Hommages à Vincent Cambier

Vincent Cambier © Philippe Hanula

Hommages à Vincent Cambier

Nous avons l’immense tristesse de vous informer que mardi 18 avril, à 19h30, Vincent Cambier, fondateur et rédacteur en chef des Trois Coups, a tiré sa révérence des suites de son cancer.

La cérémonie aura lieu vendredi 21 avril 2017, à partir de 15 heures au crématorium municipal (933, rue des Chênes verts 84100 Orange).

Un hommage à Avignon et un autre à Paris seront organisés ultérieurement. Dès que possible, nous vous en donnerons ici les détails. 

Tant de messages ! 

Depuis une dizaine de jours que Vincent a été hospitalisé, les messages de soutien ont été nombreux et réconfortants. Merci pour lui et ses proches, dont sa compagne Françoise, pour qui nous avons une pensée toute particulière.

Et depuis ce matin, les mots d’amitié ne cessent d’affluer. Des témoignages qui font fait pleurer. Encore. Sourire aussi.

Des messages qui font chaud au cœur, surtout, car ceux qui l’ont bien connu ont su trouver les mots justes pour faire revivre ce sacré bonhomme : un personnage de théâtre !

Nous reproduirons donc ci-dessous ces beaux messages.

Les Trois Coups continuent

Nous vous informons qu’à la demande de Vincent, nous reprenons tous les trois, du moins pour l’instant, la main sur le site pour faire perdurer Les Trois Coups.

Nous espérons donc à très bientôt.

Léna Martinelli, Lorène de Bonnay, Cédric Enjalbert

Photo © Philippe Hanula


 

Oh putain ! Tu vas nous manquer

« La ponctuation a pleine valeur dans la langue française, connard ! » lançait-il vendredi, en tendant le majeur en guise d’exclamation, avec le faux-sérieux qui le rendait si aimable.

Vincent Cambier avait fait du Code typographique une Bible, l’une des rare que ne conspuait pas cet incroyant vacciné par une éducation chez les Jésuites, mais volontiers crédule au théâtre. Alors qu’il savait le temps compté, il n’avait d’esprit que pour la langue et ses beautés, ses subtilités, ses pièges et sa rigueur. Nous riions encore du grammairien Vaugelas expirant sur son lit de mort : « Je m’en vais ou je m’en vas… L’un et l’autre se dit ou se disent ».

Vincent Cambier, sur ces saillies dont il était friand, nous a quittés ce mardi 18 avril, des suites d’un cancer. Il est coutume de dire que les mots manquent, et c’est peu dire. Essayons de les trouver pour lui qui les aimait tant.

À commencer par ces trois-là : Les Trois Coups. Il en avait fait le titre de son journal, une sorte de périscope de l’actualité du spectacle vivant, qu’il pointait depuis Avignon sur les théâtres de l’Hexagone, en sous-marin pas discret du tout avec sa moustache et son grand chapeau. Il faut dire qu’il avait du style derrière ses bacchantes diaboliques et sa silhouette rehaussée par un panama blanc, barrée de bretelles rouges.

Big Chief était devenu le surnom affectueux du rédac’chef après qu’un correspondant et ami facétieux, qui le faisait rire aux éclats, l’avait baptisé au débotté. Ce Big Chief tout droit sorti de la Conjuration des imbéciles, on l’aimait pour ses colères multicolores, fumant et fulminant de toutes parts, entouré de ses chers livres, dans sa piaule d’Avignon dont il avait fait son antre et un poste de commandement, cornaquant sa cinquantaine de correspondants depuis son fauteuil de P.D-G. à roulettes, devant son écran qui l’absorbait jour et nuit.

Derrière la vitre lumineuse qui lui servait de moniteur se déployait le vaste horizon de la création qu’il connaissait, l’air de rien et mine de tout, sur le bout de la langue. Son journal, il l’avait intitulé Les Trois Coups, avec toute l’espièglerie teintée de naïveté dont il était capable, si nécessaire pour aimer sans retenue, sans qu’il sache que nous devions, nous, ses correspondants, sa « fine équipe » comme il disait avec autodérision et une fierté qui faisait plaisir à voir, préciser chaque fois sur le « terrain » : les trois coups de théâtre, pour prévenir les esprits grivois. Coups d’éclat, petits coups derrière la cravate l’été à Avignon, coups de cœurs de cœur et de sang. Voilà Les Trois Coups.

Lorsqu’on lui confiait nos enthousiasmes ou nos déceptions, immédiatement résonnait un sonore : Oh putain ! qui tonne encore dans les têtes. Ses colères bien sûr ne nous effrayaient plus, tant elles étaient spectaculaires. Pas un mauvais prétexte pour pousser une gueulante. Mais le meilleur restait encore les fautes, de véritables goujateries pour Cambier, qui avait fait du dictionnaire d’orthographe et expression écrite, le « Jouette » éponyme, un livre de chevet – son exergue est emprunté à Jean Guéhenno : « L’orthographe est la politesse de la langue ».

