« Inculture(s) 1, l’éducation populaire, monsieur, ils n’en ont pas voulu », de Franck Lepage, espace culturel Jean‑Ferrat à Avion

Inculture © Daniel Jourdanet Inculture © Daniel Jourdanet

Critique de la « Culture » pure

Par Aurore Krol
Les Trois Coups

Les conférences gesticulées de Franck Lepage, c’est un peu David contre Goliath. D’un côté un clown militant, de l’autre un système qui ne cache plus son mépris des classes populaires ni l’indécence de ses stratégies politicardes. Mais ici, David aurait troqué le lance-pierre contre l’humour, avec la langue de bois institutionnelle dans le viseur et l’insoumission en ligne de mire.

Un jour, il en a eu marre de balancer du fumier culturel sur les pauvres. Alors, Franck Lepage est allé faire pousser des poireaux en Bretagne. Lui qui travailla dans un autre temps à la Fédération française des maisons de jeunes, puis fut chargé d’étude pour le ministère de la Jeunesse et des Sports, a fini par cesser de croire à « la Culture avec un grand cul ».

Mieux, il est entré en guerre contre ce mot affublé d’une majuscule et d’un singulier sacralisant. Il a ferraillé contre ce vocable que l’on a étriqué pour ne le réduire qu’à l’art, faisant fi du social, du syndicalisme, de l’Histoire, des luttes, du féminisme… En somme, de tout ce qui permet au savoir de prendre une dimension critique.

Ce que clame Franck Lepage, c’est que dès qu’on parle de cette « Culture »-là, ce n’est plus du politique. Le raccourci peut sembler abrupt, mais certainement pas gratuit. Tout au long du spectacle, il est d’ailleurs étayé de démonstrations riches en enseignements sémantiques et sociologiques. Car, dans une époque où l’on fait dire tout et son contraire à la même expression, il est urgent de cerner de quoi on parle.

Si les mots sont des armes, leurs définitions le sont en effet tout autant. C’est dire si on avance en terrain miné de pièges rhétoriques. Alors, il faut tout déconstruire, tout détricoter pour mettre au jour le canevas, le sens caché des formules creuses et des oxymores. Il faut oser s’insurger contre l’utilisation perverse d’expressions à consonance positive qui tuent dans l’œuf toute velléité de contestation. C’est ce que fait Franck Lepage quand il met à nu la petite musique sournoise des notes d’intention et autres professions de foi artistiques, pointant du doigt avec brio l’absurdité de leur contenu.

Clown bourdieusien

Ce qu’il nous révèle, c’est que non, la « Culture » ne permet pas aux pauvres de rattraper les riches dans un élan de démocratisation. Pire, en se revêtant du dress-code du bon goût, c’est à dire du dress-code des dominants, elle n’est en rien vecteur de lien social, mais peut au contraire humilier et asservir. Surtout quand elle dépend de subventions opaques et d’enjeux tout sauf philanthropiques.

En clown bourdieusien, chiffres et preuves à l’appui, le comédien revient sur l’histoire de l’éducation populaire d’après-guerre et sur sa sape stratégique par les pouvoirs en place. Pouvoirs qui lui ont très vite préféré un ministère de la Culture aux volontés bien moins émancipatrices. Il souligne à quel point le fait de subtiliser l’analyse politique pour la remplacer par de l’appréciation esthétique permet d’exclure ceux qui ne disposent pas du vocabulaire adapté. Un moyen sournois de rejouer la lutte des classes, mais en cachant ces pauvres que l’on ne saurait voir.

Sans épargner une gauche bien-pensante aux ambitions évangélisatrices mais aux outils élitistes, Franck Lepage rappelle aussi la façon dont les acquis sociaux se sont progressivement vus dégradés par l’utilisation de termes édulcorés. C’est ainsi que l’exploité et devenu un défavorisé, que les cotisations sociales sont devenues des charges patronales, que des projets d’intégration ont vu le jour là où il aurait fallu contester l’oppresseur…

Entre rire et pamphlet

L’intelligence de Franck Lepage est de réussir à dénoncer avec légèreté tout en établissant une architecture extrêmement fluide dans son discours. Sa façon d’alterner chiffres statistiques et exemples signifiants, en digressant parfois mais en ne se perdant jamais en route, rend son propos aussi brillant que limpide. Et il ne faudrait pas se faire avoir par le ton parfois naïf : l’artiste possède une finesse argumentaire hors pair quand il cite ce qui se fait de mieux en matière de pensée contemporaine (Frédéric Lordon, Emmanuel Todd, Luc Boltanski ou encore Ève Chiapello).

Progressivement, c’est comme si la scène devenait tribune ou ring de boxe pour clown militant. Entre rire et pamphlet, Franck Lepage brandit des convictions pleines de ténacité et c’est magnifiquement gorgé de ferveur, de constance et de refus du renoncement. Émouvant également quand il tient en haleine durant quatre longues heures une salle d’une réceptivité extrême. Salle qui se fait d’ailleurs complice quand Franck Lepage joue la carte de l’interaction en décrivant des paradoxes qui semblent loin d’être des cas isolés.

Interpellé après la pièce par plusieurs spectateurs désireux de poursuivre le débat, il les invite à mettre en place leur propre conférence gesticulée, à rejoindre la centaine d’enseignants, infirmiers, travailleurs sociaux et personnels éducatifs qui ont déjà franchi le pas. « L’éducation populaire, monsieur, ils n’en ont pas voulu »… Nous, on se laisserait bien tenter ! 

Aurore Krol


Inculture(s) 1, l’éducation populaire, monsieur, ils n’en ont pas voulu, de Franck Lepage

[Théâtre – conférence gesticulée]

S.C.O.P. Le Pavé

www.scoplepave.org

Avec : Franck Lepage

Photo : © Daniel Jourdanet

Coréalisation : Culture commune-scène nationale du bassin minier du Pas-de-Calais, ville d’Avion et espace culturel Jean-Ferrat

Espace culturel Jean-Ferrat • place de l’Hôtel-de-Ville • 62210 Avion

Réservations : 03 21 14 25 55

Site du théâtre : www.culturecommune.fr

Courriel de réservation : billetterie@culturecommune.fr

Vendredi 14 mars 2014, à 20 heures

Durée : environ 3 h 30

15 € | 12 € | 8 € | 6 € | 5 €

Déconseillé aux moins de 16 ans