que des metteurs en scène viennent nous chercher, dépendre de leurs désirs et de leurs visions. Pour nous, la joie du jeu est à l’origine de notre manière de faire du théâtre. Nous pensons en interprètes, et c’est en fonction de cela que nous réfléchissons à la scénographie et à la technique.

Nous sommes aussi animés par nos questionnements de citoyens. C’est pourquoi nous nous sommes intéressés à la question de la dette dans Timon / Titus et au dark web dans notre dernière création, Pavillon noir. L’Assommoir est le moins politique de nos spectacles : il raconte une histoire populaire, d’hier et d’aujourd’hui.

L’Assommoir-Zola-Collectif-OS’O

« L’Assommoir », par le Collectif OS’O © Frédéric Desmesure

Qu’est-ce qui vous amène tantôt à la mise en scène de textes, tantôt à l’écriture de plateau, comme dans « Pavillon noir » ?

La mise en scène de textes est plus simple à gérer, mais elle offre moins de liberté, notamment parce qu’on veut une partition pour chacun d’entre nous. L’écriture de plateau est beaucoup plus difficile et lourde car on fonctionne en collectif. Ainsi a-t-on poussé la construction démocratique assez loin pour Pavillon noir. C’est passionnant, mais quand on est vingt-cinq sur une création, la production est assez longue et coûteuse. Alors on alterne, selon nos désirs. Et puis, chaque création dépend de celle qui la précède. On invite un ou plusieurs artistes à travailler avec nous : des metteurs en scène, des auteurs, des dramaturges.

Y a-t-il, justement, des artistes qui inspirent votre façon de faire du théâtre ?

Pas particulièrement. Nous avons des goûts variés. On va beaucoup au théâtre. On aime le TG Stan, le Raoul Collectif, Les  Chiens de Navarre, Joël Pommerat, ou encore le travail de Caroline Guiela N’guyen. Bien que tous différents, ils cherchent à raconter notre monde. Et ça nous intéresse. 

Propos recueillis par
Juliette Nadal


L’Assommoir, d’après le roman éponyme d’Émile Zola

Un projet du Collectif OS’O

Mise en scène : David Czesienski

Avec : Bess Davies, Mathieu Ehrhard (à la création Tristan Robin), Baptiste Girard, Lucie Boissonneau (à la création Lucie Hannequin), Charlotte Krenz, Tom Linton

Assistante à la mise en scène : Cyrielle Bloy

Scénographie : Lucie Hannequin

Construction décor : Natacha Huser et Loïc Férier

Costumes : Lucie Hannequin

Création maquillages : Carole Anquetil

Travail vocal : André Litolff

Création lumières : Denis Lamoliatte

Création son : Jean-Christophe Chiron

Régisseur général : Emmanuel Bassibé

Teaser

Théâtre Jean Vilar de Bourgoin Jallieu • 92, avenue Professeur Tixier • 38300 Bourgoin Jallieu

Le 28 mars 2019, à 20 h 30, le 29 mars à 14 h 30

Réservations

De 6 € à 18 €

Tournée :


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Les lauréats du festival Impatience, par Les Trois Coups

Le-Misanthrope-Alain-Françon © Michel Corbou

« Le Misanthrope », de Molière, mise en scène d’Alain Françon au Théâtre Dijon Bourgogne, mise en scène de Peter Stein au Théâtre Libre à Paris

Deux « Misanthrope », sinon rien !

 Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Molière. Un jour ou l’autre, les plus grands metteurs en scène s’y confrontent, tout comme les vedettes, car jouer Alceste représente un sacré défi. Voici l’occasion de comparer les versions de deux artistes importants : Peter Stein, avec Lambert Wilson dans le rôle titre, et Alain Françon, avec Gilles Privat. Deux lectures distinctes, dont le seul trait commun est d’avoir davantage utilisé le potentiel tragique du texte que sa force comique.

