« Du pain plein les poches » de Matéï Visniec, espace 44 à Lyon

Du pain plein les poches © D.R. Du pain plein les poches © D.R.

Indispensable avertissement

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Nouvelle et attachante reprise d’une des pièces les plus jouées du dramaturge franco-roumain. Écrite en 1984, la langue de Visniec n’a pas pris la moindre ride.

L’auteur maîtrise particulièrement bien cet art de l’illusion, du double sens, si caractéristique des poètes de l’Est (et d’ailleurs) entraînés de longue date à déjouer la censure. En ces temps de populisme, où la haine et l’ignorance envahissent beaucoup d’esprits fragiles, la parole qu’on entend dans Du pain plein les poches reste d’une actualité indispensable.

Matéï Visniec raconte ici à coups de petits mots limpides et anodins une fable apparemment si évidente qu’on parierait volontiers sur son caractère anecdotique et sur son absolue innocuité. En fait, elle touche à l’universel, à l’essentiel donc, à l’impossible partage, à l’insondable solitude des êtres.

Sur scène, deux personnages. L’un est là depuis… on ne sait quand. L’autre l’a rejoint… on ne sait pourquoi. La seule certitude est qu’ils tournent autour d’un puits, où, au fond, aboie par instants un chien. Est‑il tombé ? L’y a‑t‑on jeté ? Faut‑il tenter de le sauver ? Le puits est‑il aussi la prison ou le refuge ou le garde-fou des deux individus ? C’est au spectateur qu’il appartient de répondre pour lui-même à ces questions. Sachant qu’aujourd’hui l’indifférence et la lâcheté servent de bouclier à bien des hommes pour échapper à la nécessité de s’engager ou pour éviter de donner leur point de vue.

Et pourtant, pendant la représentation, fugitives mais fortes, s’imposent des images terribles. Et si le chien perdu au fond du puits était un résidant d’Alep ? Et si les deux protagonistes étaient des habitants d’une île grecque ou italienne tournant le dos aux réfugiés qui échouent sur leur rivage ? Du pain plein les poches, dont les derniers mots annoncent une nuit noire, résonne comme un puissant avertissement éthique à méditer.

Pour réaliser cette création, Floriane Durin, metteuse en scène, Jacques Pabst et Pierre Tarrare, comédiens, ont fait le choix judicieux d’une sobriété toute beckettienne pratiquant humour cruel et désarmante innocence. Pabst flirte finement avec une interprétation clownesque, alternant naïveté enfantine et inconscience dangereuse. Tarrare, cousin gris et étriqué de Charlot, conjugue hargne délirante et humanité désespérée. Magnifique duo cadré par une mise en scène rigoureuse, sachant ménager des espaces pour quelques bouffées de rire salutaires.

Bravo à André Sanfratello, directeur de l’espace 44, de soutenir cette production, sans doute autofinancée, qui fait honneur à l’œuvre indispensable de Matéï Visniec.

Michel Dieuaide

Lire aussi « Du pain plein les poches », de Matéï Visniec, le Cabestan à Avignon.


Du pain plein les poches, de Matéï Visniec

Mise en scène : Floriane Durin

Jeu : Jacques Pabst, Pierre Tarrare

Lumière : Jean‑Pierre Naudet

Costumes : Anne Dumont

Espace 44 • 44, rue Burdeau • 69001 Lyon

www.espace44.com

Courriel : contact@espace44.com

Tél. 04 78 39 79 71

Représentations : du 6 au 18 décembre 2016, les lundi, mercredi, jeudi à 19 h 30, les mardi, vendredi, samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 5

Tarifs : 16 €, 12 €, 9 €