Focus Théâtre des Doms, festival Off d’Avignon, théâtre des Doms à Avignon

Bon-Débarras- Compagnie-Alula « Bon Débarras » de la Compagnie Alula © Geoffrey Mornard

Le théâtre belge, c’est pas de la blague !

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Le plat pays a son enclave à Avignon : les Doms, un nid de verdure accroché à flanc de Palais des Papes, et un rendez-vous pour les amateurs de théâtre. Coup de projecteur sur la programmation ambitieuse et éclectique de ce lieu.

L’adaptation littéraire (Pas pleurer) côtoie, en effet, les créations collectives (J’abandonne une partie de moi que j’adapte). Le théâtre alterne avec la marionnette (dans L’herbe de l’oubli ou Bon Débarras). Et les enfants, comme les adultes, trouvent leur place de spectateurs. C’est le cas avec Bon Débarras, création jeune public de la compagnie Alula

Projetant les instantanés de vie de cinq fratries de marionnettes, ses manipulatrices composent une histoire wallonne… comme un puzzle. On perçoit, ainsi, la rumeur des canons. On ressent, par exemple, la pesanteur d’une époque où les filles ne choisissaient par leur avenir et où l’Église imposait ses dures règles. Ce ne sont ici que de fugaces impressions car les duos de marionnettes se succèdent et que l’Histoire est contée à hauteur d’enfants.

Bon-Débarras- Compagnie-Alula
« Bon Débarras » de la Compagnie Alula © Geoffrey Mornard

À coup sûr, les trois interprètes ont su capter l’âge tendre dans ses mimiques, ses rites et ses rires. C’est pourquoi, leur manipulation est impressionnante de justesse et de précision : on songe au bunraku. Ajoutons que les belles marionnettes forment un spectacle à elles seules.

Débarras belge ou auberge espagnole ?

Reste que pour un enfant (et en nombre d’adultes, l’enfant sommeille), le puzzle est parfois difficile à recomposer, d’où les multiples questions formulées à la sortie. Surtout, nous préfèrerions ne pas sans cesse zapper d’une saynète à une autre. Mais, zut, les personnages regagnent déjà le bord plateau où ils redeviennent marionnettes, nous coupant dans nos émotions et notre imaginaire. Dans le spectacle, une petite fille se rassure sous les bombes en écoutant une histoire. Elle la gardera en mémoire comme un trésor précieux. À son image, nous aimerions que le débarras recèle une histoire à suivre, alors qu’il nous semble parfois une auberge espagnole, un prétexte à la juxtaposition.

À l’amoureux d’histoires, les Doms offrent l’occasion d’en écouter une inoubliable. En effet, le Théâtre de Poche s’est frotté à l’adaptation du roman de Lydie Salvayre : Pas Pleurer. Magnifique portrait de femme, le Goncourt 2014 dessine aussi la fresque chatoyante de l’Espagne de 1936 illuminée par des espoirs immenses mais obscurcie par l’ombre menaçante du franquisme. Pas facile de s’y coltiner et d’affronter alors les attentes de lecteurs enthousiastes. Comment leur restituer, de fait, la forme de cet ovni littéraire ? Comment faire rentrer sur scène l’Espagne entière ?

Le choix que fait Denis Laujol est sans doute le plus pertinent : le seul en scène permet de rendre la duplicité d’une narration diffractée. Marie-Aurore d’Awans est donc tout à la fois la mère et la fille, une femme ou un homme, l’anarchiste ou le franquiste. Seule la voix off de Bernanos flotte tel un voile sombre de mélancolie.

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« Pas Pleurer » de la Compagnie Ad Hominem © Serge Gutwirth

Le parti pris de mis en scène est donc une gageure de comédien. Malheureusement, le début du spectacle laisse présager le pire. Marie-Aurore d’Awans enchaîne les caricatures, comme si elle ne parvenait pas à se mettre dans la peau de personnages pour lesquels elle n’éprouve d’ailleurs pas d’empathie. Si on se focalise sur son étrange sourire plaqué ou son jeu de jambes décalé, on a presque envie de fuir. Mais, l’interprète finit par être saisie par le tourbillon de la narration.

