« De Meiden (les Bonnes) », de Jean Genet, l’Autre Scène du Grand Avignon – Vedène à Avignon

« De Meiden » - Katie Mitchell © Christophe Raynaud De Lage

De sacrées empoisonneuses

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Katie Mitchell délivre une lecture piquante des « Bonnes » : leur aliénation, très actuelle, est soulignée par des moyens scéniques efficaces. Le malaise, appelé de ses vœux par Genet, culmine dans la salle.

« Sacrées ou non, ces bonnes sont des monstres, comme nous-mêmes quand nous nous rêvons ceci ou cela », précise l’auteur en 1963. Certes, elles « déconnent ». Elles mentent, volent l’apparence de leur maîtresse, s’adonnent à d’étranges cérémonies. Mais il faut bien laisser libre cours à ses fantasmes, exorciser ses angoisses et frustrations, tenter d’échapper, un bref instant, à la servitude. Inspirées par les sœurs Papin, transposées dans un appartement contemporain d’Amsterdam, elles représentent les faibles. Clandestins, réfugiés, naufragés, marginaux, mères célibataires, petits employés sans pouvoir, analphabètes, sont autant de délaissés ou déclassés créés par notre monde occidental. Mais ces bonnes, parce qu’elles font du théâtre dans le théâtre, ont aussi pour fonction de « me montrer à moi-même, et de me montrer nu, dans la solitude et son allégresse », rappelle Genet dans « Comment jouer Les Bonnes ».

La mise en scène de Katie Mitchell souligne bien toutes ces dimensions. Les personnages font affleurer la vérité du désir humain. Surtout, leur jeu explore l’aspect politique, marxiste de la pièce. À l’heure du capitalisme sauvage, du Brexit, de la crise migratoire, de l’accession de Donald Trump à la présidence de la première puissance mondiale, la metteuse en scène creuse la question de l’aliénation. Entre sœurs, certes, mais surtout entre patrons et employés. Même si Genet refusait de produire « un plaidoyer sur le sort des domestiques », tirer ce fil, aujourd’hui, ne manque ni de pertinence ni d’à-propos.

Claire et Solange accomplissent une messe noire en jouant les rôles de la bonne et de la maîtresse. Tous les éléments du décor de la pièce sont présents, mais, en plus de la chambre de Madame, la scénographie ménage deux espaces : à jardin, un placard immense contenant des vêtements et accessoires haute couture, ainsi que des postiches pour transformer le corps (Madame est un travesti), et, à cour, un vestibule. La bonne prend des photos avec un smartphone, pour éviter de laisser des traces. Elle manipule également les effets personnels ultrasophistiqués, qui occupent une place prépondérante sur le plateau. Entre ces objets luxueux fabriqués aux quatre coins du monde, et les gants en plastique, ou l’uniforme de la femme de ménage qui se qualifie elle-même de « putride », il n’existe aucune relation, si ce n’est que la salive éclabousse les escarpins, que l’eau de javel gicle sur « les glaïeuls et le réséda ». Dans l’imaginaire des bonnes, Madame s’apparente d’ailleurs à Marie-Antoinette, avec sa robe nommée « Fascination » et ses émeraudes, ou à la Vierge Marie, tant leur culte est sublime. Elles s’humilient encore et encore, en psalmodiant presque : « Madame nous aime comme ses chiottes. Personne n’aime la merde ».

« De Meiden » – Katie Mitchell © Christophe Raynaud de Lage

L’art subversif du suspens

Le texte traduit, modifié, réécrit, est également coupé. Ce choix permet de se focaliser sur l’extrême tension entre les corps, sur le jeu exacerbé des acteurs, et sur une temporalité troublante. Toujours, « le temps presse ». Ainsi, la mise en abyme inaugurale est-elle tout, sauf libératrice pour les bonnes : Solange et Claire arpentent le plateau fiévreusement, à toute allure. Elles multiplient les actions (nettoyer, photographier, répondre au téléphone, remettre les objets à leur place), accompagnées par des sons pesants. Les changements de rythme déconcertent. Des scènes se déroulent au ralenti, les musiques varient, le jour alterne avec la nuit. Claire, qui jouait Madame, s’étouffe, crache, vomit, tandis que sa sœur prend le contrôle. Ces modifications miment l’inversion des rapports de force. L’arrivée de Madame suscite encore plus de suspens.

Ce patron travesti (flanqué de perruques, talons aiguilles, corset et postiches) change sans arrêt de ton et de genre. Sadique, lucide, inquiétant et affectueux, ce comédien endosse tour à tour le costume du patron violent et celui de la femme stéréotypée. Il passe son temps à s’habiller et à s’effeuiller, il boit du champagne, danse sur de la musique techno, suscite le désir (homosexuel ou hétérosexuel) de ses employées, s’excite et s’enfuit. Le choix d’un homme pour incarner Madame n’est pas facile : Katie Mitchell se s’intéresse pas aux préférences sexuelles de Genet mais à la question de l’identité et du genre, aujourd’hui. Sa proposition offre un nouvel éclairage sur les rapports entre les sœurs rivales et frustrées, et sur leur désir ambivalent envers une maîtresse aussi « belle » que détestable. L’économie verbale et la tension entre les êtres produisent donc un effet de concentration, un art du suspens particulièrement appuyés. Tout converge vers l’apothéose finale, le sacrifice : le sœurs acquièrent le statut « d’empoisonneuses », de meurtrières sublimes fantasmées, tout en restant emprisonnées dans leur condition.

En somme, la dramaturgie de De Meiden tire plus vers le politique, le philosophique, que « le conte » voulu par l’auteur. Certes, la scénographie stylisée, les lumières (blanches ou noires), le travail sur le son et le rythme évitent l’écueil du naturalisme en compensant les coupes dans le texte. La poésie se loge heureusement dans d’autres signes scéniques. Mais le spectacle a beau passionner, on aurait aimé savourer la langue lyrique, teintée de volupté grandiloquente, odorante et souillée, qui explose dans la dernière partie du texte de Jean Genet. 

Lorène de Bonnay


De Meiden (les Bonnes), de Jean Genet

Texte publié aux éditions Gallimard

Traduction : Marcel Otten

Toneelgroep Amsterdam

Mise en scène : Katie Mitchell

Avec : Thomas Cammaert, Marieke Heebink, Chris Nietvelt

Dramaturgie : Peter van Kraaij

Musique : Paul Clark

Scénographie : Chloe Lamford


Lumière : James Farncombe


Son : Donato Wharton


Costumes : Wojciech Dziedzic


Assistanat à la mise en scène : Tatiana Pratley

Durée : 1 h 45

Teaser vidéo

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

L’Autre Scène du Grand Avignon – Vedène • Avenue Pierre de Coubertin • 84270 Vedène

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Du 16 au 21 juillet 2017, à 15 heures, le 17 à 22 heures, relâche le 19

De 10 € à 29 €

Billetterie : 04 90 14 14 14

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