Entretien avec Céline Le Roux, directrice artistique du festival Micro Mondes à Lyon

Céline Le Roux

L’éveil des sens

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

L’année 2015 sera-t-elle celle de l’envol pour Micro Mondes, jeune festival de spectacles multimédia qui aborde sa troisième édition du 24 au 29 novembre prochains ?

Le concept de cette manifestation, intégrée maintenant au projet d’ensemble du Théâtre Nouvelle Génération dirigé par Joris Mathieu, a de nouveaux atouts. Quatre salles à disposition, celles du T.N.G. et du Théâtre Les Ateliers, celles de deux partenaires d’importance sur le territoire de la métropole lyonnaise (Le Toboggan à Décines, le Théâtre de la Renaissance à Oullins) et un réseau départemental de structures relais sociales et culturelles. Ces nouveaux outils doivent permettre à Céline Le Roux de développer son entreprise.

Trentenaire diplômée (Sciences-Po à Rennes, D.E.S.S. / A.R.S.E.C.), professionnelle déjà expérimentée (huit ans au Théâtre national de Bretagne, six ans à la Biennale de la danse de Lyon), chargée de relations publiques, de coordination artistique et de production, Céline Le Roux appartient à une génération d’opérateurs culturels qui, troublant le jeu entre les disciplines artistiques, sont à la recherche d’œuvres hybrides à destination des jeunes publics mais pas uniquement. Cette orientation vers la mixité des pratiques n’a rien de révolutionnaire, et c’est avec bonheur qu’elle évoque l’un des déclencheurs de sa passion pour les arts immersifs : Buchettino, création en 1995 de la compagnie italienne de Romeo Castellucci, mise en scène par Chiara Guidi.

Buchettino, qui signifie en italien le petit trou de l’oreille, indiquait la voie par laquelle s’engouffraient les émotions d’un spectacle où l’univers sonore jouait un rôle essentiel. Céline Le Roux en fit la découverte en 2011, année de la naissance de Micro Mondes, qu’elle crée avec une équipe de bénévoles et déjà avec la complicité de Joris Mathieu, rencontré dès 2007 quand il était en résidence avec sa compagnie Haut et Court au Théâtre de Vénissieux.

La mémoire sensorielle est primordiale

Discrète et pudique sur ses premiers émois de spectatrice adolescente, Céline Le Roux, pour qui la mémoire sensorielle est primordiale, cite comme références de la fondation de ses plaisirs artistiques : Benno Besson, Matthias Langhoff, William Forsythe, Mat Eks, Enrique Vargas, La Volière Dromesko. À l’évidence, des marqueurs majeurs de son goût pour la pluridisciplinarité. S’est ajoutée, depuis, sa curiosité pour la place que prennent les nouvelles technologies dans un certain nombre de projets créatifs. Elle en analyse de manière affûtée l’usage paradoxal, pointant parfois l’impasse générée par la fascination pour un monde hyperconnecté, dont l’effet négatif serait de déconnecter l’individu du monde réel qui l’entoure. Elle souligne la nécessité de ne pas oublier que chacun d’entre nous dispose d’une bouche pour goûter, d’un nez pour sentir, de mains pour toucher, d’yeux pour regarder et d’oreilles pour écouter. Cinq sens à privilégier, selon elle, pour accéder à des œuvres où la dimension sensorielle prime et imprime durablement la mémoire.

Elle est convaincue que c’est par une immersion consentie dans une approche émotionnelle pleine de surprises que se construit la relation à toute création, plus qu’à travers une adhésion à un contenu et à un point de vue. Les arts immersifs, dit-elle, contribuent, surtout en quittant le fauteuil habituel du spectateur, à développer la sensibilité, à éveiller le sens critique, à dessiner le cadre d’une citoyenneté ouverte et tolérante. Accepter de s’immerger dans des rencontres insolites et originales donne aux enfants et aux adultes réunis la possibilité « d’additionner des petits bonheurs dans la vie ».

On l’aura compris, Micro Mondes et sa directrice ont des exigences précises et des ambitions généreuses. Au-delà de l’expérimentation de la variété infinie des formes, il s’agit de résister à la frilosité ambiante des parents, des éducateurs et de certains acteurs culturels avec une responsabilité accrue vis-à-vis de la petite enfance. Importe également le désir de ne pas céder au conservatisme de programmations réticentes à prendre des risques, trop enfermées qu’elles sont dans le formatage des spectacles, trop inquiètes aussi et légitimement du manque de moyens financiers pour tenter de s’aventurer hors des ornières de la rentabilité économique. Céline Le Roux est consciente du grand écart auquel elle se livre en cherchant à conjuguer qualité de l’adresse aux publics, volonté de mettre en avant le rapport intime et ludique à la création, envie de proposer des parcours innovants.

Pierre Desproges disait malicieusement dans un extravagant cours de physique : « Principe d’Archimède : tout corps plongé dans un liquide, s’il n’est pas revenu à la surface au bout d’une demi-heure, doit être considéré comme perdu ». Avec Micro Mondes, l’immersion c’est autre chose. À consommer sans modération. 

Michel Dieuaide


http://www.tng-lyon.fr/evenements/micro-mondes/