Entretien avec Gérard Astor, directeur du Théâtre Jean‑Vilar de Vitry‑sur‑Seine

« Si on étouffe l’innovation, on étouffe la démocratie »

Par Marie Tikova
Les Trois Coups

Gérard Astor, directeur du Théâtre Jean‑Vilar de Vitry-sur‑Seine a accordé récemment un entretien aux « Trois Coups » en la personne de quelqu’un qu’il connaît bien : Marie Tikova.

Tu diriges le Théâtre Jean-Vilar depuis de nombreuses années. Comment ce lieu a-t-il évolué, et quelles en ont été les différentes étapes ?

La première étape, les années 1970, a été colorée par la présence de Michel Caserta, chorégraphe et directeur de l’Ensemble chorégraphique de Vitry, et celle de Jacques Lassalle, metteur en scène et directeur du Studio-Théâtre de Vitry. Les saisons étaient scandées par leurs créations. Il y a eu aussi la présence d’un conseiller culturel, Perig Herbert, lui-même compositeur, qui m’a aidé à inventorier le monde de la musique et à en faire la programmation. Jacques Lassalle et Michel Caserta ont quitté Vitry au début des années 1980.

La deuxième période, les années 1980, s’est inscrite dans le rapport au monde du travail. Pour trouver de nouvelles écritures, il fallait plonger dans la société, et le monde du travail était quand même un des mondes les plus riches. C’est la période des collaborations entre des équipes artistiques et des grandes entreprises de Vitry comme la S.N.C.F. et E.D.F.-G.D.F.

Ensuite, les années 1990 ont été une période plus difficile. Par rapport aux ambitions que j’avais pour le théâtre, il n’y avait pas les moyens techniques et financiers d’aller au-delà. C’est la période où la municipalité a décidé d’agrandir le théâtre, mais de l’agrandir en lui donnant d’autres capacités, dont un espace modulable et des moyens supplémentaires humains et financiers.

Les années 2000 sont les années du théâtre rénové et le début des compagnonnages sur quatre ans avec des compagnies, comme les chorégraphes Kader Attou et Lia Rodrigues, l’écrivain québécois Suzanne Lebeau, les musiciens baroques du Poème harmonique, ou le metteur en scène Julien Bouffier.

Au fil de toutes ces années, quelles ont été tes lignes directrices pour définir ta programmation ?

J’ai un cahier des charges de la ville qui implique premièrement la pluridisciplinarité de la programmation – un théâtre de ville ne peut pas être le théâtre d’une seule discipline artistique –, et deuxièmement, la création. J’ai la chance d’être dans une municipalité qui m’a donné comme objectif de participer à la création contemporaine. Depuis que je dirige ce théâtre, la création en est la grande ligne. L’identité du Théâtre Jean-Vilar est de lier deux aventures parallèles, l’aventure des écritures nouvelles et l’aventure du public. Ce public qui vient de plus en plus nombreux et qui est de plus en plus aguerri. Chaque saison est la tentative, toujours recommencée, de marier des aventures nouvelles avec un public nouveau, dans le sens d’un public qui, lui-même, se renouvelle de l’intérieur.

Tu proposes, en plus de la programmation, tout un travail « hors les murs » en direction du public de Vitry. Peux-tu expliquer en quoi cela consiste ?

Pour ce qui est des diffusions et encore plus pour les créations, je ne peux pas imaginer que des artistes aient l’audace de créer quelque chose à Vitry si cela se fait en dehors de la population de la ville et du département. On essaie de créer les conditions pour que l’artiste entende la réalité des populations, et non pas simplement pour qu’il sensibilise un public à son langage. Un artiste qui, au moment même où il crée, est en contact avec la population, les personnes âgées, les jeunes, les associations, ne va pas créer la même chose qu’un artiste qui travaille tout seul isolé dans sa salle de répétition.

Théâtre Jean-Vilar à Vitry-sur-Seine © D.R.
Théâtre Jean-Vilar à Vitry-sur-Seine © D.R.

As-tu senti une évolution du public tout au long de ces décennies ?

