« Froid » et « Biographies d’ombres », de Lars Norén, Théâtre des Clochards Célestes à Lyon

Froid-Biographies-d-ombres-Lars-Norén-Collectif-70 © Yovan Tivoli

Glaçant !

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

La metteure en scène Claude Leprêtre et son Collectif 70 ont fait une sortie de résidence remarquée et remarquable, malheureusement discrète, en raison de la fermeture des représentations au public. Pour leur second spectacle (nous n’avions pu voir « Le Retour de Pinter »), ils ont choisi deux courtes pièces de Lars Norén. Des huis clos saisissants.

L’auteur, dont on connaît le regard sombre et sans illusion, l’analyse sociale lucide et tranchante, le verbe acéré qui fait mouche, y décortique la mécanique du racisme, de l’ultra-violence et des thèses suprémacistes qui gangrènent la jeunesse suédoise. Les deux pièces, présentées bout à bout sans entracte, se renforcent, d’autant que les mêmes acteurs jouent dans les deux pièces dans des rôles qui se renvoient l’un l’autre. Ainsi, le fils Magnus, joué par Cantor Bourdeaux, est-il le fils et le frère dont on craint la violence à l’intérieur de la famille, puis le jeune homme falot qui a peur du chef.

Dans l’une, Norén démontre comment ces idées naissent et se répandent au sein même de la cellule familiale ; dans l’autre, comment elles s’exercent jusqu’au meurtre, sans frein ni regret. Ce faisant, il en pointe les ressorts (déscolarisation, désocialisation, absence de parole, autorité exercée sans discernement) et les ingrédients (humiliation, peur, stéréotypes, culte du chef, de la force virile, racisme, rites…).

Une mécanique implacable

Biographies d’ombres nous place au sein d’une famille fermée sur elle-même. Le père, inattendu, est craint par sa femme, comme par sa fille, sur lesquelles il exerce une autorité brutale. Entre lui et son fils, un garçon inquiétant, un conflit dont nous ne saurons rien, si ce n’est qu’il a créé du silence et de la rancune. Les mots ne servent qu’à égrener des banalités émaillées d’explosions de colère. La fille s’engage dans une vie déjà bâillonnée et sous emprise. La mère tente par tous les moyens d’étouffer, d’aplanir, d’éviter, en proposant en boucle d’apporter à manger, seul rôle que tous semblent lui concéder. On sent ces êtres enfermés dans un personnage écrit depuis toujours et dont ils ne peuvent ni ne veulent sortir, bridés par la frustration, incapables de se parler, courbés sous un secret indicible. Une cocotte-minute prête à exploser. La déconstruction en plusieurs époques non chronologiques distantes de plusieurs années rend l’engrenage terrible et insurmontable.

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© Yovan Tivoli

Froid nous emmène ailleurs, à la sortie du lycée, dans la campagne. Un petit groupe de lycéens se retrouve. Ils boivent, beaucoup. Ils échangent dogmes et certitudes. Leurs paroles, violentes, font froid dans le dos, litanie de slogans, déversoir de tout ce que l’école leur enjoint de taire, propos haineux, racistes, tenus avec une sorte de joie malsaine, sans frein. Une lave qui coule. Elles disent le désir d’être des hommes, et le moyen d’y arriver : tuer. Tout va se mettre en place avec l’arrivée d’un autre élève du lycée qui représente ce qu’ils détestent : l’origine étrangère, une classe sociale hors de leur portée. Il va devenir leur victime. Ces jeunes vont accomplir leur destin de bourreaux.

Le constat de Norén est glaçant et dérangeant. La mise en scène de Claude Leprêtre épouse cette écriture au scalpel : pas de décor, sauf une toile de fond grossièrement peinte en blanc qui évoque la devanture d’un magasin fermé, la plaie du chômage et du désœuvrement ; la musique métal assourdissante, galvanisante, semble là pour empêcher de penser, de se parler. Les acteurs forment une troupe très exercée et cohérente, à l’aise pour dire cette logique implacable où le mépris attise la haine, où l’absence de réussite sociale se mue en rancœur prête à se fixer sur n’importe quel ennemi, pour peu que celui-ci soit légèrement différent. Le spectacle est brutal, sans fioriture psychologique ni explication inutile. Le travail de ce collectif est à l’unisson.

Trina Mounier


Froid et Biographies d’ombres, de Lars Norén
Le texte est édité chez L’Arche
Collectif 70
Mise en scène : Claude Lefebvre
Avec : Cantor Bourdeaux, Jean-Rémy Chaize, Théo Costa-Marini, Lou Martin-Fernet, Maud Roulet, Charles-Antoine Sanchez
Durée : 1 h 50
À partir de 15 ans
Théâtre des Clochards célestes • 51, rue des Tables Claudiennes • 69001 Lyon