Festival Jazz à Vienne, 31e édition du 29 juin au 13 juillet 2011, chronique no 8

Nuit de dames
et nuit du funk

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

Les chanteuses ont une place toute spéciale dans cette 31e édition de Jazz à Vienne. Avant une nuit du funk très agitée, la soirée consacrée à la jeune Ayo et au retour de Cindy Lauper est là pour en témoigner. On verra aussi le triomphe d’une femme dans la soirée funk.

Vendredi 8 juillet 2011

Ayo

Connaissez-vous Mlle Joy Olasunmibo Ogunmakin ? Non ? Vous connaissez peut-être mieux Ayo, dont c’est le nom patronymique ? Cette jeune chanteuse (elle a tout juste 31 ans), née en Allemagne d’un père nigérian et d’une mère tzigane de Roumanie, a une maison de production très imaginative. Elle vient d’inventer à Vienne la conférence de presse sans photos. On s’attend bientôt à voir surgir la conférence de presse sans paroles ! Nous voudrions néanmoins la remercier de n’avoir commencé à enfumer la scène qu’après les trois premiers morceaux où les photographes ont été autorisés à travailler. Grâce à cette générosité, peut-être pourrez-vous découvrir, dans votre média préféré, la silhouette longiligne de cette aimable chanteuse, qui arborait ce soir une coiffure afro, à la Angela Davis. Vêtue d’un simple débardeur à rayures et d’un pantalon sombre sur des bottines à très hauts talons, Ayo a fait une entrée très applaudie.

La chanteuse possède une voix agréable, plutôt aiguë, avec un grain tout à fait charmant. Son dernier album, Billie-Eve, qu’elle interprète en grande partie ce soir, est très rythmé. Sur un titre ou deux, on retrouve le son qui a dominé dans les groupes africains à la fin des années soixante-dix. Parfois, elle s’accompagne sobrement à la guitare acoustique ou électrique.

Son nom d’artiste signifie « Joie », et c’est vrai qu’elle arbore le plus souvent un sourire radieux. C’est tout juste si une ballade, qu’elle interprète seule avec l’accompagnement du clavier (Raymond Angry), peut être qualifiée de mélancolique. Soucieuse d’un contact permanent avec le public, elle s’essaie au français : « Je dois peut-être le dire en français ? Do you believe ? Est-ce que vous croire ? Croyez ? », avec de temps en temps une belle réussite comme « La plus belle scène ? / Moi, je dis, c’est à Vienne ». Le public touché par sa gentillesse, et sa musique, se montre très réactif.

Ayo se paie également un très beau succès lorsqu’elle danse. Son répertoire est très éclectique : quelques poses de danse classique, quelques figures de hip-hop et un passage de danse africaine qui s’achève par la fameuse figure qu’au Sénégal on appelle le « ventilateur ». Succès assuré ! Après plus d’une heure et demie en scène, le public la réclame encore.

Cindy Lauper

Ici, pas de conférence de presse et pas de photos en scène. Cindy Lauper craint peut-être l’effet de sa silhouette et de son visage épaissis, des quelques cercles qui marquent son cou et de sa chevelure moins flamboyante que jadis ? Elle a tort, car la gouaille, l’énergie et la voix sont intactes et font oublier ces quelques atteintes de l’âge. Mieux même, ces traces de la vie donnent davantage de profondeur au programme qu’elle a choisi d’interpréter ce soir, largement puisé dans son dernier album Memphis Blues (2010).

Sa voix puissante, capable de surprenantes et déchirantes montées dans les aigus (sans crier) fait merveille dans ce répertoire puisé aux meilleures sources, dont B. B. King, à qui elle rend souvent hommage, et Charlie Musselwhite qui l’accompagne ce soir. Le grand harmoniciste, si modeste qu’il refuse de s’avancer sous les projecteurs alors qu’elle fait son éloge au début du concert, domine un orchestre pourtant excellent dans tous les postes.

L’énergie de cette presque sexagénaire (57 ans) est telle qu’elle galvanise littéralement le Théâtre Antique, où elle joue à guichets fermés. Elle arpente la scène à grands pas, fait des bonds, danse, ne recule pas devant quelques ondulations suggestives et, dès le troisième morceau, descend de la scène pour venir au contact du public, le long de la barrière de sécurité. Plus tard, elle ira même chanter au milieu du public. Elle chante à genoux, couchée, la tête renversée au bord de la scène…

Il est minuit et le concert dure encore. On ne sait plus si on est dans les rappels ou si Cindy Lauper, qui se sent manifestement bien dans cette enceinte, poursuit le concert pour son propre plaisir ou celui du public. Le spectacle s’achève par la reprise de tubes des années passées que le public chante avec elle : Girls Just Want to Have Fun, Stone et, bien sûr, le fameux True Colors. Elle chante ce dernier titre en levant le poing à la façon des Black Panthers pour chaque refrain. Elle nous quitte sur ce mot d’ordre qui est peut-être aussi son credo : « Tout le pouvoir au peuple ! ».

