« France sauvage », création collective, l’Élysée à Lyon

France sauvage © D.R. France sauvage © D.R.

Déballage psychodramatique

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

À l’Élysée de Lyon, reprise de « France sauvage », spectacle créé en septembre 2014 par la compagnie Microserfs dans une mise en scène de Raphaël Defour.

Ils sont neuf, quatre femmes, cinq hommes de la jeune génération réunis à l’occasion de l’enterrement d’une relation commune. Sur scène, triste cène. Pas de bons apôtres. Quelques Pilate et pas mal de Judas. Leur repas et leur consommation immodérée de vin tourne au règlement de comptes. La vaisselle est fracassée, les tables sont renversées. Tous, sauf une, ont un passif relationnel à liquider avec le défunt et entre eux. Insultes, coups, confessions obscènes, aveux surexcités, transes violentes se succèdent en rafales. Huit des protagonistes payent un lourd tribut intime et social : chômage, prostitution, faillite financière, réussite mensongère, foi religieuse délétère, désir de vengeance, tentation terroriste, infirmité et handicap mental.

C’est donc un échantillon d’une humanité paumée et délirante, ne s’exprimant que violemment, qui fait exploser des retrouvailles initialement prévues pour une commémoration fraternelle. Il faut attendre les ultimes minutes de cette rencontre avortée pour qu’un silence précaire donne aux interprètes et aux spectateurs la possibilité d’un peu d’apaisement. Glaçant et désespérant. On quitte le théâtre lessivé, essoré, d’autant plus qu’un public majoritairement jeune comme les comédiens a beaucoup ri. Est-ce à dire que l’humour et le second degré nous auraient été inaccessibles ? Non, car France sauvage laisse pantois sur le plan de son écriture, de sa dramaturgie et de sa finalité.

Ce type d’écriture dans l’air du temps révèle l’élaboration d’une création collective, narrative ou non, bâtie à partir d’improvisations. Rien à redire, si ce n’est qu’on est loin ici des réussites du Théâtre du Soleil ou de la troupe de Joël Pommerat. Raphaël Defour s’appuie sur des textes à ranger dans la catégorie des brèves de comptoir et de trottoir. S’y ajoutent des sortes de fac-similés des pires humoristes et même des propos sentant le plagiat de blockbusters américains. La langue est pauvre, racoleuse et prisonnière d’interminables monologues éructés et aux situations dramatiques squelettiques. L’équipe de Microserfs semble avoir oublié la devise du N.T.H. 8 de Lyon qui l’a formée dans le cadre de son programme de compagnonnage : « le théâtre comme poétique de la relation ».

Dramaturgie binaire

Pour tenter peut-être de provoquer et de choquer, le metteur en scène exploite essentiellement deux formes de mise en jeu : le solo et le duo. Il y a pourtant sur le plateau neuf comédiens en permanence. Mais la parole circule peu, se complexifie rarement. S’installe du coup une théâtralisation répétitive à deux temps, débouchant régulièrement sur des excès en tout genre. Convulsion des corps, hystérie des voix, bredouillage de mots incompréhensibles. On croit assister à un psychodrame où à tour de rôle les patients échappent au contrôle de leur superviseur. Pas de personnages nuancés, mais une succession frénétique de postures, d’archétypes sans épaisseur, de démonstrations athlétiques sur la capacité des acteurs à frôler les limites de leur résistance. Une seule comédienne, interprétant une handicapée mentale, ne prononçant aucun mot, chantonnant quelques notes et esquissant des mouvements de danse parvient à faire naître l’émotion. Elle est ailleurs, et c’est ce qui la rend bouleversante, hors du monde simpliste de ses partenaires.

Contester la démarche initiale de la compagnie de construire sa création « à partir de l’idée du portrait de la France d’aujourd’hui à travers ses propres observations, critiques, jugements, empathies, un portrait qui n’aurait donc rien d’objectif, de documentaire ou d’informatif » n’aurait pas de sens. C’est ce qui est montré sur scène qui est ambigu. France sauvage flirte trop avec le lieu commun qui consiste à dire tout haut ce que chacun pense tout bas, énonciation utilisée par ceux qui, volontairement ou non, renoncent à toute analyse sociale, politique et morale. La parole collective proférée ici a la faiblesse dangereuse d’un constat dépourvu d’esprit critique. 

Michel Dieuaide


France sauvage, création collective

Mise en scène : Raphaël Defour

Collaboration artistique : Nicole Mersey

Avec : Pauline Bertani, François Copin, Claire‑Marie Daveau, Emmanuel Demonsant, Valentin Dilas, Clémentine Haro, Fabrice Henry, Coralie Leblan, Vincent Pouderoux

Production : Cie Microserfs

L’Élysée • 14, rue Basse-Combalot • 69007 Lyon

www.lelysee.com

Courriel : theatre@lelysee.com

Tél. 04 78 58 88 25

Représentations du 24 au 27 novembre 2015 à 19 h 30

Durée : 1 h 40

Tarifs : 12 €, 10 €, 8 €