Entretien avec Sandra Nkaké à propos de son spectacle « Shadows of a Doubt »

Sandra Nkaké © Jean-François Picaut

« Moi, je me sens plutôt tortue »

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

Sandra Nkaké a bien voulu revenir pour nous sur la genèse d’un spectacle qui a enthousiasmé le dernier festival Jazz sous les pommiers. Elle nous a aussi parlé de ses projets plus ou moins lointains et de ses goûts. Rencontre avec une grande artiste, sans fard, particulièrement attachante.

Shadows of a Doubt, votre spectacle, a ravi les festivaliers du dernier Jazz sous les pommiers. Voulez-vous bien nous le présenter, Sandra Nkaké ?

J’ai créé Shadow of a Doubt avec Jérôme Drû alias Jî Drû, qui se charge des flûtes, de l’électronique et des percussions tandis que la voix et la chorégraphie sont mon domaine (avec aussi l’électronique et les percussions). C’est un clin d’œil au film du même nom d’Alfred Hitchkock (1943). Il présente un homme qui a l’air bien sous tous rapports et dont on va découvrir qu’il a une face cachée.

Qu’est-ce qui vous a intéressée dans ce thème ?

Avec Jî Drû, nous nous intéressons depuis longtemps à la manière dont on perçoit les gens et leurs gestes. Le décalage est fréquent, pour ne pas dire constant, entre la réalité de ce que nous sommes, la manière dont nous nous percevons ou voulons être perçus et la façon dont les autres nous perçoivent. Je vais vous donner un exemple. On compare parfois les gens à des animaux. Je me demandais pourquoi les gens me comparent souvent à une panthère ou à un fauve. Moi, je me sens plutôt tortue.

Une tortue ? Ce n’est pas la première image qui me serait venue !

La tortue, c’est un animal très fragile qui a une grosse carapace, qui est opiniâtre mais qui prend son temps. Et pour moi, c’est vraiment mon animal totem, en tout cas celui qui représente le plus ce qui se passe dans ma tête. Peut-être que mon corps dit autre chose, mais ce qui se passe entre ma tête et mon cœur, c’est plutôt du côté de la tortue.

Si vous y pensiez depuis longtemps, pourquoi l’avoir fait maintenant, ce spectacle ?

Parce qu’à force de tourner autour de l’idée, d’en parler avec des amis, nous nous sommes dit que le moment était venu. Notre Shadow of a Doubt, c’est aussi un hommage au polar et aux images en noir et blanc des années 1950 que Jî Drû et moi aimons beaucoup. De ce point de vue, un déclencheur a été la découverte que le photographe Seka Ledoux, que nous connaissions et appréciions déjà, pratiquait le sténopé, cet ancêtre de la photographie. Une autre chose a facilité notre décision, c’est le fait de pouvoir jouer dans un cinéma grâce à Mme Elsa Sarfati, la directrice de l’Espace 1789 à Saint-Ouen. C’est, en effet, un spectacle qui se joue dans des lieux spécifiques comme les cinémas, les médiathèques conviennent aussi parfaitement. Ce sont des lieux en adéquation avec la thématique de notre travail.

Je me suis laissé dire que vous le présentiez aussi à des collégiens…

Plus exactement, en compagnie de Seka, nous avons fait des ateliers de sténopé et de création musicale avec des collégiens de 14‑15 ans. Et c’était génial de leur faire écrire des chansons. De leur faire découvrir ce médium et les raisons pour lesquelles on l’utilise pour communiquer avec les gens. Ces jeunes, avec leurs portables, étaient à fond dans la vidéo. Nous leur avons fait découvrir le sténopé. Ils ont fabriqué les boîtes, pris et développé les photos. Ils sont dans un univers de vitesse et ils ont été amenés à découvrir l’importance du temps lent : il faut au moins deux minutes sans bouger pour prendre une photo au sténopé ! Et le résultat est totalement magique, car il dépend de la lumière, de la taille de la boîte et de beaucoup d’autres paramètres. C’est fascinant.

Une idée de ce que vous chantez dans ce spectacle ?