Larry Graham © Jean-François Picaut
Larry Graham © Jean-François Picaut

Samedi 9 juillet 2011

Le funk embrase le Théâtre Antique

Le funk, ça se vit, ça se sent, mais pour le définir, c’est une autre affaire. Pour les Brooklyn Funk Essentials, peu importe ce que vous jouez, l’essentiel, c’est comment vous le jouez. Il y faut de l’esprit soul, de l’émotion, de l’énergie et… du sexe, « good sex » ! Aussi, leur répertoire est-il très éclectique, juxtaposant sans complexes la Marche turque de Mozart et un air de salsa, dans lequel brille d’ailleurs la saxophoniste du groupe, également choriste. Brooklyn Funk Essentials est un collectif cosmopolite (new-yorkais, suédois, jamaïcain, etc.) dans lequel chacun(e) apporte sa contribution aux textes (ils y accordent une grande importance) ou à la musique. Il y a pourtant un leader, le bassiste Lati Kronlund, qui est dans ses petits souliers, ce soir, à la pensée de précéder sur scène Larry Graham et Bootsy Collins, les deux bassistes emblématiques du funk. La vedette incontestée de ce concert est la chanteuse Hanifah Walidah. La jeune femme aux allures androgynes est aussi poétesse, comédienne et, ce qui ne gâche rien, une excellente danseuse. Le public accueille très favorablement ce groupe qui pratique une musique généreuse et roborative.

C’est justement Larry Graham & Graham Central Station qui succèdent à Brooklyn Funk Essentials sur la scène du Théâtre Antique. Le groupe, vêtu de rouge et/ou de blanc, fait une entrée remarquée en défilant comme une fanfare entre l’orchestra et le premier promenoir avant de monter sur la scène. Le ton est donné : nous aurons droit à un spectacle parfaitement mis en scène, chorégraphié même. À 65 ans, Larry Graham déploie une belle énergie, n’hésitant pas à descendre chanter au milieu du public. Son jeu de basse (saturé ou non) rencontre un accueil fantastique auprès des spectateurs qui réagissent au quart de tour à la moindre de ses sollicitations. À noter également la belle prestation de la chanteuse Ashling Cole.

Bootsy Collins © Jean-François Picaut
Bootsy Collins © Jean-François Picaut

Chauffé par les deux précédents concerts, le public attend avec une certaine nervosité Bootsy Collins et son Funk Capitol of the World Tour (seulement ça !). Me Bootsy est précédé par une annonce sur sa Fondation et ses mérites. Puis vient une danseuse qui exécute une sorte de danse des sept voiles. Enfin, l’orchestre entre en scène, bientôt suivi par un chanteur, danseur, chauffeur de salle. Et le maître paraît dans sa tenue d’un écarlate flamboyant. Le groupe déverse des tonnes de décibels sur un public où commence la course aux bouchons d’oreille, chacun se débrouillant comme il peut en ce domaine : les mouchoirs en papier paraissent fort sollicités. Malgré le jeu remarquable de Bootsy et de son groupe, la ferveur populaire semble retombée. Est-ce le volume sonore ou la fatigue du troisième concert ? Un mouvement de désertion semble gagner les gradins.

Nous imitons ces spectateurs pour finir la soirée au Club de minuit. Le quartette de Sébastien Llado, avec le leader au trombone, Leïla Olivesi aux claviers, Bruno Schorp à la contrebasse et Julie Saury (dans une tenue très féminine et fort seyante) à la batterie, y donne un concert coloré, plein d’émotions avec des rythmes divers. On préfère cependant et sans aucun doute Sébastien Llado au trombone plutôt que dans ses œuvres avec conques et coquillages. Quant à Julie Saury, c’est avec plaisir que nous constatons une nouvelle fois la qualité de son jeu, élégant, ferme quand il le faut, et d’une grande finesse. 

Jean-François Picaut


Festival Jazz à Vienne (38), 31e édition

Du 29 juin au 11 juillet 2011

Festival Jazz à Vienne • 21, rue des Célestes • 38200 Vienne

Tél. +33 (0)4 74 78 87 87

Renseignements : www.jazzavienne.com

Billetterie : billetterie@jazzavienne.com

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Infoline : 0892 702 007 (0,34 euros / min)

Photos : © Jean-François Picaut