« la Barbe bleue », d’après Charles Perrault, Radiant‑Bellevue à Caluire‑et‑Cuire

« la Barbe bleue » © Ronan Thenadey

Une peur bleue

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Jean-Michel Rabeux signe avec l’adaptation du conte de Perrault un spectacle qui aurait ravi Bettelheim. La Barbe bleue y est bestiale à souhait et le désir amoureux ne se distingue guère de la faim de l’ogre… Pour enfants à partir de 8 ans ? Oui…

On connaît l’histoire, particulièrement horrifique et horrifiante qui, pour cette raison même, fait les délices de nos cauchemars d’enfants. Un seigneur très puissant, très riche et qu’on devine très méchant, veuf de ses six premières épouses mortes on ne sait comment, décide de convoler une fois encore en justes noces avec une jeune fille pauvre (et cadette cela va de soi, qualité qui semble garantir fragilité et résistance…). Ni une ni deux, malgré les craintes de la mère de la jeune demoiselle, le mariage a lieu, puis le seigneur s’en va vaquer à ses affaires. Non sans avoir confié à sa jeune épousée les clés du château et particulièrement une petite clé qu’elle ne doit absolument pas utiliser sous peine de mort… Perversité du monstre qui sait bien comme la curiosité vient aux filles…

Comment Jean-Michel Rabeux s’approprie-t-il le conte ? et surtout quelle histoire nous raconte-t-il ? Car, bien entendu, il prend quelques libertés avec le Barbe-Bleue de Perrault, et pas des moindres…

Pour commencer, et sans rien enlever à la magie et à l’imaginaire, bien au contraire, il actualise sans vergogne ses personnages. Le seigneur roule, non carrosse mais hélicoptère et Ferrari – il en a trois ! Les trois frères ont disparu du paysage, laissant du même coup la vie sauve à la Barbe bleue et condamnant la Plus Jeune (c’est son nom) à une mort atroce, avec sang qui sort du cou, métaphore… En revanche, « ma sœur Anne » est toujours présente, mais ne voit rien venir. Cependant, comme tout doit être bien qui finit bien, la Plus Jeune va se réveiller et redonner vie à la Bête (une effective vie de gentilhomme, cette fois) par un baiser, un vrai, avec la langue, c’est Rabeux qui le dit, et la maman aussi ! Petit détour par la Belle et la Bête, on l’aura compris. Car Jean‑Michel Rabeux ne fait pas de la seule curiosité le moteur de l’action : la jeune fille est amoureuse, et c’est bien elle qui veut entrer dans le lit de cet homme, attirée qu’elle est par sa réputation d’homme à femmes, d’ogre dangereux, de bête justement… Comment sont les filles, vraiment ! Sous le happy end, le metteur en scène transforme le conte en récit initiatique.

Délicieusement effrayant !

Et puis il y a des scènes savoureuses, comme celle du petit déjeuner le lendemain des noces, avec les céréales préférées des enfants d’aujourd’hui. Le mariage dit par une sorte d’évêque (interprété par une Corinne Cicolari qui joue aussi la mère…) qui tient une messe joyeusement iconoclaste se terminant par « Amen… ta fraise » ! Le tout, on l’aura compris, est insolent à souhait. Fort rafraîchissant par les temps qui courent !

La peur, élément fondamental et peut-être fondateur du conte, n’est évidemment pas absente. Elle surgit essentiellement par les sons : claquements des ballons qui tapissent le plateau et que les chaussures des uns et des autres font éclater (et tout un chacun de sursauter…) ; grognements, feulements et écho des irruptions de colère du monstre ; utilisation des recettes du Grand-Guignol ; mais aussi attente du châtiment promis à la petite curieuse…

Dernier mérite de ce spectacle : la beauté de la scénographie (et notamment l’ingéniosité du système de portes qui permet de voir l’envers du décor et ses six cadavres de femmes intelligemment stylisées), féerie des lumières, des costumes et des maquillages signés Pierre‑André Weitz : ce n’est pas seulement la barbe que le seigneur a de bleu, mais toute la tête recouverte d’une épaisse et longue tignasse qui cache son visage (et son humanité…).

Pour terminer, voici un spectacle qui réjouit les petits comme les grands et apporte à chacun des références à sa taille et à son appétit. 

Trina Mounier


la Barbe bleue, d’après Charles Perrault

Texte et mise en scène : Jean-Michel Rabeux

Avec : Corinne Cicolari, Kate France, Franco Senica

Décors, costumes et maquillages : Pierre-André Weitz

Lumières : Jean-Claude Fonkenel

Assistanat à la mise en scène : Élise Lahouassa

Régie générale : Denis Arlot

Régie lumières : Karim Labed

Constructions des décors : Bertrand Killy

Réalisation des costumes : Nathalie Bègue

Photo : © Ronan Thenadey

Production déléguée : La Compagnie

Coproduction : La Compagnie, La Rose des vents – scène nationale Lille Métropole / Villeneuve-d’Ascq, La Comédie de Béthune – C.D.N. Nord – Pas-de-Calais

Avec le soutien de l’A.D.A.M.I. et l’aide à la diffusion d’Arcadi

Ce texte a reçu l’aide à la création du Centre national du théâtre

Radiant-Bellevue • 1, rue Jean-Moulin • 69300 Caluire-et-Cuire

www.radiant-bellevue.fr

Tél. 04 72 10 22 10

Le 24 février 2015 à 10 heures et 14 h 30

À partir de 8 ans

Durée : 1 heure