Certaines chansons sont des créations, d’autres ont été empruntées à des artistes qui ont jalonné notre parcours à Jî Drû et moi. Les spectateurs en identifient immédiatement quelques-unes, pour d’autres, nous les avons partiellement ou totalement déstructurées. Elles s’intègrent dans un spectacle qui marie la lumière, l’image et le son, dans un dispositif spécifique. Jî Drû et moi sommes seuls en scène, dans un clair-obscur permanent, habillés d’éclairages que nous avons voulus très picturaux. Nous sommes entourés d’images : ombres chinoises, ombres portées, sténopés… Certains passages sont chorégraphiés.

Parmi les chansons que vous interprétez se trouve Four Women de Nina Simone, que vous avez aussi chanté dans un spectacle d’hommage à cette grande pianiste et chanteuse. Pourquoi cette chanson-là, précisément ?

Pourquoi ? Parce que c’est, je crois, ma chanson préférée parmi toutes celles que j’ai entendues. Parce que c’est l’expression même de ce pour quoi on chante. Parce que Nina Simone est une chanteuse qui m’émeut beaucoup, elle me fait pleurer, elle me fait rire… Elle avait un vrai talent pour donner un instantané du moment ou de l’histoire. Four Women, c’est ça. C’est quatre étapes de la négritude en Amérique. Elle montre comment, en fonction du degré du métissage, de la couleur de la peau, on a une certaine place dans la société. Elle témoigne de la force des clichés que l’on subit. Et enfin, parce que c’est une des rares chansons qu’elle a écrites. C’était aussi une extraordinaire interprète, mais celle-là, c’est complètement son œuvre, l’œuvre d’une femme. Et je trouve qu’il n’y a pas assez d’artistes féminines que l’on met en avant !

Tout cela nous permet d’espérer un prochain album dédié à Nina Simone ?

Non. En tout cas, pas dans l’immédiat, pas maintenant. Plus tard, peut-être. Pour l’instant, je n’ai pas pris assez de distance avec elle. Quand je l’écoute, j’ai mal avec elle et j’ai mal pour elle. Les gens l’adorent, mais ils oublient que cette artiste engagée a subi beaucoup d’avanies. Toute sa vie, ce n’est que ça. En fait, c’est comme Barbara, il y a des moments où je les écoute en boucle et d’autres où je ne peux pas les écouter parce que cela me met dans un tel état qu’après je ne peux plus rien faire !

Je comprends. Y a-t-il alors un autre projet d’album ?

Nous avons une vingtaine de chansons qui ne sont pas dans le même état d’aboutissement, auxquelles nous travaillons pratiquement chaque jour, ensemble ou séparément, avec Jî Drû. Chacun apporte des idées de texte ou de musique, chacun revoit les projets de l’autre. Nous avançons ainsi par approximation. Nous sommes dans une phase de recherche musicale et nous cherchons aussi un propos. Il n’est pas encore suffisamment abouti pour que je puisse le présenter en quelques phrases. C’est aussi cela qui est intéressant, de faire des essais et de se laisser du temps. Ce que je sais, c’est que je voudrais chanter d’une certaine façon, plus légère, avec plus de détente, plus de plaisir encore. J’aime de plus en plus ce que je fais et j’acquiers de la légèreté. Moi, je le ressens mais j’aimerais bien que cela puisse être perçu.

Pas d’univers musical précis, non plus ?

Précis ? Non. J’ai envie de violoncelle : j’aime beaucoup le mariage de cet instrument avec la flûte traversière. J’ai des envies de peaux aussi… Il faut voir comment on peut conjuguer cela avec une certaine énergie… Mais là, on est dans la phase de dégraissage. J’aime bien cette idée que d’une chanson qu’on a travaillée pendant six mois et qu’on aime bien, on puisse se dire : « Oui, c’est pas mal, mais ça ne nous procure pas de frisson, reprenons-la ou laissons tomber ! ». J’aime bien cette idée de pouvoir avoir de l’affection pour une chanson et d’être capable de distance. C’est comme un artisan, un boulanger, par exemple, qui va se dire : « Tiens, ma recette, elle n’est pas mal, mais je crois qu’en enlevant encore un petit peu, ce sera plus léger et plus savoureux ! ».

Ce sera en français ou en anglais ?

Cette fois, il y aura les deux !

Nous allons essayer d’être patients, mais ne nous faites pas trop languir… Merci, Sandra Nkaké.

Propos recueillis par
Jean-François Picaut


Photos : © Jean‑François Picaut