Jazz sous les pommiers 2011, 1er épisode à Coutances dans la Manche

Youn Sun Nah © Jean-François Picaut

Trentième
Jazz sous les pommiers : ça démarre très fort

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

À l’approche de l’Ascension, comme autrefois le roi Arthur convoquait sa cour, messire Denis Lebas, directeur de Jazz sous les pommiers, convie tous les amateurs à Coutances. Et l’on voit de longues théories de « jazzeux » de Normandie, de Bretagne, d’Île-de-France et d’ailleurs converger vers la petite ville normande. C’est ainsi depuis trente ans, et musiciens comme mélomanes sont fidèles à cette manifestation, certains de découvrir de nouveaux talents, d’en confirmer d’autres et de rencontrer ceux que, parfois, ils ont contribué à faire connaître.

Samedi 28 mai 2011

La première journée du festival donne le ton. Stéphane Belmondo, Youn Sun Nah, Chucho Valdés, sans compter Gamblin et De Wilde dont nous parlerons plus tard, c’est déjà un programme qui rassasierait un public de festivaliers, mais, à Coutances, ce n’est qu’un début.

Stéphane Belmondo est un habitué de Jazz sous les pommiers. Cette année, il revient en leader d’un quartette de choc : Kirk Lightsey (piano) qui fut le compagnon de Chet Baker et Don Cherry, Al Foster (le batteur de Miles Davis) et Sylvain Romano à la contrebasse. Dans ce concert marqué par la diversité des inspirations, nous avons beaucoup aimé la ballade So We Are, une composition de Belmondo lui-même, tirée de son dernier album, The Same As It Never Was Before (Verve / Universal France). On citera aussi You and I de Stevie Wonder, avec une mention spéciale pour Habiba, une pièce de Kirk Lightsey lui-même que le compositeur introduit à la flûte traversière, de façon magistrale. Signalons encore la musicalité de Sylvain Romano qui tient crânement sa partie au milieu de ces monuments et rendons grâce à la vélocité, à la force et à la douceur, à la complexité rythmique d’Al Foster. Ses trois complices font à Stéphane Belmondo un écrin où le maître dépose avec brio ses bijoux sonores.

Après ce remarquable début au théâtre, l’attention se portait vers la salle Marcel-Hélie, bourrée à craquer pour entendre Youn Sun Nah. Le public a rapidement compris que Denis Lebas ne s’était pas trompé en confiant la grande salle du festival à la jeune Coréenne (tout juste la quarantaine), qu’il avait déjà accueillie en 2006. C’est avec une émotion très perceptible que l’artiste a salué le public en français avant de commencer par une pièce traditionnelle de son pays, qui établissait immédiatement une qualité d’écoute remarquable. D’abord accompagnée (excellemment) du seul Ulf Wakenius qui fut le dernier guitariste d’Oscar Peterson, Youn Sun Nah a interprété un certain nombre de pièces dont le Calypso Blues de Nat King Cole, particulièrement applaudi. Rejointe par Vincent Peirani (accordéon) et Simon Tailleu (contrebasse), la chanteuse a notamment interprété un splendide Breakfast in Bagdad, tiré de son dernier album The Same Girl (Act, 2010). On entendra aussi d’autres compositions personnelles, du Tom Waits, etc. De mauvaises langues parleraient de programme disparate, mais cet éclectisme est parfaitement assumé par la jeune femme qui en fait le signe du jazz qu’elle aime : une musique ouverte. En cela, elle est tout à fait à sa place à Coutances. Des grincheux diront peut-être qu’à l’exception de son guitariste, avec qui la complicité est totale, elle n’utilise pas toutes les potentialités de son trio. Mais cela s’explique par leur collaboration toute récente. Et, de toute façon, l’essentiel, ce sont ses qualités vocales exceptionnelles. Youn Sun Nah passe sans effort apparent du registre suraigu aux basses, de l’émission lyrique aux inflexions d’un rockeur un peu voyou. On se surprend à penser que c’est plus une vocaliste (mais quelle vocaliste !) qu’une chanteuse quand, en second rappel, elle interprète Avec le temps de Léo Ferré. Cette version éblouissante et très personnelle bouleverse le public qui applaudit à tout rompre : l’artiste ne semble pas moins émue. Youn Sun Nah ne manque pas non plus d’humour, qui glisse, malicieuse, dans un de ses titres : « J’adore les pommes et… les pommiers ! » ou qui, après avoir dit que ce serait sa dernière chanson, annonce qu’elle va interpréter Please, Don’t Be Sad !

Chucho Valdés © Jean-François Picaut
Chucho Valdés © Jean-François Picaut

Toujours à la salle Marcel-Hélie, le festival accueille en deuxième partie de soirée le pianiste Chucho Valdés. Curieusement, le géant cubain (on ne parle pas seulement de sa taille !) déjà venu à Coutances ne s’y était encore jamais produit en leader. Ce soir, il n’est pas en duo comme sur son dernier album, Omara & Chucho (World Village), mais accompagné, comme à Vienne l’an passé, par les Afro-Cubans Messengers. Dans ce cadre plus intime que le Théâtre Antique, la folie est moins présente qu’en Isère, mais la qualité de l’interprétation est toujours là. Avec cet hommage à Coltrane, Art Blakey, Winton Marsalis et tant d’autres, largement tiré de Chucho’s Steps (Four Quarters Ent, 2010), le pianiste démontre une nouvelle fois son immense talent et son goût pour la fusion, allant jusqu’à interpréter une courte variation sur le Boléro dans un passage en trio avec son batteur et son contrebassiste (dont le son, hélas, « bavait » parfois un peu). On décernera une mention spéciale à Dreiser Durruthy Bambolé (bata drum et voix) et au saxophoniste ténor Carlos Manuel Miyares Hernandez.

Pour respecter la tradition, demain dimanche sera la journée des fanfares. 

Jean-François Picaut

Lire aussi la critique de Johana Boudoux pour les Trois Coups


Jazz sous les pommiers, du 28 mai au 4 juin 2011

Renseignements : +33 (0)2 33 76 78 50

Billetterie : +33 (0)2 33 76 78 68

http://www.jazzsouslespommiers.com/

De 25 € à 6 €

Photos des artistes : © Jean-François Picaut