« Chatte sur un toit brûlant », de Tennessee Williams, château de Grignan

« Chatte sur un toit brûlant » © Christian Ganet

La « Chatte » de Grignan, sous un ciel électrique

Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups

Elle a été immortalisée par Élisabeth Taylor et Paul Newman ; Claudia Stavisky la ressuscite. « Chatte sur un toit brûlant », la pièce de Tennessee Williams, est présentée au château de Grignan, jusqu’au 24 août 2013. Une distribution d’enfer pour une pièce électrique.

Du gris à l’anthracite, avec des reflets argentés illuminés par les éclairs : le ciel de Provence menaçait d’éclater. Une tornade avait même balayé la scène la veille, obligeant l’annulation du spectacle. Non contente d’être sur son toit brûlant cette Chatte promettait de minauder ce soir-là sous un ciel électrique. Et l’orage s’est dissipé, pour se former sur scène.

Sur scène ? Huit comédiens dans l’œil de ce cyclone familial dont Tennessee Williams s’est fait le magicien, l’ordonnateur. Claudia Stavisky en a saisi le secret. Elle pousse ces artistes sur le fil tantôt vers le burlesque, tantôt vers le tragique, sans qu’ils perdent jamais l’équilibre. On rit par empathie, convaincu de l’absurdité de comportements dérisoires ; nous aurions pourtant bien pu nous-même les imaginer. On admire ce décor qui n’a « d’autre toit que le ciel », servant « de toile de fond à une pièce qui traite d’extrêmes de l’émotion humaine », tandis que les portes valdinguent, avec les claques et les horreurs, car la loi du silence a trop duré.

Claudia Stavinski ausculte les fractures qui parcourent la pièce d’emblée, sans espoir de ravaudage : une jambe brisée, autour de laquelle tourne la scène d’exposition, vaut comme métaphore. Car le torchon brûle dans cette vaste résidence d’ex‑planteurs du Mississippi du sud : si l’on célèbre les soixante‑cinq printemps du patriarche, la journée n’est pas franchement à la fête. Le vieux, gentleman farmer aux airs de J.R., tout droit issu de Dallas – un personnage de pouvoir lui aussi – n’entend pas être la dupe de cet univers impitoyable. Il perçoit une « forte odeur très déplaisante de duplicité. Y a pas plus fort ». Alain Pralon lui donne une épaisseur dramatique remarquable, mêlée de colère et d’amour, d’aigreur et de vie.

Un néo‑Lear rongé par un cancer

L’épouse Pollitt – incarnée par Christiane Cohendy avec l’exact air d’oiseau affolé que le personnage requiert –, fils et belle-fille – Clothilde Mollet en grande revêche ambitieuse et bête suscite les éclats de rire – n’en veulent qu’au domaine de grand-papa Pollitt, un royaume à la manque qui vaut toutefois son pesant d’or. Ce néo‑Lear rongé par un cancer, dont on lui dissimule l’imminent danger, n’entend pas lâcher si distraitement ses terres.

Brick (alias Philippe Awat, de retour en grande forme), son second fils, footballeur star de jadis, serait l’héritier tout désigné, s’il n’était alcoolique. Ravagé, brisé, en froid avec sa moitié, Brick n’est plus tout à fait le fils modèle. « Sainte Maggie », sa chatte de femme, louvoie elle pour ne pas compter parmi les victimes de cette maison en feu. En grand écart entre les « extrêmes de l’émotion humaine », Laure Marsac rivalise de justesse et d’inventivité dans ce jeu de ravissante femme-félin digne du Hollywood grande époque.

Dans la maison du drame, les murs ont des oreilles, et la lune, jamais du bon côté, projette les ombres des importuns à travers les parois creuses d’une cage de verre ouverte sur le ciel, dont le plafond se résout « mystérieusement en air ». Un décor délicat, et fidèle aux nombreuses indications de l’auteur, ajoute de la douceur au vif de la pièce : bois chaud de maison coloniale, couleurs claires (un regret : que ce décor conçu pour une reprise à la rentrée au Théâtre des Célestins ne soit pas imaginé pour magnifier le château, comme l’était celui des Femmes savantes ou du formidable Tartuffe).

La fête est comme déjà finie

Cette cage domestique barrée par deux grandes portes translucides laisse entrevoir dans le flou de l’arrière-plan une table tendue de blanc, garnie de pains… surprise. Mais ce buffet froid n’aura jamais les honneurs de la clique : la fête est comme déjà finie. Dans la finesse de ces détails, Claudia Stavisky se distingue, insufflant une tonalité subtile et indécise à cette franche révélation des passions humaines.

La crudité de la traduction de Daniel Loayza rend aux échanges leur tranchant et aux scènes leurs aspérités, où l’on appelle une chatte… une chatte. En ressort cette morale désespérée, et sans issue : se taire, c’est « comme fermer la porte sur une maison en feu ». Mais parler est comme souffler sur les braises, se plait à suggérer Tennessee Williams, animal malicieux perché sur un toit plus brûlant que jamais. 

Cédric Enjalbert


Chatte sur un toit brûlant, de Tennessee Williams

Texte français de Daniel Loayza

Création 29 juin 2013

Production : Les Châteaux de la Drôme, Célestins-Théâtre de Lyon, C.D.N. des Alpes à Grenoble

Mise en scène : Claudia Stavisky, assistée d’Éric Lehembre

Avec : Laure Marsac, Philippe Awat, Alain Pralon, Christiane Cohendy, Clotilde Mollet, Stéphane Olivié‑Bisson, Jean‑Pierre Bagot, Patrice Bornand

Scénographie : Alexandre de Dardel

Lumière : Franck Thévenon

Son : Jean‑Louis Imbert

Costumes : Agostino Cavalca

Photo : © Christian Ganet

Château de Grignan • 26230 Grignan

Réservations : 04 75 91 83 65

www.chateaux.ladrome.fr

Du 1er juillet au 20 août 2013 à 21 heures

Durée : 2 h 40

20 € | 17 € | 14 € | 8 €

Reprise au Théâtre des Célestins, à Lyon, à partir du 19 septembre 2013