Le rôle de l’Atrabilaire amoureux est parfaitement trouvé pour Lambert Wilson, qui avait joué au cinéma dans le film Alceste à bicyclette (2013). Dirigé, au Théâtre Libre (ex-Comedia), par Peter Stein, il incarne un Alceste sanguin, qui souffre, enrage et trépigne. Un peut trop, à notre goût.

C’est précisément la jalousie qui a intéressé le metteur en scène, ainsi que le sarcasme et l’ironie des dialogues. Son Misanthrope est avant tout un amoureux transi. La direction d’acteur privilégie donc ces voies. Dommage que le jeu soit si appuyé. Face à Lambert Wilson, Pauline Cheviller (Célimène), très inégale, fait comme elle peut. Seul Jean-Pierre Malo sort son épingle du jeu, grâce à un brin de fantaisie qui fait son style. Le rival d’Alceste trouve en lui un interprète audacieux, drôle et touchant à la fois, qui explore toutes les subtilités du texte.

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« Le Misanthrope », mise en scène de Peter Stein © DR

L’envie de monter cette grande comédie naît souvent de l’envie de confier le rôle à un acteur. C’est le cas de Gilles Privat, qui se l’est vu proposer par Alain Françon, après avoir joué dans une dizaine de ses mises en scène. Il incarne un amoureux ridicule mais sincère. Son jeu tout en nuances exprime aussi bien l’intransigeance que la sagesse, l’absolutisme que la bonté.

Précisons que toute la distribution est formidable : à ses côtés, Dominique Valadié, Marie Vialle, Lola Riccaboni, entre autres, font des merveilles. Attentifs à la musicalité de la langue, il font résonner l’alexandrin avec notre temps, portant haut la langue de Molière, dans une respiration de bon aloi. Malgré leur raideur apparente, l’intelligence de leur interprétation s’exprime jusque dans le moindre geste, regard, intonation.

Savoureuse critique de la comédie humaine

Après de nombreuses mises en scène qui ont fait date (Bond, Tchekhov, Beckett, Botho Strauss…), Alain Françon s’attaque à Molière pour la première fois. Lui qui ne cesse d’explorer de nouvelles pistes dramaturgiques, propose une lecture passionnante du Misanthrope.

La société de cour, principale formation élitaire du pays au moment où Molière écrit ses pièces, impose de nouvelles contraintes sociales. C’est ce qu’ausculte la mise en scène : respect d’un ordre hiérarchique, appétits cyniques de cette société fondée sur la compétition, rapports humains corrompus… Ainsi, Alceste, le plus loyal et le plus droit des hommes, ne voit-il partout qu’imposture, intérêt, trahison, fourberie. Une vision d’autant plus propice à alimenter sa paranoïa, qu’il aime Célimène, coquette et médisante, et qu’il est l’ami de Philinte, l’ennemi de personne.

Le-Misanthrope-Alain-Françon © Michel Corbou

« Le Misanthrope », mise en scène d’Alain Françon © Michel Corbou

Alain Françon décortique avec un humour dévastateur cette haute société rigide, dont Molière montre les ressorts secrets dissimulés sous les échanges feutrés. Derrière le jeu marqué des ambitions, il fait craquer le vernis de la politesse. Il rend aussi la radicalité de ses questionnements à cette comédie où la subversion et l’honnêteté ne sont pas forcément là où on le croit. Est-ce (se) trahir qu’accepter l’hypocrisie ? Comment résister à la tentation de fuir le monde ?

Actualisation ou conventions

Enfin, Alain Françon transpose aujourd’hui cette critique du paraître où les comportements frisent la parodie. Depuis le XVIIe siècle, cet entre soi ne s’est-il pas étendu aux autres couches sociales ? Au-delà de l’histoire dramatique d’un misanthrope amoureux, cette comédie féroce fait écho à la perversité des conventions sociales qui perdurent.

