« la Nuit des rois », de William Shakespeare, la Comédie-Française à Paris

« la Nuit des rois » © Jean-Louis Fernandez « la Nuit des rois » © Jean-Louis Fernandez

Quand la folie résonne, elle nous rend gais

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Thomas Ostermeier partage son sens de la démesure toute shakespearienne avec les comédiens du Français : sa mise en scène de « la Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez » détonne et régale.

« Désir – ah, tu débordes tellement de formes / Le comble de la magie / c’est toi », chante le duc Orsino dès l’ouverture du spectacle. Comme dans la forêt enchantée du Songe d’une nuit d’été, le désir (et ses apparences) sourd partout en Illyrie. Ce lieu méditerranéen fantasmatique est connu à l’époque élisabéthaine pour ses corsaires et pour ses unions entre hommes. Le signifiant (qui fait sonner les mots « ill » et « lyre ») évoque l’ivresse et l’amour. Là, nobles, domestiques ou marins subissent tous les orages du désir.

Voilà pourquoi la mise en scène rassemble d’emblée les personnages dans une chorégraphie mimant une tempête et un naufrage : tous ont échoué dans le même espace, après un désastre. Dépossédés d’une part d’eux-mêmes (donc en culottes), ils se trouvent jetés dans un décor artificiel et sauvage, où les hommes et les singes se côtoient. Le plateau, assez dépouillé, est jonché de sable, de rochers, de palmiers peints et d’un trône recouvert de peaux de bêtes.

Sur cette « scène » chaotique et farcesque, chacun se débrouille comme il peut et se dissimule derrière un masque. La comtesse Olivia adopte le voile de la femme endeuillée (par la mort de son frère) pour échapper aux assauts du duc Orsino. Son intendant Malviolo se drape du manteau du puritanisme pour cacher ses rêves de reconnaissance et d’ascension sociale. Viola, après son naufrage, emprunte les habits de son frère jumeau Sebastian – qu’elle croit noyé – pour éviter les dangers : elle se fait passer pour un page et un castrat auprès d’Orsino. Quant à Feste, le bien-nommé, il joue son rôle de bouffon et de « corrupteur de mots » pour mettre en exergue la folie qui l’entoure.

Être en représentation est donc crucial dans ce monde menaçant. Et le comble, c’est que chacun découvre à quel point le masque  (langage, postures, travestissements ou mises en abyme), loin de cacher un moi qui serait fixe, permet d’approcher une identité trouble, désirante et multiple.

« la Nuit des rois » © Jean-Louis Fernandez
« la Nuit des rois » © Jean-Louis Fernandez

Un monde à l’envers

Trois intrigues permettent de déployer le motif miroitant de l’illusion. La première concerne le trio Viola, Orsino et Olivia. Le duc croit aimer la comtesse et demande à son page androgyne d’intercéder en sa faveur après d’elle. Viola, qui aime le duc, accepte. Seulement Olivia tombe sous le charme ambigu du serviteur !

Une intrigue secondaire se développe avec les gens d’Olivia (le clown Feste, la suivante Maria, l’intendant Malviolo, l’oncle Toby et son compagnon de beuverie Andrew). Le groupe des « fous » monte une mascarade pour se venger de Malviolo, un raisonneur puritain et opportuniste qui infecte la maison. Ces Sots de carnaval, inspirés des traditions festives des « Douze nuits », incarnent un monde à l’envers qui subvertit les codes : ils dénoncent la tyrannie du pouvoir, l’hypocrisie et la vanité humaine. Enfin, une intrigue parallèle concerne le jumeau de Viola, sauvé des eaux et séduit par un dangereux pirate.

Ostermeier exalte le désordre dionysiaque de la pièce, le mélange des genres, l’inversion des valeurs. Sa troupe de fous, en particulier, galvanise la salle Richelieu. Les pitreries physiques et verbales de Sir Andrew (interprété avec brio par Christophe Montenez) ou la truculence de Toby (Laurent Stoker) réjouissent. Surtout lorsque le duo improvise une satire du Prince Macron en forme de stand-up. D’aucuns trouveront cela facile. Mais les registres satiriques et burlesques, les obscénités, imprègnent les pièces de Shakespeare.

Cela dit, le bouffon Feste nous intéresse bien plus : il connaît le pouvoir des mots, il sait « retourner les phrases comme un gant de chevreau » et extraire une sagesse des discours les plus insensés. On l’aime aussi lorsqu’il punit le vicieux Malviolo qui l’a traité de fou : cette farce dans la comédie romantique, qui transforme le clown en prêtre et le tartuffe en âne, est tout bonnement jubilatoire.

« la Nuit des rois » © Jean-Louis Fernandez
« la Nuit des rois » © Jean-Louis Fernandez

L’éloge du désordre

Les autres personnages oscillent également entre plusieurs tonalités : le lyrisme amoureux d’Orsino est ridiculisé par le jeu et par le costume de Denis Podalydès. Viola (jouée subtilement par Georgia Scalliet) est à la fois lucide et hébétée, sensuelle et discrète. Olivia (la délicieuse Adeline d’Hermy), corsetée comme une Virgin Queen – ou une reine pop, c’est selon – est caricaturale et émouvante. Même la musique, censée exprimer des sentiments indicibles, verse dans la parodie, en multipliant les références (à la Renaissance, à notre époque).

Cette adaptation s’appuie donc sur une lecture fine de Shakespeare (même si l’on goûte davantage Hamlet ou Richard III) et sur une traduction en prose d’Olivier Cadiot très drue. Le spectacle explore pleinement les thèmes du désir (transgenre, incestueux, furieux), du jeu et de l’identité. Scène et salle ne cessent de communier grâce, notamment, à la passerelle qui unit le plateau et les spectateurs. Surtout, la scène de reconnaissance finale est modifiée pour souligner le triomphe du désordre : Malviolo est éradiqué, le décor s’effondre, les conventions et les genres éclatent. Les personnages découvrent alors avec stupéfaction qui ils sont et n’en reviennent pas… Tout explose et implose : « La folie brille partout » sur le grand théâtre du monde. 

Lorène de Bonnay


la Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez, de William Shakespeare 

Le texte est édité chez P.O.L. (traduction par Olivier Cadiot)

Mise en scène : Thomas Ostermeier

Avec : Denis Podalydès, Laurent Stocker, Stéphane Varupenne, Adeline d’Hermy, Georgia Scalliet, Sébastien Pouderoux, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Christophe Montenez, Julien Frison, Yoann Gasiorowski, Paul-Antoine Bénos-Djian ou Paul Figuier (contre-ténor), Clément Latour ou Damien Pouvreau (théorbe)

Durée : 2 h 45

Photo : © Jean-Louis Fernandez, coll. Comédie-Française

Comédie-Française Salle Richelieu • Place Colette • 75001 Paris

Du 22 septembre  2018 au 28 février 2019, du lundi au dimanche à 20 h 30 ou 14 heures

De 5 € à 43 €

Réservations : 01 44 58 15 15


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