« la Leçon », d’Eugène Ionesco, Théâtre national populaire à Villeurbanne

la Leçon © Michel Cavalca la Leçon © Michel Cavalca

Magistrale !

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Sur la scène du T.N.P. ramenée à la profondeur d’un tréteau étroit avec une avant-scène tout encombrée d’ouvrages, le professeur Robin Renucci, directeur des Tréteaux de France, inflige une « Leçon » magistrale à sa jeune élève devant un public conquis par l’efficacité théâtrale du texte d’Ionesco et de la mise en scène de Christian Schiaretti.

Cette présence des livres en avant-scène est plus significative qu’il n’y paraît. D’une part, on assiste à un cours particulier donné par un professeur à une lycéenne venue préparer son « doctorat », terme qui fait référence à d’éminents ouvrages, à une culture livresque, un rien pédante. D’autre part, Ionesco figure aujourd’hui au rang des auteurs classiques que le futur bachelier se doit de connaître. Les livres sont bien présents, cependant, d’une certaine façon, inaccessibles et non consommables. Il semble même qu’ils soient dénués de toute trace d’écriture, mais ça, c’est une autre histoire !

Une scène-tréteau toute blanche sert d’écrin à la pièce. Elle comprend deux fauteuils et surtout en arrière-plan de grands rectangles blanchis qui peuvent évoquer des spécimens d’art contemporain. On s’apercevra plus tard qu’il s’agit de tableaux noirs sur lesquels la craie a laissé sa trace opaque. À jardin, la porte d’entrée ; à cour, une autre porte, plus mystérieuse, qui révélera les appartements d’où, au lever de rideau, sortent des sons qui évoquent le bricolage et surtout l’antre de la bonne du professeur. Autrement dit : à cour, espace privé. Cette disposition du plateau permet de voir l’élève attendre qu’on vienne lui ouvrir et la domestique épier derrière l’œilleton.

Des comédiens formidables

La jeune lycéenne venue chercher la connaissance, incarnée avec subtilité, fraîcheur et gourmandise par Jeanne Brouaye, est tout à fait de notre époque : habillée comme une ado d’aujourd’hui, elle est manifestement sûre d’elle et, convaincue d’en savoir bien plus qu’il n’y paraît, elle fait preuve d’une désinvolture qui était sans doute peu prisée dans les années 1950. Elle semble avoir plus envie de montrer ses capacités que d’apprendre.

Face à elle, Robin Renucci campe un professeur assuré, un rien guindé et dès le début plutôt étrange, qui va progressivement dévoiler sa vraie nature sadique de meurtrier en série. Il excelle dans ce rôle, dans ces rôles devrais-je dire, tant l’évolution de son personnage comporte de facettes.

De cette situation banale, Ionesco a su faire une plongée dans l’absurde et l’humour noir. On rit beaucoup, car tout glisse, tout penche, tout est de guingois, et c’est le langage qui va le révéler. Car à cette élève prétendant se préparer au « doctorat total », le professeur va proposer plutôt un doctorat partiel et commencer par une leçon d’arithmétique qui n’ira jamais plus loin que douze. Entre les deux personnages, l’incompréhension s’installe : à force d’ergoter sur les chiffres, d’expliquer de façon pédagogique pourquoi un est plus petit que deux, ni l’élève ni le maître n’y comprennent plus rien. Ionesco invente un vertige de mots, de concepts et d’arguments d’une grande drôlerie, et l’on est bien en peine de suivre l’exposé qui démontre comment deux et deux font quatre. Elle, bien sûr, n’y comprend goutte, mais, plus qu’idiote, il semble qu’elle soit un peu autiste puisqu’elle sait calculer de mémoire le résultat d’opérations à six chiffres et ne sait trouver d’autre parade (inutile d’ailleurs) à la brutalité du professeur qu’un mal de dents ! Au grand désarroi de celui-ci aussi déstabilisé par cette forme inattendue d’intelligence que par l’irruption d’un corps tout à fait matériel dans ce monde de concepts où il évolue.

Un texte éblouissant

D’autres irruptions d’un absurde grinçant surgissent çà et là, notamment à travers le personnage de la bonne (interprétée comme une sorte de mère ogresse et totalement amorale par Yves Bressiant). Celle-ci adopte des comportements inattendus et inappropriés, le plus troublant d’entre eux étant ses mises en garde intempestives contre une situation qu’elle sent déraper. Jusqu’à la fin qui vire au cauchemar.

Et pourtant, c’est le rire qui domine, comme si entre l’auteur, le metteur en scène et les acteurs régnait une sorte de frénésie complice. Le spectacle dure à peine plus d’une heure, c’est dire qu’il va vite. Par-dessus tout, le spectateur est sensible à la virtuosité de cette mécanique folle, à ce feu d’artifice de mots porté magistralement par trois comédiens habilement dirigés. 

Trina Mounier


la Leçon, d’Eugène Ionesco

Mise en scène : Christian Schiaretti

Avec : Jeanne Brouaye, Yves Bressiant, René Loyon / Robin Renucci

Scénographie et accessoires : Samuel Poncet

Costumes : Thibaut Welchlin

Lumières : Julia Grand

Assistante à la mise en scène : Joséphine Chaffin

Photos : © Michel Cavalca

Production : Tréteaux de France, coproduction Théâtre national populaire

Théâtre national populaire • 8, place Lazare-Goujon • 69627 Villeurbanne cedex

Réservations : 04 78 03 30 00

www.tnp-villeurbanne.com

Du 3 au 14 juin 2014, du mardi 3 au vendredi 6 juin et du mercredi 11 juin au samedi 14 juin à 20 heures

Durée : 1 h 15

24 € | 18 € | 13 € | 11 € | 8 €