Le public du Théâtre de Vitry vient au théâtre de deux manières différentes. Il y a des gens – et c’est la majorité – qui viennent voir un spectacle qu’ils ont choisi dans la programmation. Mais il y a aussi ceux qui viennent au théâtre parce qu’ils savent qu’ils vont y découvrir quelque chose. Cela était vrai y compris avec Fauteuil 24, mis en scène par Marie Tikova. Un autre exemple : l’année dernière, on était coproducteur de la création de Kader Attou, que l’on a hébergé pendant trois semaines. Au bout de ces trois semaines, la compagnie a présenté un chantier de son travail devant 300 personnes, et à la fin de cette présentation, le public était debout pour applaudir. Le public du Théâtre Jean-Vilar est un public particulier, il a évolué dans l’idée d’un partage de la création artistique. Il sait qu’il va être surpris, il a le désir de la découverte et accepte d’être témoin et participant du chantier de la création. J’ai envie de dire que je ne programme pas en fonction du public, mais j’inclus le public dans le processus de travail, j’essaie d’être à l’écoute de sa réaction et de concevoir une programmation en fonction de cela. Et le public me le rend bien, car il est très actif.

Est-ce qu’il y a un spectacle que tu as programmé qui t’a plus touché ou qui a eu un impact particulier ?

Il y en a un, c’est sûr que ce n’est pas forcément le meilleur spectacle qu’il y ait eu à Vitry, mais ce spectacle est arrivé au bon moment à la fois pour la compagnie et pour le théâtre. En 1998, Michel Caserta me propose de coproduire dans le cadre de la Biennale de danse, un ballet de José Montalvo et Dominique Hervieu. Avec ce spectacle, c’est la première fois que l’on voit de façon évidente comment on peut marier le classicisme de la danse française, même quand elle est contemporaine, et la danse hip-hop, en même temps que se marient les corps des danseurs et le jeu d’images projetées sur grand écran. Cela vient à point pour ces chorégraphes, car c’est le spectacle qui les a fait démarrer. Ensuite, ils ont été implantés à la M.A.C. de Créteil, puis ils ont dirigé le Théâtre de Chaillot. Pour le Théâtre de Vitry, c’était la dernière saison avant les travaux, et, d’un seul coup, on avait un grand spectacle populaire qu’on n’aurait pas pu se payer tout seul, et c’était déjà un spectacle comme ceux que l’on a programmés après lorsqu’on a eu plus de moyens. C’était le moment de bascule du Théâtre Jean-Vilar, et puis ce spectacle s’appelait Paradis, une idée de bonheur d’un certain point de vue.

Comment vois-tu l’avenir du théâtre public et plus particulièrement l’avenir du Théâtre Jean-Vilar de Vitry dans ce moment difficile de crise ?

Je suis très préoccupé par la réforme des collectivités locales, car ce théâtre n’existe que parce qu’il y a une politique culturelle forte qui émane de la municipalité de Vitry. S’il y a une nouveauté dans ce que fait le Théâtre Jean-Vilar, elle n’est possible que parce qu’il y a une politique globale sur la ville, une politique de l’urbanisme, de l’emploi, une politique industrielle qui crée un mouvement et qui me permet de créer aussi du mouvement dans la vie artistique de Vitry. Rien ne se ferait non plus s’il n’y avait pas la politique du conseil général, et les liens tissés avec tous les festivals, de musique, de danse, avec les Théâtrales Charles-Dullin, toutes ces manifestations qui font partie du tissu artistique du département. Ces sept dernières années, je n’aurais jamais pu lancer l’expérience des compagnonnages s’il n’y avait pas eu aussi le conventionnement de la région Île-de‑France et cette proposition de la permanence artistique. Bousculer, comme le fait le gouvernement actuel, toutes ces structures démocratiques, cela met forcément en danger, non seulement l’existence du Théâtre Jean-Vilar, mais l’innovation qui est la nôtre. Je ne vais pas défendre toutes ces structures démocratiques simplement pour que le Théâtre de Vitry existe, mais parce qu’au cœur du théâtre et des pratiques artistiques, il y a l’innovation, et si on étouffe cette innovation, on étouffe la démocratie. Le théâtre, la musique et la danse tels que nous les connaissons aujourd’hui en Occident, sont nés dans le même mouvement que la naissance de la démocratie à Athènes au ve siècle avant notre ère. 

Propos recueillis par
Marie Tikova


Théâtre Jean-Vilar • 1, place Jean-Vilar • 94400 Vitry-sur‑Seine

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Site : www.theatrejeanvilar.com