Aux perruques et rubans verts, Alain Françon préfère les costumes contemporains de Marie La Rocca : deux pièces chics pour les hommes (et une belle cravate verte pour Alceste), robes de soirée pour les femmes. Les marquis restent caricaturaux, mais surprennent par leur « branchitude ».

Tout aussi élégants, les décors de Jacques Gabel sont conçus en trois espaces : un salon classique, avec moulures, baigné de lumière grâce aux grandes ouvertures en bois, décoré avec des tableaux de maîtres, bordé de recoins sombres où se réfugie volontiers Alceste ; un parquet en bois symbolisant le plancher théâtral ; en fond, une photo prise dans le parc de Versailles, qui représente un paysage enneigé, dont l’abstraction crée un contraste intéressant avec l’espace principal réaliste. Dans un camaïeu de gris, l’ensemble est assez froid, même rehaussé des magnifiques lumières de Joël Hourbeigt. Mais c’est plutôt bien vu pour traduire « l’hiver des rapports humains » que souhaite mettre en avant le metteur en scène.

Peter Stein, quant à lui, borde le plateau de hauts miroirs – une sorte de Galerie des Glaces – et se contente de costumes d’époque. À cette mise en scène conventionnelle (de celui qui a pourtant dirigé la Schaubühne de Berlin des années 70 à fin 90), on préfère de loin les partis pris éclairés d’Alain Françon, qui exprime mieux l’idéalisme de Molière, son universalité et son génie défiant toutes les époques. 

Léna Martinelli


Le Misanthrope, de Molière

Mise en scène : Peter Stein

Avec : Hervé Briaux, Brigitte Catillon, Pauline Cheviller, Manon Combes, Jean-Pierre Malo, Paul Minthe, Léo Dussolier, Patrice Dozier, Jean-François Lapalus, Dimitri Viau, Lambert Wilson

Décors : Ferdinand Woegerbauer

Costumes : Anna Maria Heinreich 

Lumières : François Menou

Assistance à la mise en scène : Nikolitsa Angelakopoulou

Théâtre Libre • 4, bd de Strasbourg • 75010 Paris

Du 13 février jusqu’au 19 mai 2019, à 20 heures, les samedi et dimanche à 16 heures

Réservations : 01 42 28 97 14

Billetterie en ligne

De 22 € à 69 €

Durée : 1 h 40


Le Misanthrope, de Molière

Mise en scène : Alain Françon

Avec : David Casada, Pierre-Antoine Dubey, Pierre-François Garel Gilles Privat, Lola Riccaboni, Dominique Valadié, Marie Vialle

Décor : Jacques Gabel

Lumière : Joël Hourbeigt

Costumes : Marie La Rocca

Musique : Marie-Jeanne Séréro

Coiffure et maquillage : Cécile Kretschmar

Son : Léonard Françon

Théâtre Dijon Bourgogne • Parvis Saint-Jean • rue Danton • 21000 Dijon

Du 12 au 15 février 2019

Réservations : 03 80 30 12 12

Billetterie en ligne

Tournée :

Monstres- Théâtre-à-tout-prix- Pier-Paolo-Pasolini-Christophe-Pellet-Jean-Michel-Potiron © Francesco Sambo

« Monstre(s) », à partir de Pier Paolo Pasolini et Christophe Pellet, Théâtre à tout prix, Hôp hop hop à Besançon

Qui sont les monstres ? 

Par Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups

« Monstre(s) » déconcerte. Les textes de Pier Paolo Pasolini secouent férocement notre léthargie intellectuelle, tandis que celui de Christophe Pellet dégomme l’entre-soi des institutions théâtrales françaises. En embuscade, le metteur en scène Jean-Michel Potiron (se) manifeste.

