Festival Mettre en scène, 16e édition (chronique no 2) à Quimper, Lannion, Vannes, Brest, Lorient, Saint‑Brieuc et Rennes Métropole

« Mort à Venise » © Arno Declair

Le théâtre est
une aventure

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

L’Allemagne, l’Italie, la France. Venus de ces trois univers culturels voisins mais différents, trois metteurs en scène donnent à voir à Rennes leur vision du théâtre.

Mort à Venise / Kindertotenlieder, de Thomas Mann et Gustav Malher : la fascination de la mort et de la beauté

Pour sa nouvelle création à Rennes, Thomas Ostermeier a choisi la Mort à Venise (Der Tod in Venedig), la nouvelle de Thomas Mann (1912) et lui a adjoint les Kindertotenlieder (Chants pour des enfants morts) de Gustav Mahler, l’un des modèles de l’écrivain pour le personnage de Gustav von Aschenbach.

On connaît l’histoire, au moins par le film qu’en a tiré Visconti. À l’hôtel du Lido, Aschenbach, un écrivain allemand quinquagénaire, découvre Tadzio, un jeune adolescent polonais. Fasciné par sa beauté, il n’ose l’aborder, mais le suit sur la plage et dans la ville de Venise. Aschenbach est en proie à une sombre mélancolie. Un jour, il est pris d’une sorte de fièvre dionysiaque. Finalement, il succombe à l’épidémie de choléra asiatique qui sévit alors dans la ville. C’est sur la plage qu’il meurt en contemplant une dernière fois l’adolescent qui l’a fasciné.

Ostermeier utilise les Kindertotenlieder comme un contrepoint à l’histoire d’Aschenbach, contrepoint d’autant plus saisissant que Josef Bierbichler, le comédien qui joue Aschenbach, est également l’interprète des chants. On gagne ici en force dramatique ce que l’on perd peut-être du strict point de vue de la qualité musicale.

Ostermeier a fait des choix radicaux

Pour mettre en scène cette nouvelle où s’affrontent Éros et Thanatos, Apollon et Dionysos, Ostermeier a fait des choix radicaux. Les acteurs sont déjà en scène à l’entrée du public. Le décor n’est pas mis en place, et ils ne portent pas encore leur costume, mais on n’est pas censé le savoir. Tout cela va se faire sous nos yeux et sera partiellement retransmis par une caméra portative. Quelques tentures, une esquisse d’escalier, quelques tables, des chaises, un fauteuil vont suffire, par un remarquable jeu sur les lumières à suggérer le salon – salle à manger du Lido et la plage toute proche. Un pianiste et son instrument sont présents dans un angle de la scène où ils seront des acteurs à part entière. Les comédiens sont muets (du moins, ils ne disent rien qui soit adressé aux spectateurs). Le récit est confié à un narrateur qui occupe une loge vitrée, côté jardin. Quelques scènes extérieures à l’hôtel sont évoquées par une vidéo également muette.

Mise en scène et scénographie concourent à la production de tableaux d’un esthétisme très raffiné, souligné par le protocole attaché aux hôtels de luxe qu’incarnent ici les allées et venues cérémonieuses du maître d’hôtel ou du serveur. La gaieté un peu « fofolle » des trois sœurs espiègles fait contrepoint à la tension que l’on sent entre Tadzio et Aschenbach, pris dans leur jeu du chat et de la souris. Le mystérieux Tadzio, en effet, feint l’indifférence, mais s’assure qu’on le voit. La gouvernante de ce petit monde suranné a surtout l’air de vouloir ignorer qu’il est condamné, voire déjà mort.

Pour représenter la mort d’Aschenbach, fauché par le choléra, Ostermeier a choisi le truchement du ballet. C’est une sorte de bacchanale morbide qui renvoie sans doute aussi au rêve dionysiaque dans lequel se révèle au personnage la réalité de son désir pour Tadzio. Dans la nuit de l’orgie, surgit ainsi une des plus belles réussites plastiques de la pièce. Tandis que, dans une atmosphère nocturne et délétère, tombe sur la scène une pluie de déchets plastiques noirs, les bacchantes se cherchent et se déchirent. Tadzio apparaît alors dans une très belle lumière, marchant le long de la plage.

