« Dissection d’une chute de neige », de Sara Stridsberg, Théâtre National Populaire à Villeurbanne

Dissection-d-une-chute-de-neige-Sara-Stridsberg-Christophe-Rauck © Simon Gosselin © Simon Gosselin

Dans la beauté glacée des contes du grand Nord

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Entre onirisme et questions philosophiques, Christophe Rauck monte « Dissection d’une chute de neige », de la Suédoise Sara Stridsberg. La pièce s’attache à Christine de Suède, que la disparition brutale de son père fait Roi à l’âge de six ans et qui abdique 22 ans plus tard, en 1654.

Des histoires comme celle-ci, l’histoire en regorge. Mais de tels personnages, si romanesques, rarement. D’ailleurs, à part Élisabeth 1er, la reine Vierge, il y eut fort peu de reines dans ces époques lointaines. Or, Christine de Suède présente toutes les caractéristiques d’une héroïne de roman ou de théâtre, à commencer par un destin contrarié et un profil résolument moderne.

Et pour commencer, elle fut Roi et non Reine, conformément au souhait de son père qui voulait qu’elle lui succède quoique fille. Il lui fit donc donner une éducation de Prince (équitation, chasse et aussi lectures nombreuses). Ce détail introduit, pour nos esprits d’aujourd’hui et celui de l’autrice et du metteur en scène, la question du genre. Ce fut aussi apparemment une enfant maltraitée par sa mère, à qui l’histoire prête la responsabilité de chutes nombreuses, dont l’une se solda par une blessure ungérissable de l’épaule. Cette mère, qui s’empressa de disparaître sitôt veuve, abandonna d’ailleurs l’enfant. Si la Fille-Roi semble s’être piquée d’ouvrages savants et laissa le souvenir d’une femme de lettres à la bibliothèque richement pourvue, ce qu’elle commit pendant son règne l’apparente plus à Richard III qu’à une princesse de rêve.

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© Simon Gosselin

Laissée orpheline à la merci d’un Régent que l’étrangeté et les caprices de cette enfant déconcertent et qui n’arrive pas à s’en rendre maître, la Fille-Roi va martyriser son entourage avec la même innocence et la même cruauté qu’un enfant arrachant les ailes d’une mouche. Sans, bien sûr, trouver pour autant l’apaisement.

Car une Reine n’a qu’un seul devoir, assurer une dynastie. Ce qu’elle refuse toutes griffes dehors. Le désarroi de cette petite fille, car c’en est une, ne trouve à s’exprimer que lors des scènes, les plus réussies du spectacle, avec le fantôme du Roi son père (Thierry Bosc, formidablement vivant). Tous deux, ils discutent à bâtons rompus, de son destin, de ce qui se fait et ne se fait pas, de ce qu’il – ou elle – souhaite, de son étrangeté voulue par lui, subie et revendiquée par elle, mais aussi de la sexualité et de la grande liberté que laisse en la matière le fait de régner. Et donc d’accepter les apparences pour mieux en jouer.

La petite sœur de Richard III

Il fallait bien une actrice de la trempe de Marie-Sophie Ferdane pour incarner cette princesse malheureuse et cruelle, fantasque, horripilante et attachante. Elle donne ici une illustration de son immense talent, capable de danser une sarabande infernale, comme de hurler des ordres ou de susurrer d’une voix mutine aux oreilles de ceux que son personnage veut séduire, d’incarner une féminité assumée, une fragilité d’enfant et une puissance brutale. Christophe Rauck semble même avoir construit la scène où elle danse, rien que pour le plaisir des yeux (et aussi pour donner vie à une lancinante litanie de reines au destin tragique, un rien trop longue !).

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© Simon Gosselin

La mise en scène s’appuie sur une esthétique à la fois recherchée et dépouillée et sur une direction d’acteurs impeccable : tous sont justes et complexes à la fois, ce qui est d’autant plus nécessaire que chaque personnage s’oppose en duo (ou en duel) à la Fille-Roi, en scène pendant plus de deux heures.

La scénographie d’Alain Lagarde joue d’une sobriété très étudiée : une sorte de grand aquarium au sol couvert de plumes blanches forme l’espace de jeu de la jeune reine entouré d’obscurité d’où surgissent tous les autres. Derrière ce grand bocal rectangulaire, prison et espace irréel où aucune place n’est laissée à l’intimité (sauf à se rouler dans les plumes), des images parfois fractionnées suggèrent un monde de mystère et de froideur. Tout cela est d’une beauté absolue. Peut-être un peu trop, notamment à la fin, quand la boîte de verre se déplace sans nécessité, de-ci de-là.

Faut-il encore dire que le début démarre très lentement et mériterait d’être traité au même rythme que l’ensemble de la pièce ? Ce péché véniel n’empêche pas cette Dissection d’une chute de neige de nous emmener en voyage au pays des glaces dans les méandres sulfureux d’une âme tourmentée, qui ne trouve la paix qu’en cassant ses jouets préférés. 

Trina Mounier


Dissection d’une chute de neige, de Sara Stridsberg

Traduction : Marianne Ségol-Samoy

Mise en scène : Christophe Rauck

Avec : Thierry Bosc, Murielle Colvez, Habib Dembelé, Marie-Sophie Ferdane, Christophe Grégoire, Ludmilla Makowski, Emmanuel Noblet

Dramaturgie : Lucas Samain

Scénographie : Alain Lagarde

Lumière : Olivier Oudiou

Son : Xavier Jacquot

Vidéo : Pierre Martin

Costumes : Fanny Brouste

Coiffures et maquillage : Férouz Zaafour

Durée : 2 h 10 

Théâtre National Populaire • 8, place Lazare-Goujon • 69100 Villeurbanne

Du 3 au 19 mars 2022, Grand théâtre, du mardi au samedi à 20 heures, jeudi à 19 h 30, dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

Réservations : 04 78 03 30 00

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