« Faust 1 & 2 », de Johann Wolfgang Goethe, Théâtre du Châtelet à Paris

« Faust » © Lucie Jansch « Faust » © Lucie Jansch

Une diablerie totale

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Après « l’Opéra de quat’sous », « Lulu », « Peter Pan », le Théâtre de la Ville dévoile la dernière création de Robert Wilson avec le Berliner Ensemble, un « Faust » vertigineux jusqu’à l’effarement.

En montant les deux Faust, Bob Wilson s’attaque à une « matière » foisonnante. Cette légende populaire, inspirée d’un obscur alchimiste médiéval, paraît en pleine Renaissance allemande : elle dénonce le pacte avec le diable d’un docteur en théologie qui veut percer les secrets de la nature, et finit damné. Le livre est traduit en Europe, réécrit, joué par des comédiens ambulants ou avec des marionnettes. Goethe s’empare de la fable dès 1772 – époque du Sturm und Drang ¹ – et y adjoint une figure féminine très poétique, le personnage de Marguerite, dont le savant Faust tombe amoureux. Une première version de la tragédie du poète est transcrite par une amie (l’Urfaust). Puis, Goethe, alors converti à une esthétique néoclassique, reprend son manuscrit et le complète. Il achève sa vie en écrivant un Second Faust à la composition « barbare », publié à titre posthume en 1833. Cet édifice de textes, truffé de références littéraires et culturelles européennes, le metteur en scène le qualifie pourtant, non sans humour, de « conte pour enfants » ! Cette histoire dépeint le monde, qui est tout à la fois enfer et paradis.

Son parti pris consiste en effet à unifier deux Faust fort différents. Aidé par la dramaturge Jutta Ferbers et le musicien Herbert Grönemeyer, il entaille son matériau et en extrait des éléments, afin de mettre en lumière le parcours initiatique du protagoniste, et sa métamorphose. Le vieux savant, parvenu aux limites de la connaissance de la nature, a besoin de magie, de jouissances et d’aventures. Désespéré, entouré de fantômes, il accepte le pari lancé par Méphisto, véritable héros du drame. Faust et trois sosies se laissent ainsi rajeunir et vont « faire le diable à quatre » : chaque double séduit sa Marguerite, cueille et piétine la jeune fille en fleur. Après cette étape, Faust se retrouve seul face à Méphisto. Le duo voyage tour à tour dans la mythologie grecque et l’Allemagne médiévale. Finalement, les deux personnages, si semblables, finissent par fusionner, sur la scène du « théâtre du monde », rejoints par tous les personnages. Faust n’est ni damné en enfer, ni sauvé par les anges. Il est là, avec nous, et possède une corne…

Cette version passionnante a le mérite d’offrir une cohérence à une œuvre symbolique, voire hermétique, sans trahir les conceptions philosophiques de Goethe. Éros (ou « l’éternel féminin qui attire vers le haut ») et le soleil qui irradie la nature – révélateurs du Très-Haut – sont ainsi célébrés. Mais la puissance joyeusement destructrice qui meut l’univers l’est tout autant. L’esprit négateur fait partie de la création, comme la lumière.

L’Éternel innommé, c’est l’éternel féminin !

Alors, certes, cette mise en scène modifie la fin du Second Faust puisque l’âme du héros n’est pas régénérée : exit la métaphysique ! D’ailleurs, Dieu est une femme en robe lamée d’argent. La soif de connaissance et de perfection qui caractérise le savant est moins évoquée que son désir. On peut aussi déplorer l’affadissement du personnage de Marguerite : son drame social est gommé, sa tragédie ou sa poésie diluées. Mais il faut bien opérer des choix.

Non, le vrai problème de cette mise en scène, c’est qu’elle ne cherche pas à éclairer la complexité de l’intrigue, dans la seconde partie. Le spectateur, s’il connaît mal le texte, court après le sens. Comment comprendre que l’union d’Hélène de Troie et Faust symbolise la fusion du classicisme et du romantisme et que leur enfant, Euphorion, est une allégorie de la poésie moderne ? Pourquoi Méphisto emprunte-t‑il les traits d’un Phorkyade ? Peut-être eût‑il fallu donner un petit livret à lire (comme avant la représentation des Nègres de Genet) ?

Ce n’est donc pas l’histoire qui procure de l’émotion. Le texte est trop cisaillé. C’est la beauté parfaite des tableaux colorés et la musique. Ou encore, l’esthétisme des maquillages expressionnistes, des costumes, des vidéos, des chorégraphies, des lumières. Le mélange discordant des tonalités, des références, des motifs. La virtuosité d’une troupe qui sait tout faire. Christopher Nell, en particulier, synthétise avec génie toute une tradition comique : il incarne un Méphisto enchanteur, histrion, rockeur, guignol, deus ex machina, bouffon carnavalesque, bestial, hermaphrodite, sensuel ! Dans cette diablerie musicale qui commence dès l’entrée du public, Wilson met en branle la création : corps, mots, sons, et couleurs circulent avec folie dans l’espace abstrait du plateau, « de l’enfer au ciel, et du ciel à la terre ». On est stupéfié. 

Lorène de Bonnay

  1. Mouvement littéraire (« Tempête et passion ») qui ouvre la voie au romantisme.

Faust 1 & 2, de Johann Wolfgang Goethe

Mise en scène et lumières : Robert Wilson

Avec : Krista Birkner, Christina Drechsler, Claudia Graue, Friederike Maria Nöltig, Marina Senckel, Gaia Vogel, Anna von Haebler, Raphael Dwinger, Winfried Goos, Anatol Käbisch, Hannes Lindenblatt, Matthias Mosbach, Christopher Nell, Luca Schaub, Sven Scheele, Felix Strobel, Fabian Stromberger, Felix Tittel (voix Stefan Kurt, Angela Winkler)

Les musiciens : Stefan Rager, Hans‑Jörn Brandenburg, Joe Bauer, Michael Haves, Ilzoo Park, Sophie‑Marie Yeungchie‑won, Min Gwan‑kim, Hoon Sun‑chae

Adaptation : Jutta Ferbers

Musique et chansons : Herbert Grönemeyer

Costumes : Jacques Reynaud

Comise en scène : Ann‑Christin Rommen

Collaboration musicale et sound design : Alex Silva

Dramaturgie : Jutta Ferbers, Anika Bárdos

Collaboration décor : Serge von Arx

Collaboration costumes : Wicke Naujoks

Direction musicale : Hans‑Jörn Brandenburg, Stefan Rager

Arrangements musicaux : Herbert Grönemeyer, Alex Silva

Arrangements additionnels pour orchestre : Hans‑Jörn Brandenburg, Alfred Kritzer, Lennart Schmidthals

Lumières : Ulrich Eh

En allemand surtitré en français

Projections vidéo : Tomek Jeziorski

Théâtre du Châtelet • 1, place du Châtelet • 75004 Paris

Réservations : 01 42 74 22 77

Site du théâtre : www.theatredelaville-paris.com

Du 23 au 29 septembre 2016 à 19 heures

Durée : 4 heures

De 90 € à 40 €