Néanmoins, ce ballet dérangeant dure près d’un quart d’heure et se répète continûment. Il finit par lasser le spectateur qui y cherche en vain autre chose. Sa longueur, plus de vingt pour cent de la représentation, met en péril l’économie générale de la pièce. Au point que certains se demandaient à la sortie si, malgré une réussite formelle presque totale, Ostermeier n’avait pas manqué son adaptation. Sans aller jusque-là, on peut dire qu’elle laisse parfois perplexe.

Doppo la battaglia de Pippo Delbono : une fable entre rire et larmes

On ne s’attardera pas sur cette pièce, préférant renvoyer le lecteur à la critique de Bénédicte Soula, dans ces colonnes. Cette œuvre poético-politique, pour reprendre les mots de son auteur, a reçu le prix Ubu du Meilleur Spectacle de l’année 2011. Voilà un jury qui est plein de discernement. Le public rennais lui a réservé une très longue ovation debout, unanime.

Pippo Delbono excelle à créer un monde dont il est à la fois un démiurge et un acteur. Ici, il lit, depuis la salle ou sur scène, des textes de Kafka, Artaud, Aldo Merini, Pier Paolo Pasolini, Walt Whitman, Rainer Maria Rilke, etc. Il joue son propre rôle en évoquant la mort récente de sa mère. Doppo la battaglia est une pièce protéiforme, une tentative de théâtre total.

Bobò, acteur fétiche

Dans un décor uniformément gris, du sol au plafond si l’on peut dire, il figure l’emprisonnement : la prison ou l’hôpital psychiatrique qu’il suggère avec des bruits très réalistes, mais aussi l’enfermement de chacun dans notre société. Pour les besoins de son propos, il convoque tous les arts. La musique, bien sûr. Nous sommes en Italie, l’opéra et le bel canto sont très présents sous forme d’enregistrements, parfois interprétés en play-back. Mais il y a aussi la musique écrite et interprétée sur scène par le violoniste Alexander Balanescu. La danse est là également avec des chorégraphies de Pina Bausch et des passages du Lac des cygnes. Beaucoup de scènes sont mimées – n’oublions pas que Bobò, son acteur fétiche, est muet – et d’autres tiennent du guignol. La vidéo et le cinéma sont également présents. Et tout cela fait du théâtre, une tentative réussie de théâtre total. 

Jean-François Picaut


Festival Mettre en scène, 16e édition

Du 7 novembre au 24 novembre 2012 à Quimper, Lannion, Vannes, Brest, Lorient, Saint‑Brieuc et Rennes Métropole

Mort à Venise et Kindertotenlieder, de Thomas Mann et Gustav Mahler

Mise en scène : Thomas Ostermeier

Traduction : Félix Bertaut

Avec : Josef Bierbichler, Martina Borroni, Marcela Giesche, Rosabel Huguet, Sabine Hollweck, François Loriquet, Leon Klose / Maximilian Ostermann, Felix Römer, Bernardo Arias Porras, Timo Kreuser, Mikel Aristegui

Chorégraphie : Mikel Aristegui

Scénographie : Jan Pappelbaum

Photo : © Arno Declair

Théâtre national de Bretagne • salle Vilar • 1, rue Saint‑Hélier • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

Du 10 au 17 novembre 2012

Durée : 1 h 15

19 € | 10 € | 9 € et abonnements

Doppo la battaglia, de Pippo Delbono

http://www.pippodelbono.it/

Mise en scène : Pippo Delbono

Avec : Dolly Albertin, Gianlucà Ballaré, Bobò, Pippo Delbono, llaria Distante, Simone Goggiano, Mario lntruglio, Nelson Lariccia, Marigia Maggipinto, Julia Morawietz, Gianni Parenti, Pepe Robledo, Grazia Spinella

Le Triangle / Cité de la danse • 1, boulevard de Yougoslavie • 35200 Rennes

Réservations : 02 99 31 12 31

Du 14 au 17 novembre 2012

Durée : 1 h 50

19 € | 10 € | 9 € et abonnements