« Dans la solitude des champs de coton, » de Bernard‑Marie Koltès, les Célestins à Lyon

« Dans la solitude des champs de coton » © Christophe Raynaud de Lage

Le désir
comme marchandise

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Roland Auzet signe ici une mise en scène audacieuse à plus d’un titre du long poème à deux voix de Bernard‑Marie Koltès, « Dans la solitude des champs de coton ». Anne Alvaro et Audrey Bonnet, qui l’interprètent, lui apportent une touche inédite et magistrale.

« Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir… » Dès les premiers mots, l’essentiel est dit entre le Dealer et le Client. Il s’agit d’une transaction, ou plutôt d’une proposition, dans tous les sens du terme, puisque jamais nous ne saurons de quel produit il s’agit, ni même s’il s’agit d’un produit… Nous l’imaginons évidemment illicite, quelque drogue sans doute. Et pourtant, l’important est que nous n’en connaîtrons rien, que jamais cette chose ne sera nommée, qu’elle restera secrète, peut-être même ignorée, indicible et brûlante, dangereuse. Fluctuante aussi, polymorphe au gré des attaques de l’un, des reculades de l’autre, de l’envie et de la peur. Car le propos de Koltès est de parler du désir, qui jamais ne se réduit à son objet et reste tapi dans les ténèbres, de l’offre et de la demande.

L’ombre, l’obscurité, clé du texte et des lectures jusqu’ici présentées par les metteurs en scène, dont la plus belle et la plus célèbre, celle de Patrice Chéreau, date d’il y a presque trente ans.

Bernard-Marie Koltès était extrêmement exigeant, presque vétilleux, dans ses instructions aux metteurs en scène, au point qu’à bien des égards ce que nous soumet Roland Auzet peut apparaître comme iconoclaste. Il a d’abord détourné le plateau de théâtre, ou plutôt ce quai, ce hangar, ce lieu de la nuit, vers les paillettes et les lumières d’un immense centre commercial, temple de la marchandisation. Le lieu, en tant que symbole du commerce dédié aux échanges, est donc à la fois complètement approprié, mais aussi l’exact inverse d’un coin mal famé, interlope et envahi par la nuit qui cache les transactions interdites. Et puis, Roland Auzet confie à deux femmes des rôles d’hommes… et cela sans jamais féminiser des mots faits pour être dits par eux. Respectant scrupuleusement le texte, oubliant le sexe des comédiennes au profit de celui des personnages. Enfin, il modernise résolument l’environnement théâtral par l’introduction d’un procédé incroyablement sophistiqué : les spectateurs sont munis d’écouteurs qui leur permettent d’entendre le moindre murmure des deux comédiennes, un infime glissement de leurs pas, le plus petit froissement de leurs vêtements. À partir de la table de mixage, les actrices sont informées des apparitions/disparitions, de la position géographique de l’autre, qui reste forcément soumise aux aléas.

« Tu en as ? — Pourquoi ? Tu en veux ? »

Car le spectacle est sujet à des sautes d’humeur, bien sûr, parce qu’il est vivant, mais aussi parce qu’il se déroule dans un espace qui n’a pas été vidé de son contenu : des acheteurs, des promeneurs, pressés ou nonchalants, surpris de croiser dans un escalier une Audrey Bonnet prostrée ou une Anne Alvaro inquiétante, continuent d’aller et venir, pouvant à tout instant perturber le processus d’une dramaturgie réglée au millimètre. La scénographie utilise tout l’espace, les trois étages autour de l’atrium sous la coupole, au milieu des ascenseurs de verre, les clignotements colorés des enseignes lumineuses, qui sont autant de parasites. Les deux personnages se cherchent, s’épient, se cachent, se fuient, se débusquent, parfois s’affrontent dans un corps à corps tendu qui se terminera par la vision de la dépouille du dealer écrasé sur le sol. Anne Alvaro avec sa voix rauque, crépusculaire, tentatrice, le corps sanglé de cuir noir, presque masculine, et Audrey Bonnet, semblable à un elfe, paraissant à peine toucher terre, légère, presque en apesanteur, une ombre, tels un prédateur et sa proie, entament une danse de mort…

Cet obscur objet du désir…

On pourrait craindre que le choix de deux femmes pour incarner dealer et client, d’une part, et d’un négoce en pleine lumière pour décor, d’autre part, édulcore le propos. Or tout cela opère au-delà des attentes, prouvant ainsi l’universalité de ce texte. Deux hommes ? Deux femmes ? La nuit ? Le jour ? Quelle importance puisque le désir est apparent, à fleur de peau et de mots, qu’il est l’apanage de tous les êtres humains, et son objet, quant à lui, non représenté, voire irreprésentable.

Le texte de Koltès parle aussi de violence, de la brutalité du désir, du rapport de forces entre acheteur ou vendeur, rapport toujours susceptible de s’inverser et, pour cette raison, infiniment dangereux, de la domination du fort sur le faible… Mais qui est le fort, de celui qui possède ce que convoite l’autre ou de celui qui peut s’acheter ce que l’autre est contraint de vendre ? La pièce de Koltès, d’une langue somptueuse, déroule un vertige de mots sur le thème du désir.

Le dispositif scénique utilisé par Roland Auzet, nous isolant les uns des autres, nous offre un texte miraculeusement proche et nous permet de bénéficier de chaque subtilité, de chaque intonation des deux interprètes magnifiques et bouleversantes. 

Trina Mounier


Dans la solitude des champs de coton, de Bernard‑Marie Koltès

Conception, musique et mise en scène : Roland Auzet

Avec : Anne Alvaro (le Dealer) et Audrey Bonnet (le Client)

Collaborateurs artistiques : Thierry Thieû Niang et Wilfried Wendling

Lumière : Bernard Ravel

Scénographie sonore : La Muse en circuit, Centre national de création musicale

Piano : Sophie Agnel

Informatique musicale : Thomas Mirgaine et Augustin Muller

Remerciements à Sinan Bökesoy, musique électronique

Ingénieur du son : Jean-Marc Beau

Élaboration du dispositif sonore : Camille Lézer, assisté de Pierre Brousse, Franck Gélie et Grégory Joubert

Régie générale : Joseph Rolandez

Électriciens-poursuiteurs : Frédéric Donche, Pauline Mouchel

Stagiaire son : Julie Gabrielle Mascré

Photos du spectacle : © Christopher Raynaud de Lage

Administration : Vincent Estève

Administration de production : Morgan Ardit et Charlotte Weick

En partenariat avec le centre de shopping La Part-Dieu

Production déléguée : La Muse en circuit, Centre national de création musicale

Coproduction : Act-Opus-Cie Roland-Auzet, les Célestins, C.I.C.T.-Théâtre des Bouffes-du-Nord

Avec le soutien de la SPEDIDAM (Société de perception et de distribution des droits des artistes-interprètes) et du DICRÉAM (Dispositif pour la création artistique multimédia)

Les Célestins • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

Tél. 04 72 77 40 00

www.celestins-lyon.org

Du 13 au 23 mai 2015, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 16 h 30, relâche le lundi

Représentations au centre de shopping de la Part-Dieu

Durée : 1 h 15

De 21 € à 12 €