« La Promesse de l’aube », de Romain Gary, Théâtre de l’Atelier à Paris

La-Promesse-de-l’aube-Romain-Gary-Stéphane-Freiss © Pascal Victor / ArtComPress

Un récit plein de vie

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Seul sur scène, pour la première fois de sa carrière, Stéphane Freiss s’empare du roman de Romain Gary. Il en restitue toute la teneur. La saveur aussi. Il rend hommage à ce chef-d’œuvre de la littérature autant qu’à l’amour maternel et filial, dans un délectable moment de complicité.

Chaque fois que Stéphane Freiss entre en scène, la terre s’arrête presque de tourner, tant sa présence irradie. Alors, quand en lecteur décontracté, il entame la lecture de la Promesse de l’aube de son auteur de prédilection (qui est aussi un peu le nôtre), on est tout ouïe : « Voilà plusieurs années que je lis ce texte en public. Lecture après lecture, j’affine le montage… cruel que d’avoir à amputer un texte qui me tire une émotion presque à chaque page ! », avoue-t-il, sincèrement admiratif, voire en connivence avec le double Prix Goncourt. Il s’autoproclame pourtant « traître officiel », lui qui réduit le roman à 70 minutes !

Comme ici, on vient avant tout pour écouter l’acteur parler de Romain Gary, les coupes peuvent ramasser l’œuvre et la mise en scène se réduire à sa plus simple expression. Hybride, le spectacle se présente en effet entre lecture et interprétation : « J’ai choisi cette forme, la plus simple et la plus modeste possible, pour faire entendre l’évidence de la voix », lit-on dans la note d’intention.

Stéphane Freiss commence alors par expliquer qu’être ainsi choyé n’aide pas : « Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend ». Puis, manuscrit en main, l’interprète vit chaque phrase. Chaque mot, en fait, depuis cette promesse de l’aube jusqu’au crépuscule.

Ce roman met effectivement en scène l’amour débordant d’une mère en des termes choisis et des formules bien tournées. Quand il écrit son roman autobiographique, en 1960, Romain Gary est au zénith de sa vie : écrivain reconnu et adapté à Hollywood, consul à Los Angeles, amoureux d’une jeune femme belle et célèbre (Jean Seberg). Toutefois, plutôt que sa carrière, il y est question ici de sa relation presque fusionnelle avec sa génitrice, qui constitue sa seule famille.

Sensibilité, humour, élégance

Stéphane Freiss pénètre donc dans l’œuvre pour nous la livrer, dans toute sa simplicité et son évidence. Le narrateur raconte une partie de son enfance, à Nice, évoque sa vie d’aviateur, de résistant, de diplomate. Il évoque son destin extraordinaire, car il aurait dû mourir 5 fois, 10 fois, mais il était foncièrement convaincu que sa mère le protégeait de tout. On y entend merveilleusement la promesse que fait la vie au narrateur à travers cette passion ; la promesse qu’il fait tacitement à cette mère d’accomplir tout ce qu’elle attend de lui en héros, même si c’est d’abord pour se réaliser. Pas pour lui faire plaisir à elle.

Certains pourront regretter que cette « sacrée bonne femme », comme elle apparaît dans le roman, ait perdu du relief. Artiste juive russe, ayant connu des succès de théâtre, elle a été abandonnée avec son enfant. Dès lors, elle a tout misé sur lui, se sacrifiant, lui promettant le bonheur, l’amour, la gloire et tous les triomphes, à commencer par l’anéantissement d’Hitler. Exubérante, elle lui a fait souvent honte. Excessive, son dévouement sans faille frisait presque le fanatisme. Élevé dans cette ferveur, Romain Gary aurait pu se sentir écrasé par une dette. En rendant cet hommage suprême, il se place à la hauteur de cette foi démesurée.

Malgré cette adoration, Stéphane Freiss endosse les habits de la pudeur. Son récit est emprunt de tendresse, sobre et tout en délicatesse. L’émotion est palpable. Juste ce qu’il faut. Pas une once de bons sentiments. Surtout pas de pathos. Pourtant, le vide est vertigineux. Le manque cruel. C’est sans doute pourquoi on a aussitôt envie de plonger à corps perdu dans toute l’œuvre de Romain Gary. On aimerait pouvoir prendre dans nos bras l’inconsolable orphelin. 

Léna Martinelli


La Promesse de l’aube, de Romain Gary

Texte édité à La Pléiade

Mise en scène et interprétation : Stéphane Freiss

Durée : 1 h 10

Théâtre de l’Atelier • place Charles-Dullin • 75018 Paris

Du 10 octobre au 16 novembre 2019

Du mardi au samedi à 19 heures, dimanche 17 heures, sauf les 13 octobre, 9 et 10 novembre.

De 19 € à 33 €

Réservations : 01 46 06 49 24 ou en ligne


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