Entretien avec Elsa Kedadouche, directrice des relations avec le public au théâtre de la Bastille et éditrice

« Elsa Kedadouche » © DR « Elsa Kedadouche » © DR

« Du théâtre en présence, pas autrement »

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

La réouverture des lieux culturels le 19 mai (si tout va bien) vient d’être annoncée et le théâtre de la Bastille va pouvoir rouvrir ses portes au public. À l’affiche en mai et juin : « Que faut-il dire aux hommes ? » de Didier Ruiz, « Je suis le vent » de Jon Fosse par tg Stan, et « Coriolan », mis en scène par François Orsoni. Quelques heures avant de connaître cette décision, nous avons rencontré la directrice des relations au public du théâtre, Elsa Kedadouche. Elle nous parle de son temps « suspendu » mais pas perdu.

Comment travaillez-vous depuis un an au théâtre de la Bastille ?

Au printemps dernier, le théâtre était véritablement « à l’arrêt ». La reprise en septembre a permis un tout début de saison avec un seul spectacle et le retour de quelques ateliers (partie médiation culturelle). En réalité, ces ateliers ont pleinement repris en janvier dernier : les portes du théâtre sont ouvertes, même si le théâtre de la Bastille est fermé.

Depuis mars 2020, je suis en chômage partiel : je travaille à mi temps dont 90 % en télé travail. Mes activités sont administratives : revoir les plannings, reporter les événements, continuer le lien avec les partenaires relais. Le seul élément positif dans cette pause est que notre petite équipe a pris le temps d’organiser des cessions de travail pour se parler de ses missions, revoir les endroits de difficultés organisationnelles et relationnelles, bref améliorer la qualité du travail, le bien-être, en interne.

Mais c’est de plus en plus difficile car on ne connaît pas la suite, on vit sur un mode « suspendu », focalisé sur la reprise et ses conditions. Une grande inconnue, même si je pense qu’on va retrouver notre public.

Quel regard portez-vous sur la politique culturelle actuelle ?

Je suis évidemment consternée par les choix faits, par la façon de traiter la culture. Le mot « culture » est absent des interrogations. Non seulement le travail de beaucoup est nié, mais cela envoie un signe à toute la société : la culture n’existe pas, elle n’est pas légitime (« essentielle »). Je n’ai pas compris qu’on puisse écouter des chants dans des églises, se rendre dans des galeries d’art, sans rien proposer dans de plus grands lieux.

On n’a pas assez pensé comment se réunir autrement. Or, des études révèlent que la Covid n’explose pas dans les cinémas ou les théâtres. Ce mépris de la joie, de l’être ensemble, du rassemblement, va de pair avec des formes de répression (sanitaire, policière). Ces choix (on peut se rassembler dans certains lieux ; on ferme les lieux de culture sauf les librairies) sont dangereux. Et quelle hypocrisie : on parle d’accessibilité à la culture depuis Malraux mais, ces derniers mois, seuls quelques privilégiés (des professionnels et leurs amis – un inter milieu) ont pu assister à des représentations !

« Théâtre de la Bastille, salle du bas » © DR
« Théâtre de la Bastille, salle du bas » © DR

Avez-vous mis en place des actions alternatives au théâtre pour garder un lien avec le public ?

Nous avons décidé de ne pas proposer d’actions mixtes, alternatives, virtuelles. On n’a pas voulu faire du théâtre autrement. Le spectacle vivant reste vivant avec des corps dans une salle, sinon comment appeler ça du théâtre ? Personnellement, je ne regarde pas de captations en dehors de mon travail. Et puis, il était difficile de mobiliser une équipe au chômage. Comment rêver à des projets dans ces conditions ?

Nous avons tout de même pu organiser deux événements joyeux. Une expérience avec le collectif l’Avantage du doute (initialement programmé en mars) : pendant quelques jours, l’équipe est venue dans l’espace bar proposer des lectures, derrière la vitre. Le son des micros était projeté en retour dans la rue. Ce projet était assez frustrant car nous n’avions pas la possibilité de communiquer dessus (il fallait éviter les attroupements de plus de six personnes).

Et il y a un mois, Mathieu Amalric est venu réaliser un film : la captation de Maîtres anciens avec Nicolas Bouchaud. L’équipe technique et l’accueil étaient ravis d’être mobilisés. Cet événement n’était évidemment pas prévu dans la programmation.

Cette longue pause vous a-t-elle permis, personnellement, de penser autrement les actions générales vers le public et la place du théâtre dans notre société ?

Ces réflexions sont tout le temps actives, en ce qui me concerne : je continue cette année de donner des cours de médiation culturelle qui concernent le développement de public. Et je trouve que le théâtre de la Bastille est plutôt « exemplaire ».

Je veux dire par là qu’il est presque au maximum de ses capacités, avec une équipe et un budget limités. Nous travaillons en priorité avec les publics dits « éloignés » : nous sommes les partenaires officiels de l’option théâtre du lycée Technologique Siegfried (75010), et notre projet CREAC (Convention Régionale pour l’Éducation Artistique et Culturelle) relie des élèves de quatre lycées, dont trois non généraux, sur le territoire du 11arrondissement.