Le silence règne, tandis que des phrases des Manifestes de Pasolini circulent sur des papiers rédigés sous nos yeux par une sorte de conférencier impeccable, Mathieu Dion, magnifiquement stoïque, un brin narquois. Quelques gloussements s’élèvent. Signes de gêne peut-être ? À moins que ces rires-là ne manifestent le plaisir de la reconnaissance d’un dispositif déroutant car autoréflexif.

Cela se passe dans les anciens locaux de l’Arsenal, réhabilité en ateliers artistiques et en salles de convivialité par le collectif Hôp hop hop. Que venons-nous y faire ? Chercher une proposition d’avant-garde ?

Visionnaire, Pier Paolo Pasolini interrogeait déjà les paradoxes de nos attentes. En ce qui nous concerne, nous sommes là de notre plein gré, rassemblés dans un lieu de culture alternatif, pas une de ces grandes scènes labellisées et subventionnées. Alors, observons le visage et la posture des autres spectateurs, en face de nous. Certains semblent manifester à l’assemblée qu’ils ont compris : ici, la matière-théâtre se pétrit elle-même. Mais ne s’empêtreraient-ils pas, de la sorte, dans un jeu de connivences ?

Monstres- Théâtre-à-tout-prix- Pier-Paolo-Pasolini-Christophe-Pellet-Jean-Michel-Potiron

© Lin Delpierre

En effet, s’agit-il d’un spectacle réservé à une élite d’ayatollahs du théâtre, ou plutôt d’une incitation à quitter nos activités abrutissantes pour prendre en main notre réveil intellectuel ? On nous prévient : « Ici, il n’y a pas de spectateurs : le théâtre est un » ; « Ne cherchez pas la spécificité du théâtre ni l’idée du théâtre ».

Rituel

Quoi qu’il en soit, la proposition, cérémonielle, en impose à ses hôtes. Ici, les familiers du nouveau théâââtre jouissent. Les autres semblent plus perplexes. Les voici tous pris en tenaille entre deux monstres : d’une part ces auteurs qui hurlent nos lâchetés et réclament notre exigence, de l’autre, les mondains qui feignent de défendre l’avant-garde et perpétuent un copinage médiocre. Le fantôme de l’habitus social de Pierre Bourdieu rôde. Chaque classe sociale chercherait, par ses façons mécaniques d’être, à se reconnaître et se ratifier. Dans cette salle, sommes-nous vraiment prêts à accueillir la « nouveauté totale » ?

Soudain, Jean-Michel Potiron intervient. Maniant avec habileté le sarcasme, jouant de la distance et de la collision, il incarne Thomas Blanguernon. Ce rôle de grand pourfendeur des institutions qui soutiennent l’esprit culturel français et son entregent stérile lui sied à ravir. Là, réside le tour de force politique et philosophique de cette mise en scène. En truffant les Manifestes d’extraits de La Conférence de Christophe Pellet, pamphlet contre les complicités dans le milieu théâtral, le praticien qu’il représente, drapé dans sa droiture et son indignation, avoue aussi son impuissance.

Que faire ?

Monstrueux, nous le sommes si nous plaisantons, si nous refusons la difficulté, si nous crions au scandale, car nous propageons la maladie bourgeoise de la récupération qui vampirise tous et tout. Alternance de sentences à ricochets, de diatribe brutale, de confrontations et de jeux malins, cette passionnante réflexion mouille le maillot. Très grinçante, elle n’hésite pas à rire d’elle-même, à jeter son bébé avec l’eau du bain.

Si le rythme soutenu de la parole nous perd parfois dans les circonvolutions d’une pensée longue et complexe, trop lourde à digérer en simple écoute, c’est qu’il réfute et « dé-montre » les bavardages de l’action scénique. Ici, nulle exposition de cocus, de combats d’épées, d’étreintes. Refus du prêt-à-assimiler, ce manifeste radical, non dénué d’humour, invite à la lecture. 