Dans les derniers jours, rien ne comptait tant que l’orthotypographie dont il était devenu un as auprès d’un correcteur qu’il appelait maître, Jean-Pierre Colignon. Nous en parlions, encore et encore, retournant incessamment les délices de cette langue infinie. Vendredi, il priait sur le saint Jouette et ses listes merveilleuses. Turlutter, coucouler, cancaner, zinzinuler, jaboter… Big Chief se gorgeait de ces répertoires de cris des animaux qui le faisaient jouir. Ils satisfaisaient sa curiosité et son humour d’amoureux du style, lecteur de Céline et de Jean Vautrin, dont il avait fait un objet d’étude, ainsi qu’un sujet d’admiration. Vincent Cambier lisait aussi le poète anarchiste et libertaire Gaston Coutté – « Un météore éblouissant dans la nuit de la médiocrité » – ainsi que Bernard Dimey, à la vie chevillée au corps.

Cambier écoutait Brel. Il s’était fait ami de Matei Visniec et du metteur en scène Michel Bruzat – « ce Bruzat désespéré, avide de beauté et de fraternité, que je connais si bien et si mal ». Il admirait les actrices, comme Flavie Avargues – « D’où tirez-vous ce don qui me scotche à mon fauteuil ? » – et Marie Thomas – « Je suis locomotivé par elle depuis vingt ans, écrivait-il. Quand je la vois sur scène, mon cœur se met immédiatement à bilboquer dans ma poitrine. Avec elle, je me sens chez moi, tellement elle est proche des gens ». Car derrière les grandes moustaches et sous le grand chapeau, la tête dure cachait la tendresse des sentimentaux.

Fou de cinéma, qu’il avait commencé à fréquenter à l’armée, en abusant des permissions pour profiter des salles obscures, anarchiste à sa façon, il disait des acteurs qu’ils étaient les siens, par affection. Capable d’applaudir comme un diable, il embrassait de ses deux bras avec « le cœur sur la table ».

Cette emphase de comédien avait fait de lui une figure à Avignon, et au-delà. Car ce moine-soldat gagné à la cause théâtrale, a essaimé après avoir littéralement consacré sa vie à l’art vivant. Son crédo : des textes contemporains qui « dialoguisent ».

Lillois émigré à Avignon, Cambier n’avait pas tout à fait perdu le Nord : il aimait séduire, et les frites fines bien cuites, arrosées d’un demi bien frais. Et rien plus que réunir ceux qu’il aimait. En revanche, les sots et les vulgaires l’exaspéraient. Il confiait avec délectation, comme un bagage à emporter avant de nous quitter, cette phrase de Courteline : « Passer pour un idiot auprès d’un imbécile est une volupté de fin gourmet ».

Cet homme de goût avait mené un entretien en 1991 avec Léo Ferré, entré dans sa légende dorée. L’interview avec l’artiste déjà très malade commençait ainsi : « Il y a un ou deux ans, j’étais seul chez moi. Le téléphone sonne. D’habitude, je ne réponds jamais au téléphone, mais, là, j’étais seul, alors j’ai répondu. C’était une femme.

– “Allô, monsieur Ferré ?

– Oui, c’est moi, qui êtes-vous, madame ?

– Je suis la Mort. J’aime beaucoup ce que vous faites.

– Moi aussi, madame, j’aime beaucoup ce que vous faites.” »

Alors, non, vieille canaille, ta lâche besogne ne nous plaît pas trop, à nous. Oh putain ! Chef, tu vas nous manquer mais, n’aie crainte, pour toi Les Trois Coups continueront de retentir.

Cédric Enjalbert


 

Un petit tombeau de mots

Un petit tombeau de mots pour enserrer ton image, ta moustache en guidon chenue, ta voix profonde, ta parole truculente, tes mots de gueule rabelaisiens, tes passions et obsessions. Pour tenter, grâce au Verbe humble, de conjurer la fragilité de la pierre et du corps. Une petite architecture de vocables pour t’enlacer, t’enfouir et t’inscrire, cher Vincent.

Si digne, direct, loyal et fidèle, clair et franc, rugueux au dehors, et tendre infiniment… Amoureux des comédiens et des théâtres, du cinéma, de l’écriture. Passionné par la lettre – signe puissamment élégant, poli et poétique.

Toujours en quête du caractère, du trait-d’union, du corps, de l’espace, du paragraphe, de la composition : images de l’identité, de l’altérité, de la chair, du signe-chose, de l’alliance, de la séparation, de l’organisation, de la création.

Ta fureur typographique, tes conceptions graphiques, recelaient toute une philosophie, une esthétique, et donnaient forme, contenaient, ton extrême sensibilité.

Comment en rendre l’impression, le tracé, la délicatesse ? Le mot « alphabet », formé à partir des lettres « aleph » et « beth », et dont la graphie ancienne donnaient à voir une tête de taureau et une maison, te sied bien : tu demeures, à jamais, plein de vigueur et de sang, prêt à encorner la bêtise, dans la ville ocre à la lumière crue. Tu habites entre la place des Carmes et la rue Guillaume Puy, dans un espace théâtral. Le mistral a beau souffler, ton habit rouge reste figé sur la scène avignonnaise, tes doigts battent le clavier, ton cœur frappe régulièrement trois coups pleins de mystère…

Lorène de Bonnay