« la Famille royale » d’après William T. Vollmann, les Célestins à Lyon

« la Famille royale » © Simon Gosselin

Apocalypse pour les faibles et les ratés

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Thierry Jolivet et le collectif La Meute tentent le défi d’adapter les 1 328 pages d’un roman américain en quatre heures de théâtre.

Portrait au vitriol des États-Unis publié en 2000, le montage des textes retenus décrit le parcours violent et désespéré d’un détective privé dans la vase des bas-fonds où survit un lumpenprolétariat ravagé par la prostitution, la drogue et le crime. Embauché par son frère, homme d’affaires cynique, le flic a pour mission de retrouver la Reine des putes.

Enjeu de cette enquête, la convaincre de devenir la vedette d’un casino dédié au sexe virtuel. Mais une relation amoureuse naît entre la mère maquerelle et le détective, empêchant la réalisation du projet. Ivre de rage, le patron du Feminine Circus décide d’anéantir avec ses hommes de main tous les membres de « la royale famille » défoncée par le crack, que materne Sa Majesté des prostituées.

Pour mettre en scène ce conte implacable aux allures de fin du monde, la dramaturgie s’appuie sur trois éléments essentiels : un ensemble pop-rock en live, une scénographie mobile figurant rues sordides, chambres misérables, bureaux design de management et lieux de spectacle, ainsi qu’une utilisation fréquente de micros portés par des comédiens, dont les voix sont constamment amplifiées tout au long de la représentation. Ces choix, impeccablement maîtrisés par les musiciens, les techniciens et les acteurs, posent toutefois la question d’une sorte de surlignage excessif du propos de l’auteur. Certes, rebelle et intense par définition, la musique rock s’exprime quasi continûment sous forme d’un tsunami vocal et instrumental. Massifs et pesamment illustratifs, les décors étouffent souvent le lyrisme rimbaldien du texte. Le recours répétitif au micro, signe évident du show-business pour certaines scènes, fatigue à force d’être utilisé comme l’outil indispensable de personnages réduits au rôle de prédicateurs évangélistes prenant sans cesse le public à témoin. Pour le spectateur bouleversé par de précédents spectacles de La Meute que je suis, dont le subtil et pathétique les Carnets du sous‑sol de Dostoïevski, la Famille royale m’a littéralement essoré. Thierry Jolivet n’avait‑il pas d’autre option, malgré son évidente fascination pour l’œuvre de William T. Vollmann, que d’ajouter au magma torrentiel et mystique de l’écriture une réalisation scénique redondante ? Reconnaissons cependant que seize ans après sa parution, le roman de Vollmann, terrible partition eschatologique sur les horreurs de la société états-unienne, a pris peu de rides et qu’on ne peut reprocher à Jolivet d’avoir eu le désir de s’engager aux côtés de cette parole frénétiquement et viscéralement contestataire.

Restent pour mon émotion personnelle des moments d’une humanité exceptionnelle. Ils sont dus au talent de Florian Bardet et de Julie Recoing et de leurs partenaires. Dans le rôle du détective paumé et amoureux, s’exprimant d’une voix feutrée en rupture complète avec les violences physiques et sonores qui l’entourent, Bardet avance en somnambule au milieu de la boue criminelle d’une société en décomposition. Regard affûté, gestuelle économe, il se métamorphose par amour en un membre halluciné de la tribu des oubliés. Sa longue descente aux enfers est un modèle de maîtrise et de sensibilité. Confronté à l’abject et décidé à aller jusqu’au bout de sa mission, il fait advenir un personnage dostoïevskien magnifique. Recoing, quant à elle, en Reine des putes, impressionne par sa virtuosité. Intraitable ou démagogique, affectueuse ou féroce, sensuelle ou glaçante, elle stupéfie par sa capacité à rendre la moindre nuance. Dans ses accès de fureur, Lady Macbeth n’est pas loin. Dans ses instants de douceur, Mère Courage se profile. Une longue séquence bouleversante me reste en mémoire où tous les deux, tristes épaves réunies avec les membres de leur tribu dans une chambre délabrée, acceptent de se séparer. Poignante et presque muette cérémonie des adieux, annonce tragique de la fin inéluctable de leurs destins fracassés. Grâce lui soit rendue, ici Thierry Jolivet et sa bande atteignent une émotion théâtrale d’une rare intensité. Le bruit et la fureur sont enfin mis en pause. 

Michel Dieuaide


la Famille royale, de William T. Vollmann

Texte traduit de l’américain par Claro, disponible aux éditions Actes Sud

Adaptation et mise en scène : Thierry Jolivet et La Meute

Avec : Florian Bardet (Tyler Brady), Zoé Fauconnet (Fraise), Isabel Aimé Gonzalez Sola (Chloé / Saphir), Nicolas Mollard (Dirty), Julie Recoing (la Reine), Antoine Reinartz (Dan Smooth), Savannah Rol (Domino), Paul Schirk (John Brady)

Composition et interprétation musicales : Memorial–Clément Bondu, Jean‑Baptiste Cognet, Yann Sandeau

Scénographie et costumes : Anne‑Sophie Grac

Lumière : David Debrinay

Son : Mathieu Plantevin, Gaspard Charreton

Régie générale : Nicolas Galland

Stagiaire scénographie et costumes : Émilie Rossi

Stagiaire lumière : Laura Alberge

Le décor a été construit par les ateliers de la Comédie de Caen, sous la direction de Benoît Gondouin

Production : La Meute Théâtre

www.lameute-theatre.com

Production déléguée : Célestins-Théâtre de Lyon

Coproduction : Célestins-Théâtre de Lyon, la Comédie de Caen, Théâtre Jean‑Vilar de Bourgoin‑Jallieu

Avec la participation artistique du Jeune Théâtre national

Les Célestins • 4, rue Charles‑Dullin • 69002 Lyon

www.celestins-lyon.org

Tél. 04 72 77 40 00

Courriel : billetterie@celestins-lyon.org

Représentations : du 10 au 14 janvier 2017 à 20 heures

Tarifs : 38 €, 32 €, 24 €, 17 €

Durée : 4 heures, entracte compris