« La grenouille avait raison », de James Thierrée, les Célestins à Lyon

« La grenouille avait raison » © Hugues Anhès

Thierrée avait raison

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Avec « La grenouille avait raison », son nouveau spectacle au titre aussi énigmatique que les fantasmagories qu’il met en scène et en corps, James Thierrée a ensorcelé le public des Célestins.

Petit-fils de Charlie Chaplin, enfant de la balle né de deux virtuoses de la scène et, déjà, de « l’Invisible », nom de leur dernier cirque, James Thierrée ne se limite pas à être le fils de. Il a su créer un univers, des univers poétiques et changeants qui n’appartiennent qu’à lui. Non content d’avoir conçu ce spectacle, il en a écrit la musique, la scénographie, est aux commandes des lumières et y joue avec maestria un rôle essentiel.

La grenouille avait raison démarre sans qu’on y prenne garde. Le grand rideau de scène rouge qui dégouline des cintres est encore en place. Une voix chuchote au milieu des bavardages des spectateurs. Mots indistincts. Puis cette voix prend corps, une femme toute drapée d’écarlate, avec un masque d’or, s’avance, s’approche du rideau, s’y love, glisse, se fond, rapetisse, disparaît, comme engloutie. Première métaphore qui sera filée par la suite…

On la retrouve assise dans un grand fauteuil tendu de velours de la même flamboyance, d’où elle observera et commentera, le plus souvent par un chant dont la musique prend le pas sur les mots. Qui est-elle ? Un mystère de plus. En vrai, une chanteuse originaire de Sierra Leone au registre très large, capable d’embrasser les aigus comme les graves, une voix magnétique, profonde et suave, ensorcelante, magique, qui flotte à l’unisson du spectacle. C’est Mariama, un nom à retenir.

Univers enchantés, corps improbables

Quand enfin le rideau se lève, révélant l’abondance de ses plis, c’est une luxuriance qui remplace la grande sobriété de ce début. Le plateau est entouré d’immenses voilages sombres mais mordorés, chatoyants, soyeux, sublimes oripeaux. Des cintres pend une espèce de soucoupe volante qui serait faite de plusieurs corolles, de cuivre et de nacre translucide qui laisse filtrer la lumière. Au-dessus de ce vaisseau fantôme qui évoque celui de Starwars par son aspect maléfique, une femme est perchée dans une sorte de cage dont elle descendra de loin en loin, sorte de sirène qu’on croit voir voler ou nager d’un filin à l’autre, comme en apesanteur : Thi Mai Nguyen, une liane, fluide comme l’eau qui sera l’élément constitutif de cet univers.

Au sol des fils, filins, cordes, comme autant de chausse-trapes. À jardin, un vieux piano poussiéreux. Sur le clavier, une femme est effondrée, écroulée. Ses membres vont un par un tomber et renaître, tels des tentacules d’une créature marine. Cette merveilleuse interprète, c’est Valérie Doucet, contorsionniste ahurissante au corps apte à adopter les positions les plus invraisemblables, quasi magiques, mais aussi, et c’est sans doute le plus important, les plus poétiques. Ainsi dans ce pas de deux qu’elle danse avec James Thierrée, glissant entre ses mains, puis se collant à lui, légère, toute souplesse, nébuleuse quasi transparente et pourtant incroyablement présente. Ou lorsqu’elle se cache dans l’espace exigu d’un aquarium rempli d’eau d’où ses traits de sirène nous parviennent déformés…

Enclencher des miracles

Les interprètes ont chacun une spécificité, comme Samuel Dutertre, acteur énigmatique, ou Yann Nédélec et sa naïveté joyeuse apte à enclencher des miracles : touches du piano qui sous son regard prennent leur indépendance, poste de télévision aux images d’outre-monde… James Thierrée, bien sûr, acrobate poète dont les mains à elles seules inventent des univers, déconstruisent la réalité, personnages dotés d’une vie propre…

C’est tout un livre d’images et ses références multiples, 20 000 lieues sous les mers, mais aussi les Temps modernes, la Ruée vers l’or… Un chef-d’œuvre technique également, car il faut admirer un imbroglio d’acier, de poulies, de liens, ou cet escalier en colimaçon qui part de nulle part et s’élance, sans l’atteindre, vers le ciel, qui se balance en tous sens tandis que James Thierrée tente d’en gravir les degrés dans un déséquilibre permanent. Et toutes ces créatures, araignées, poulpes, poissons, sirènes… qui ont l’air de ne tenir qu’à un fil et qui ne tiennent en réalité qu’à un fil, invisible du public, mais manipulé par des artistes dans les coulisses. Cette débauche d’accessoires renvoyant à une multitude d’images ensorcelantes ne gêne pas. On se laisse facilement emmener dans ce labyrinthe encombré à la poursuite d’une fratrie mystérieuse enfermée là-dessous pour un crime inconnu. Tout juste manque-t-il un ressort dramaturgique moins ténu pour émouvoir vraiment… 

Trina Mounier


La grenouille avait raison, de James Thierrée

Cie du Hanneton

Avec : Valérie Doucet, Samuel Dutertre, Mariama, Yann Nédélec, Thi Mai Nguyen, James Thierrée

Scénographie et musique originale : James Thierrée

Coordination technique : Anthony Nicolas

Son : Thomas Delot

Lumières : Alex Hardellet, James Thierrée

Costumes : Pascaline Chavanne

Marionnette : Victoria Thierrée

Plateau : Samuel Dutertre, Laurent Graouer, Anthony Nicolas

Habillage et plateau : Sabine Schlemmer

Assistantes à la mise en scène : Pénélope Biessy et Sidonie Pigeon

Assistant à la scénographie : Laura Léonard

Constructions, fabrications, confections : Thomas Delot, Samuel Dutertre, Fabrice Henches, Anthony Nicolas, Sabine Schlemmer, Monika Schwarzl, Matthieu Bony, Olvido Lanza Bermejo, Simon Zaoui, Patrick Lebreton, Camille Joste

Peintures et patines : Marie Rossetti

Production et coordination : Emmanuelle Taccard, Sidonie Pigeon

Photos : © Hugues Anhès

Production déléguée : Cie du Hanneton / Junebug

Coproduction : Théâtre de Carouge-Atelier de Genève / Célestins, Théâtre de Lyon / Théâtre du Rond-Point, Paris / Théâtre de la Ville, Paris / Théâtre Royal de Namur / la Coursive scène nationale de La Rochelle / Sadlers Wells Londres en collaboration avec Crying out Loud / l’Arc scène nationale, Le Creusot / le Radiant-Bellevue, Caluire / Opéra de Massy / Odyssud, Blagnac / Théâtre de Villefranche-sur-Saône / la Comédie Clermont-Ferrand / Théâtre Sénart / Festival international d’Édimbourg

Les Célestins • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

04 72 77 40 00

Programmé en collaboration avec le Radiant-Bellevue

En complicité avec la Maison de la danse

http://www.celestins-lyon.org/

Du 24 mai au 5 juin 2016 à 20 heures (relâche les lundi et jeudi 26 mai et le 2 juin)

Les représentations du 3 au 5 juin sont présentées dans le cadre du festival UtoPistes en partenariat avec la compagnie M.P.T.A.

Durée : 1 h 15

De 36 € à 9 €

Dès 10 ans

Ce spectacle sera repris aux Célestins la saison prochaine du 11 au 23 octobre 2016.