La rage lui sied mieux, comme la tragédie. Quand Montse se libère, quand Montse se bat, le spectacle trouve son ton : punk. Ses couleurs : en rouge et noir. À ce moment, la comédienne abandonne les oripeaux d’une incarnation peu convaincante, pour devenir conteuse et faire entendre le souffle du récit. Sa scansion est soutenue, en outre, par l’accompagnement musical de Malena Sardi, qui jusqu’alors avait paru assez anecdotique. On se délecte enfin de quelques beaux moments et, même si au dernier instant le démon du stéréotype menace à nouveau, on a le cœur qui bat quand claque, comme un défi, les mots : « Pas pleurer ! » 

Le meilleur pour la fin

Alors, le meilleur pour la fin ? Ce fut le cas dans notre programme de la journée, parachevé avec J’abandonne une partie de moi que j’adapte, du collectif Nabla. Le spectacle est pris d’assaut, mais il vaut la peine de faire la queue. La recette d’un tel succès ? Quatre comédiens généreux, confiants dans les ressources du théâtre, une scénographie judicieuse, un vrai propos. S’inspirant de Chroniques d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin, le groupe interroge en effet notre présent. À l’instar de leurs malicieuses figures tutélaires, ils nous posent des questions fondamentales : « C’est quoi la vie ? » « Êtes-vous heureux ? » « Pourquoi faudrait-il travailler ? »

Et ils le font avec la même audace et la même liberté de ton que celles de Rouch et Morin. En 1960, les deux hommes allaient à sauts et à gambades et osaient des formes nouvelles avec le cinéma-vérité. On retrouve cette créativité et cette audace dans le spectacle. Bondissant d’une époque à une autre, changeant de rôles en un clin d’œil, s’amusant des codes et d’une scénographie mobile, les comédiens remettent en question et en jeu justement nos idées. Leur apparente légèreté est le revers de leur profondeur, leur vivacité en scène nous invite à réfléchir et fait respirer nos évidences confinées.

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« J’abandonne une partie de moi que j’adapte » du groupe Nabla © Hubert Amiel

Les cinéphiles retrouvent les Chroniques avec bonheur. Cependant, tous les spectateurs sont saisis par l’attention musicale qui a permis à la troupe de faire revivre, non seulement les individus d’un film, mais leur époque. Car, à eux seuls le phrasé et l’élocution racontent les années soixante : la qualité d’interprétation et le tendre humour des comédiens sont sur ce point remarquables. D’ailleurs, la pièce présente quelques moments d’anthologie pour le jeu : un prologue génial, une allocution macroniste ubuesque, un final troublant.

Le jeu est feu de joie, le jeu est fou de colère. Son énergie est contagieuse. Elle invite à refuser le monde qu’on voudrait nous imposer, un monde de winners et de managers qui consomme, consume et nous laisse un jour nus, dans la rue gelée. Il n’y a pas que le génie qui soit l’enfance retrouvée. Le bonheur l’est peut-être aussi et l’on sort ravi de J’abandonne une partie de moi que j’adapte. Presque le grand soir… 

Laura Plas


Focus Théâtre des Doms

Bon Débarras, de la Compagnie Alula

Compagnie Alula

Mise en scène : Muriel Clairembourg

Avec : Sandrine Bastin, Perrine Ledent, Chloé Struvay

Durée : 1 heure

À partir de 8 ans

Photo : © Geoffrey Mornard

Du 6 au 26 juillet 2018, à 12 h 30, relâche le 11 et le 18 juillet

Pas Pleurer, de Lydie Salvayre

Pas Pleurer de Lydie Salvayre est édité aux Éditions du Seuil

Compagnie Ad Hominem

Mise en scène : Denis Laujol

Avec : Marie-Aurore d’Awans, Malena Sardi

Durée : 1 h 15

À partir de 16 ans

Photo : © Serge Gutwirth

Du 6 au 26 juillet 2018, à 14 h 30, relâche le 11 et le 18 juillet

J’abandonne une partie de moi que j’adapte, d’après Chroniques d’un été, de Jean Rouch et Edgar Morin

Groupe Nabla

Mise en scène : Justine Lequette

Avec : Rémi Faure, Benjamin Lichou, Jules Puibaraud, Léa Romagny

Durée : 1 h 10

À partir de 16 ans

Photo : © Hubert Amiel

Du 6 au 26 juillet 2018, à 19 h 30, relâche le 11 et le 18 juillet

Théâtre des Doms • 1 bis, rue des Escaliers Sainte-Anne • 84000 Avignon

Dans le cadre du festival Off d’Avignon

Site du théâtre

De 5 € à 18,50 €

Réservations : 04 90 14 07 99


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