Stéphanie Ruffier 


Monstre(s), à partir de Pier Paolo Pasolini et Christophe Pellet

La Conférence de Christophe Pellet est édité chez L’Arche

Écrits corsaires de Pier Paolo Pasolini est édité chez Flammarion, Théâtre complet chez Actes-Sud Papiers

Théâtre à tout prix

Mise en scène : Jean-Michel Potiron

Avec : Mathieu Dion et Jean-Michel Potiron

Costumes : Nadia Genez

Durée : 1 heure

Hôp hop hop • Arsenal • 25000 Besançon

Dans le cadre de la programmation Hors tout / hors clous

Du 26 au 30 septembre

De 8 € à 12 €

Réservations par mail

Tournée

  • Mercredi 20 février, à 20 h 30, 48 avenue de Paris à Niort (79), dans le cadre de la programmation d’Art Brouss’ Poils
  • Jeudi 21 février, à 20 h 30, au Centre Dramatique de Village(s), 11, rue des Bateliers à Arçais (79), réservations par mail
  • Vendredi 22 février à 20 h 30, à L’Horizon, Lieu de recherches et de créations artistiques, Chaussée Ceinture Nord La Pallice à La Rochelle (17), réservations par mail ou au 09 80 85 98 36
  • Dimanche 10 mars à 17 heures, lundi 11 mars à 20 heures, à l’hôtel de Vogüé, 8, rue de la Chouette à Dijon (21), dans le cadre du Festival Italiart, réservations par mail ou au 03 80 58 00 03
  • Jeudi 6 juin à 20 heures, dans les combles d’un appartement, Grande Rue à Besançon (25), réservations par mail

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La conférence de Christophe Pellet, par Vincent Cambier

« Meaulnes (et nous l’avons été si peu) » de Nicolas Laurent © Elisabeth Carecchio

« Meaulnes (et nous l’avons été si peu) », d’après le roman d’Alain-Fournier, Centre dramatique national de Besançon Franche-Comté

À la recherche du bonheur perdu

Par Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups

Réjouissante chasse au trésor sur les traces d’Alain-Fournier, l’enquête théâtrale menée par Nicolas Laurent dans « Meaulnes (et nous l’avons été si peu) » multiple les jeux d’écho avec les personnages, sans tricher avec la mélancolie.

Que nous reste-t-il du Grand Meaulnes, le roman d’Alain-Fournier nimbé d’une aura d’amour et d’aventure ? D’abord une amitié entre garçons. Puis, une fête sentimentale, nautique et carnavalesque dans un château perdu aux confins d’une forêt. En vérité, ce ne sont là que les cent premières pages. Le reste de l’intrigue tombe souvent dans l’oubli. Serait-ce en raison de sa tonalité plus sordide, moins romantique, comme une gifle du réel ?

S’appuyant sur cette mystérieuse lecture lacunaire, le metteur en scène Nicolas Laurent choisit d’exposer littéralement sa vision de l’œuvre et les rouages de son métier. Son théâtre documentaire ose exhiber une subjectivité toute mélancolique, une élégante obsession teintée d’humour.

Cette déconstruction jouant sur les ruptures de ton, la vidéo et l’intrusion de la figure du metteur en scène constituent sa marque de fabrique. Dans Les Événements récents, déjà, il teintait d’humour un sujet grave – le suicide de la secte fondée par Jim Jones. Ici, il s’attache d’abord aux personnages. Mais rapidement, patatras ! il démâte. « OK, on démonte ! » Le décor est remisé.

Il nous entraîne dans une enquête métathéâtrale où névroses et sincérité font mouche. Le titre le confesse : Meaulnes, nous le serons bien peu. Heureux, guère davantage. Nous suivons donc le narrateur François Seurel, le garçon qui reste sur le côté et essuie les plâtres, dans l’ombre de l’aventurier Augustin Meaulnes, l’incarnation de la liberté égoïste. Nous marchons aussi sur les pas de Franz le bohémien, amoureux éconduit qui soigne son chagrin avec l’art dramatique, un alter ego qui tente de survivre et d’aller de l’avant. Les femmes sont ici insaisissables. Et si elles s’incarnent enfin, comme Yvonne de Galais, la déception du réel les engloutit. Karaoké et boule à facettes ridiculisent la solennité des retrouvailles amoureuses.