La mixité est de mise, puisqu’il s’agit de mêler des élèves habitués au théâtre et d’autres qui ne le sont pas. J’aime parler du public « des premières fois ». Nos ateliers pratiques, en amont des spectacles, sont fondés sur des improvisations ludiques, du training, à partir des enjeux de la pièce. Et puis on s’insère dans tous les dispositifs, on complète les budgets des établissements, on crée des partenariats, on aide à monter des dossiers de subventions ou de demandes d’ouvertures officielles d’options facultatives.

Le contexte est peu réjouissant : les appels à projets artistiques numériques fleurissent ces derniers mois, les options artistiques sont menacées de fermeture dans les lycées depuis la réforme, de nouvelles habitudes sont prises depuis la fermeture des lieux culturels. Comment envisagez-vous l’avenir du spectacle vivant en général ?

J’entends l’inquiétude des enseignants au sujet de l’enseignement du spectacle vivant et de l’accès à tous à l’art. Les budgets sont réduits ou menacés ; il n’y a plus de développement (des choses ferment mais rien ne s’ouvre). Par exemple, la fermeture des options artistiques est envisagée depuis la réforme du lycée : le budget d’heures allouées diminue ; les options sont devenues des « bonus peu rentables » qui ne sont pas proposées dans tous les lycées.

La région essaie de contrecarrer cela mais elle est mal connectée aux enseignants : elle propose des dispositifs très lourds sur le plan administratif qui s’adressent à des lieux (les dossiers sont complexes à monter et à suivre). De fait, l’idée générale est qu’il faut « de la culture pour tout le monde », alors on saupoudre : on propose des projets étalés sur un an, donc provisoires, en changeant de profs et de partenaires. Quant au numérique, tous les domaines du secteur culturel s’orientent dans cette voie : là, les financements sont conséquents.

L’embouteillage des projets à venir m’inquiète aussi. Ou encore le fait que les étudiants n’aient pas (eu) de vraies expériences artistiques depuis un an. Il y aura des endroits et des moments difficiles. Et ce sont les jeunes (compagnies, étudiants, lycéens) qui en paieront le plus les frais.

« Inquiète mais optimiste malgré tout »

Cela dit, on ne s’est pas tourné, à la Bastille – un petit théâtre d’art, expérimental – vers le numérique. Les artistes que nous connaissons ne s’intéressent pas non plus à ces projets. Je crois qu’on va retrouver notre public. Différemment, c’est une inconnue, mais je suis optimiste. Ce que je constate aujourd’hui sur la place de la culture, sur l’accompagnement politique, je le savais déjà. Je ne suis pas étonnée. Cela dit, l’État soutient les lieux culturels et les intermittents. Le plus grave est la perte de sens du travail. Mais notre secteur est créatif, réactif. J’espère qu’on va dépasser tout cela !

En attendant, comment tenez-vous ? Quel est votre état d’esprit ?

C’est un projet personnel qui m’a permis de me sentir mieux, de redonner du sens à ce temps libéré. J’ai créé une maison d’édition jeunesse : On ne compte pas pour du beurre. J’aime le concret du livre, comme j’aime la présence dans les salles !

« On ne compte pas pour du beurre » © DR
« On ne compte pas pour du beurre » © DR

Quelle est sa ligne éditoriale ?

En explorant les bibliothèques et librairies, j’ai constaté à quel point les clichés nourrissent les enfants et composent un monde étroit : les parents blancs et hétérosexuels sont dominants ; on voit presque toujours un dragon derrière un enfant asiatique ; on nous raconte l’histoire d’un enfant noir qui vient d’arriver en France ou évolue dans un lieu exotique ! Quant aux questions LGBT, elles ne sont abordées que sous l’angle pédagogique : on met en scène des victimes discriminées, on explique, on justifie, on problématise. Mais quid du sentiment amoureux des enfants pour d’autres enfants du même sexe ?

Alors, avec six femmes réparties dans toute la France, à distance, on a voulu s’interroger sur les personnes peu représentées dans les fictions pour enfants. On a créé une association, on a lancé cette maison d’édition jeunesse inclusive, engagée et responsable. Notre campagne Ulule s’achève le 25 mai. Cette plateforme de financement participatif nous a déjà permis d’atteindre un premier « palier » (100 % de la cagnotte), mais nous avons encore besoin de soutien.

Pour l’instant, nous signons déjà deux livres qui paraissent le 27 août en librairie. On a un distributeur très engagé, Hobo, et 2 000 livres par titre. Nous développons deux collections destinés aux 3-6 ans : Lila (qui a deux mamans) et Hic et nunc (des jumeaux ayant deux papa et une maman qui se posent des questions philosophiques : qu’est-ce que grandir ? Qu’est-ce que l’égalité ?). Pour finir, j’ai souhaité faire travailler des illustrateurs-trices noirs et trans : c’est un geste politique en tant qu’éditrice. Quand on est discriminé, on a moins de chance de réussir dans son métier, quel qu’il soit : alors j’ai voulu mettre en lumière ces artistes. Les histoires de domination existent depuis toujours et j’aimerais inverser la tendance. 

Propos recueillis par
Lorène de Bonnay


Théâtre de la Bastille,  Elsa Kedadouche, directrice des relations avec le public

01 43 57 70 73

elsa@theatre-bastille.com

Site du théâtre

Pour soutenir Ulule éditions On ne compte pas pour du beurre, c’est ici.

Photo : © DR


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