Entretien avec Alexis Michalik, auteur, metteur en scène et comédien

Alexis Michalik : le porteur d’histoire, c’est lui !

Par Marie Barral
Les Trois Coups

Entre deux allers-retours au Maroc pour le tournage de la série « Kaboul Kitchen », Alexis Michalik, auteur du « Porteur d’histoire » raconte son entrée dans un club auquel il n’imaginait jamais appartenir, celui des dramaturges. En l’écoutant, on retrouve ce talent de conteur qui nous avait transportés, spectateurs, devant sa pièce en tournée depuis deux ans (présentée actuellement au Studio des Champs-Élysées).

Acteur de métier pour les planches (« le Dindon », de Thomas Le Douarec, « les Fleurs gelées » de Léonard Matton…), le cinéma (« Sagan » de Diane Kurys, « l’Autre Dumas » de Safy Nebbou, « l’Âge de raison » de Yann Samuell…), ou les séries télévisées (« Petits meurtres en famille », « Terre de lumière »…), metteur en scène comblé au Off d’Avignon (« la Mégère à peu près apprivoisée », « Roméo et Juliette », etc.), le C.V. de cet artiste aux allures de jeune premier était déjà bien rempli. Que diable ! Sa passion communicative et sa gouaille de gamin rendent émouvant le récit de son fulgurant succès. Dialogue.

Vous dites avoir eu l’idée du Porteur d’histoire lors d’une balade dans un cimetière des Vosges. Vous écrivez depuis l’âge de quinze ans (des scénarios, des nouvelles…), mais c’était la première fois que vous rédigiez un texte pour le théâtre. Qu’est-ce qui vous a poussé à le faire ?

J’ai longtemps eu l’impression qu’écrire un texte pour le théâtre ne servait à rien : l’adaptation d’œuvres classiques m’émouvait largement. J’avais notamment trouvé incroyable l’adaptation du Mariage de Figaro par Jean‑François Sivadier (2000). La première pièce dans laquelle j’ai joué comme comédien professionnel, Juliette et Roméo, mise en scène par Irina Brook, m’avait également convaincu que tout était à faire avec les auteurs classiques. En outre, comme metteur en scène, j’aurais été obligé de respecter le texte d’un auteur vivant. J’ai donc adapté Beaumarchais, Shakespeare, Bizet.

Début 2011, Benjamin Bellecour, codirecteur du Ciné 13 Théâtre, m’a demandé si je pouvais participer au festival d’écritures contemporaines Faits divers. Un mois avant l’évènement, un auteur venait de le lâcher. J’ai alors repris ce projet d’histoire logé dans un coin de ma tête…

Quelles ont été vos sources d’inspirations ?

Quand Benjamin Bellecour m’a fait sa proposition, plusieurs auteurs m’avaient déjà autorisé, spirituellement, à écrire pour le théâtre. Le dramaturge Wajdi Mouawad m’avait démontré qu’une pièce contemporaine pouvait être traversée par un vrai souffle épique. Du réalisateur et metteur en scène Simon McBurney, j’avais compris qu’il était possible de faire du cinéma au théâtre ; d’Ariane Mnouchkine, que l’on pouvait parler de manière sexy du xixe siècle ; d’Irina Brook, qu’il était important de former un groupe de comédiens aimant jouer ensemble et que les scènes pouvaient être enchaînées rapidement, comme au cinéma. Par ailleurs, de mon expérience de comédien, je savais très bien que les acteurs étaient là pour jouer au maximum, aussi je me suis attaché à répartir les rôles équitablement.

Le Porteur d’histoire mélange dialogues contemporains et passages très littéraires. Comment avez-vous procédé pour écrire un texte si riche en un temps si court ?

Le Porteur d’histoire a été écrit en deux temps. Pour le festival Faits divers, la pièce durait cinquante-deux minutes, elle s’arrêtait au milieu du spectacle actuel. Cette première partie n’a pas été écrite de façon classique, « à la table ». J’ai d’abord raconté mon canevas d’histoire (non écrit) à chacun des comédiens. Après plusieurs heures d’improvisation dirigée, j’enregistrais la scène obtenue. Je l’écrivais à partir de cet enregistrement. Ce fut extraordinaire de travailler ainsi, sans texte préalable : c’était comme un saut dans le vide. Je devais être totalement en alerte : c’était comme si j’écrivais « en direct ». En revanche, j’avais rédigé en amont la scène la plus littéraire – le voyage avec Dumas en calèche : on ne peut improviser en employant aisément la langue du xixe

Cette première partie a été écrite en un mois. Le spectacle présenté, j’ai eu l’accord des producteurs d’en créer une version longue (une heure et demie). La suite a alors été écrite de façon traditionnelle en un semestre. Connaissant bien les personnages, je pouvais me balader où je voulais, parler aussi bien des croisades que de Delacroix, de Dumas, etc.