Triangles amoureux

Trop verdoyante pour être vraie, la mousse encombre dans un premier temps le plateau. Elle se fait berceau des rêveries de François et sublime Meaulnes, incarné par le tellurique Max Bouvard. Surtout, elle gêne les déplacements des personnages engloutis dans une atmosphère onirique, presque irénique, si ce n’est le sous-bois brumeux au lointain. La vidéo boisée, presque noir et blanc, nous tire vers un fantastique presque angoissant. En fait, Nicolas Laurent n’a gardé de la trame romanesque évanescente que les désirs triangulaires entre ses jeunes héros, autant d’épigones de lui-même qu’il pose courageusement sur le plateau, aux côtés de sa figure fragile et ironique de grand ordonnateur.

Dès que cette mousse décorative se trouve remisée sur le côté, à vue, comme un résidu encombrant des illusions de l’enfance et de l’amour idéal, tout devient fort. Le spectacle dévoile ses coutures. C’est alors la grande aventure de la langue, du territoire et du travail dramaturgique qui s’ouvre à nous.

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« Meaulnes (et nous l’avons été si peu) » de Nicolas Laurent © Elisabeth Carecchio

Poursuivre la quête

Les projections vidéos nous entraînent sur le terrain savoureux de la France périphérique : on découvre les aires d’autoroute où, façon Groland, les automobilistes avouent leur impuissance. Ils n’ont pas lu le livre. La recherche du château sur Google Map ou les décorticages sémantiques sur le logiciel Tropes deviennent des métaphores de l’adulte désenchanté qui refuse toutefois de renoncer. On va continuer, malgré le lac moche, le SMS pourri, le canot en plastique ; on va faire avec le monde ; on va avancer avec le poids du passé et des ratés. Et puis, surtout, on va encore essayer de faire du théâtre. De rêver.

Malgré quelques maladresses, dont cette comédienne qui nous parle candidement de son corps, l’ensemble offre une lecture vivifiante et rythmée en jouant sur les collisions et les échos. La vidéo ne constitue jamais un gadget, mais plutôt un contrepoint savoureux. La rupture de la convention théâtrale, loin du tic chic, ouvre un nouvel univers poétique, entre sublime et grotesque. L’esthétique de la distanciation souligne avec pertinence la rupture centrale du roman. Les adolescents présents dans la salle s’amusent de l’illusion et de l’enquête. Oui, les choses se délitent. Non, on ne pleurera pas.

Voilà donc un Meaulnes contemporain, façon psychanalyse sauvage. Joli feuilletage de lectures. Les dernières images cinématographiques célèbrent l’art comme réparation : elles nous entraînent en surplomb, dans une méditation sur le paysage. Elles chantent la troupe dans une fraternité teintée d’Éros. Merci pour l’espoir. 

Stéphanie Ruffier


Meaulnes (et nous l’avons été si peu), d’après le roman d’Alain-Fournier

Mise en scène : Nicolas Laurent

Avec : Max Bouvard, Nicolas Laurent, Camille Lopez, Paul- Émile Pêtre

Collaboration artistique : Gilles Perrault et Yann Richard

Assistanat à la mise en scène : Amandine Hans

Scénographie : Marion Gervais

Vidéo : Loïs Drouglazet et Thomas Guiral

Son : Cyrille Lebourgeois

Lumière : Jérémy Chartier

Durée : 1 h 30

Centre dramatique national de Besançon Franche-Comté • Avenue Édouard Droz, Esplanade Jean-Luc Lagarce • 25000 Besançon

Du 15 au 19 janvier 2019

Réservation : 03 81 88 55 11

De 7 € à 20 €


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