« Je ne suis personne », d’après Fernando Pessoa, La Loge à Paris

« Je ne suis personne » © Victor Clayssen

Dans l’intimité
de Pessoa

Par Fabrice Chêne
Les Trois Coups

La compagnie Les Attentifs propose sous le titre « Je ne suis personne » un montage de textes du grand écrivain portugais Fernando Pessoa. Un spectacle minimaliste et intense.

Le metteur en scène Guillaume Clayssen avait la saison dernière proposé une version remarquée des Bonnes de Jean Genet. Il renoue aujourd’hui avec la démarche qui l’a conduit à fonder sa compagnie : adapter pour la scène des textes qui n’ont pas été écrits pour le théâtre. La comédienne Aurélia Arto, qui peut déjà se prévaloir d’une solide expérience de la scène, s’est associée à son nouveau projet. C’est à elle que revient la tâche difficile de prêter corps et voix au poète Pessoa dans la petite salle de La Loge qui voit naître depuis quelques années les créations théâtrales les plus variées et les plus aventureuses.

Cet effacement de soi suggéré par le titre, on y songe en voyant apparaître la comédienne encapuchonnée et la tête baissée, se présentant rapidement en portugais comme si elle était l’auteur lui-même. Qui parlera à partir de cet instant ? Peu importe, seulement une voix qui tentera de dire le mystère d’être au monde, anonyme parmi les anonymes. Le Livre de l’intranquillité, le chef-d’œuvre de Pessoa, cette « autobiographie sans évènement », fournit l’essentiel du matériau sur lequel ont travaillé les deux artistes.

Dire le plus intime de l’être

La première qualité de leur travail, c’est de faire entendre la parole de Pessoa avec une grande justesse. À cet égard, le spectateur est rassuré dès les premiers instants : l’écrivain portugais « passe » bien en français, et la voix de la comédienne met remarquablement en valeur le rythme de sa prose. Celle-ci n’est pas à proprement parler une poésie du quotidien, mais s’efforce, par l’emploi des mots les plus banals, de dire le plus intime de l’être. Ainsi, cette intuition, centrale chez Pessoa, de n’« être personne », qui ouvre le spectacle et lui sert de fil directeur, est-elle celle qui conduira l’auteur à s’inventer sa vie durant des hétéronymes, comme autant de voix recouvrant chacune une part de lui-même, le poète faisant en lui l’expérience de l’altérité. (« Je suis le personnage d’un roman qui reste à écrire. »)

Découvrir qu’on n’est personne, c’est aussi se percevoir comme « le centre de tout avec du rien tout autour ». Dans cette quête à la fois philosophique et poétique, tout est mystère, à commencer par la conscience de l’autre, à jamais inaccessible. Cette conscience qui voue les hommes à être des « indifférences incarnées », à demeurer des inconnus les uns pour les autres, les condamnant à la solitude. Cela peut également signifier s’identifier aux plus humbles, et Guillaume Clayssen a bien fait d’inclure à son spectacle le célèbre passage sur la mort du caissier du tabac, être anonyme s’il en est, qui résume l’humanité tout entière par la banalité même de sa destinée.

L’abolition des limites de l’identité

Toute de noir vêtue, Aurélia Arto n’a pas besoin d’outrer les métamorphoses. Femme, homme ou enfant, elle possède tous ces registres en elle, et par la variété de son jeu entre en résonance avec ce thème d’emblée théâtral de l’abolition des limites de l’identité. Elle ne dispose pour cela que d’un grand fauteuil à forme humaine et d’un tube de néon incandescent, et les exploite en se risquant parfois aux limites de l’audible, entre murmure et cri. Son jeu n’a rien d’illustratif, mais explore les chemins ouverts par le texte, comme dans ce beau moment où elle semble découvrir son propre corps avec étonnement tandis qu’elle se parle à elle-même par Dictaphone interposé.

Un travail assez impressionnant, à la fois austère et plein de fantaisie, contemplatif et traversé d’éclairs. Peut-être regrettera-t-on que dans une forme déjà assez courte, à force de lenteur et de silences la part du texte se trouve par trop réduite. 

Fabrice Chêne


Je ne suis personne, d’après Fernando Pessoa

Cie Les Attentifs

Mise en scène : Guillaume Clayssen

Avec : Aurélia Arto

Conseiller littéraire : Patrick Quillier

Scénographie : Stéphanie Rapin

Photo : © Victor Clayssen

Administration, diffusion : Mathieu Pathe

La Loge • 77, rue de Charonne • 75011 Paris

Métro : Charonne, Bastille, Ledru-Rollin

Réservations : 01 40 09 70 40

www.lalogeparis.fr

Les 21, 22, 23, 28, 29 février 2012 et le 1er mars 2012 à 19 heures

Durée : 50 min

14 € | 10 €

Reprise :

Lundi 21 janvier 2013 à 19 heures, mardi 22 janvier à 19 heures, mercredi 23 janvier à 19 heures, jeudi 24 janvier à 19 heures, vendredi 25 janvier à 19 heures, dimanche 27 janvier à 18 heures