« el Año en que nací », festival Sens interdits, Radiant‐Bellevue à Caluire‐et‑Cuire

« el año en que nací » © David Alarcón

Vibrato

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

À leur tour, onze jeunes Chiliens réunis autour de la metteuse en scène Lola Arias s’emparent du thème de cette troisième édition de Sens interdits et déclinent à leur manière pulsionnelle et vibrante « Identités, mémoires, résistances ».

Ce qui les relie, c’est leur jeunesse, qui pourtant s’étale sur dix‑sept années, les dix‑sept années que dura la dictature de Pinochet. Ils sont donc nés dans un pays sous le joug du général et interrogent dans ce spectacle l’histoire de leur pays, l’histoire de leurs parents, leur enfance, leur mémoire. Avec une sincérité, une lucidité et une détermination qui forcent notre estime.

Car à part l’étoile noire sous laquelle ils sont nés, et leur amour du théâtre et de la vérité, rien ne les destinait à se trouver réunis. Au contraire, tout, ou presque, les oppose. L’une est la fille d’une militante d’extrême gauche assassinée par la junte, l’autre le fils d’un dignitaire du régime, telle a connu l’exil, tel la clandestinité, tel encore est fils de policier… Et c’est précisément là l’objet d’el Año en que nací : parler sans fard de ces enfances si différentes, de ces parents dont il a fallu se détacher, qui ont cruellement manqué, parents disparus ou absents, parents qu’il a fallu parfois condamner, ou qui ont été condamnés, accepter d’être aux yeux de tous « le fils de, la fille de », en regarder en face les implications sans rien éluder. Et c’est une vraie leçon d’honnêteté intellectuelle, de courage affectif, et de maturité.

Car c’est bien d’eux-mêmes, personnellement, qu’ils parlent, pas d’un quelconque personnage dont ils endossent le rôle. En disant « je », en portant sur leur dos leur année de naissance, en s’appuyant sur des témoignages vidéo ou photographiques : « Là, c’est mon père avec Castro »… Et ils nous parlent, directement, s’adressant au public, assis en bord de scène, un micro dans une main.

« el año en que nací » © David Alarcón
« el año en que nací » © David Alarcón

L’énergie de la jeunesse, ferment de résistance

Lorsque le spectacle commence, ils sont assis en rang et vont répondre à l’énoncé de leur année de naissance. Ils se lèvent alors et se mettent à courir dans une sorte de ronde de plus en plus folle. Lorsqu’ils l’ont tous rejointe, on entend une voix aboyer un ordre, de courir plus vite, de lever les genoux, et la voix de les insulter… Cette scène ne dure pas, elle a seulement en quelques images présenté la dictature, son oppression et l’empreinte qu’elle a laissée sur chacun d’eux.

Mais cela n’est qu’un point de départ qui donne le ton : tout le spectacle est ainsi marqué d’une énergie incroyable : on danse, on chante, on court. Tous ensemble dans une chorégraphie qui ne gomme pas les différences, mais les propulse dans une sorte de communauté de vécu. Alors on se parle, on se jauge, on se dispute pour savoir si tel ou tel a été plus privilégié, on essaie d’ordonner les parents de l’extrême droite à l’extrême gauche en se donnant des places sur le plateau, et c’est bien plus compliqué qu’il n’y paraît : tant de paramètres, et des critères si personnels… Et c’est drôle, extrêmement drôle, parce que c’est si dérisoire, mais aussi pour ce que cela peut rappeler à certains d’entre nous de leur passé militant et des soirées passées à s’empoigner sur un qualificatif.

Cette drôlerie n’est pas étrangère à la force et à la dignité de ce spectacle joyeux : on vit malgré tout, on chante, on danse, on se souvient, on est habillé de couleurs vives, on se parle, et c’est une sacrée victoire. Un espoir formidable, une démonstration que la dictature n’a pas réussi à tuer les esprits, l’envie de rire et de vivre. Ainsi, la scène finale où tous, armés d’une guitare, grattent des accords plus stridents que musicaux, qui ne sont pas sans rappeler les concerts de casseroles qui ébranlent les tyrannies… Oui, ce spectacle est une grande réussite artistique et du vrai théâtre politique. 

Trina Mounier


el Año en que nací

Mise en scène : Lola Arias

Avec : Nicole Senerman, Ítalo Gallardo, Alejandro Gómez, Jorge Rivero, Fernanda González, Ana Laura Racz, Leopoldo Courbis, Pablo Díaz, Soledad Gaspar, Alexandra Benado, Viviana Hernández

Collaboration artistique : Paula Bravo

Photo :  © David Alarcón

Radiant-Bellevue • 1, rue Jean‑Moulin • 69300 Caluire-et‑Cuire

04 72 10 22 19

http://www.radiant-bellevue.fr/

24 € | 20 € | 12 € ; avec le pass festival : 19 €

Les 28 et 29 octobre 2013 à 20 h 30

Durée : 2 heures

Dans le cadre du festival Sens interdits

www.sensinterdits.org

04 72 77 40 40

sensinterdits@celestins-lyon.org

Production : Fondation Teatro a Mil

Production déléguée : festival Sens interdits – les Célestins, théâtre de Lyon

Coréalisation Radiant Bellevue

Avec le soutien de l’Onda

Tournée :

  • 5 et 6 novembre 2013 : Théâtre de l’Agora, scène nationale d’Évry-Essonne
  • 9 et 10 novembre 2013 à Vienne (Autriche)
  • 14 novembre 2013 à Budapest (Hongrie)
  • 18 novembre 2013 à Prague (République tchèque)
  • 21 et 22 novembre 2013 à L’Hippodrome de Douai
  • 25 novembre 2013 au Cadran, scène nationale d’Évreux-Louviers (Festival d’automne en Normandie)