La pièce a été largement saluée à Avignon en 2011, alors que vous étiez un auteur inconnu, puis au Théâtre 13 et dans les différentes salles où elle a été présentée. Comment expliquez-vous ce succès, en dehors de la qualité incontestable du jeu des comédiens et de la mise en scène ?

Ce spectacle ramène à l’enfance. Le théâtre contemporain raconte de moins en moins d’histoires, mais s’attache plutôt à déconstruire des idées ou aux effets plastiques. Le Porteur d’histoire s’inscrit lui dans une tradition populaire : le scénario compliqué est raconté dans une langue simple. Je suis un lecteur de Dumas, considéré de son temps comme un raconteur populaire, et non comme un « grand » écrivain, à la différence de Victor Hugo, par exemple. De même, j’estime que Shakespeare dépasse de loin Molière : il nous emmène dans d’autres mondes alors que les intrigues du dramaturge français restent cantonnées dans les salons bourgeois.

Par ailleurs, dans cette pièce qui brasse beaucoup de thématiques, chaque spectateur est marqué par ce qui le touche : l’Algérie, le féminisme, la littérature, les grands mystères de l’Histoire, etc. D’aucuns disent « avoir beaucoup voyagé » en le voyant. Or c’est le rôle du théâtre : faire voyager.

Cette pièce est très cadencée. La danse des entrées et sorties des comédiens est impressionnante, comme dans votre adaptation de Roméo et Juliette, spectacle dans lequel les trois acteurs jouent vingt‑deux personnages…

Le rythme est un des ressorts fondamentaux de la comédie. C’est la rapidité qui fait toute la force d’une blague. Le Porteur d’histoire n’est pas particulièrement une comédie, mais je ne supporte pas de m’emmerder au théâtre, et encore moins devant mes propres pièces. Si c’est le cas, je coupe, je coupe. J’ai étudié les maths à la faculté, et il me semble que ce lien entre densité et rythme est mathématique.

Vous êtes toujours acteur pour le cinéma ou la télévision. Au théâtre, maintenant que vous êtes auteur-metteur en scène, accepteriez-vous d’être de nouveau dirigé ?

Ne pas jouer sur une scène de théâtre me manque. C’est un vrai plaisir que d’être dirigé comme comédien, un plaisir très jouissif, immédiat. En tant que metteur en scène, j’éprouve du plaisir à la fin de la journée, une fois le travail fait…

Vous revenez cet été au Off du Festival d’Avignon avec Roméo et Juliette

C’est là que notre compagnie (Los Figaros) est née, avec le spectacle Une folle journée (à Avignon en 2005). C’est là que nous avons trouvé nos producteurs, nos salles. Aussi, aller à Avignon, c’est comme revenir à la maison. Le Off est une jungle républicaine : lorsque l’on est bon et que l’on travaille, il y a des chances pour que cela marche…

Y aura-t-il un autre texte signé de vous après le succès du Porteur d’histoire ?

Le Cercle des illusionnistes sera comme le volet d’une trilogie commencé après le Porteur d’histoire. Le texte est prêt, je suis en discussion pour la production (prévue pour 2014). Il porte sur le père de la magie moderne, Jean‑Eugène Robert‑Houdin. Comme dans le Porteur d’histoire, j’y fais des allers-retours entre l’époque contemporaine et le xixe siècle, une période qui me passionne. L’histoire se déroulera à Paris. 

Propos recueillis par
Marie Barral


Le Porteur d’histoire, d’Alexis Michalik

Éditions Les Cygnes, « Les Inédits du Théâtre 13 », 2012

www.leporteurdhistoire.com

Mise en scène : Alexis Michalik

Avec : Amaury de Crayencour, Évelyne el‑Garby Klai, Magali Genoud, Éric Herson‑Macarel, Régis Vallée

Assistance à la mise en scène : Camille Blouet

Lumières : Anaïs Souquet

Costumes : Marion Rebmann

Musique originale : Manuel Peskine

Son : Clément Laruelle

Production : Mises en capsules et Cie Los Figaros

Comédie des Champs-Élysées • 15, avenue Montaigne • 75008 Paris

Site du théâtre : www.comediedeschampselysees.com

Réservations : 01 53 23 99 19

Du 6 février au 30 juin 2013 à 20 h 30, le dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 35

32 € | 10 €

Photo d’Alexis Michalik : © Paul Lapierre

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