« la Version Browning », de Terence Rattigan, la Criée à Marseille

Salle de spectacle

Un saurien
de grande classe

Par Vincent Cambier
Les Trois Coups

Du 29 mars au 3 avril 2007, La Criée présentait « la Version de Browning », de Terence Rattigan, auteur anglais, et mis en scène par Didier Bezace. Un spectacle de haut vol, justement récompensé par plusieurs prix, dont deux molières.

Le rideau s’ouvre sur un décor de salle de classe avec des bancs en gradins (remarquable travail, épuré jusqu’à l’essence, de Jean Haas, assisté de Julien Tesseraud), édifiée comme une statue dans une public school des années cinquante, au sud de l’Angleterre. On dirait que cette salle est posée là depuis toujours, figée dans une éternité désuète de matériau boisé et crayeux. Comme le message intangible que, ici, on pratique l’apprentissage de la soumission et des convenances comme une course de fond. L’établissement est peut-être même le champion de cette « formation ». Formatage serait sans doute plus approprié.

C’est l’avant-dernier jour de l’année scolaire. L’élève Taplow (Sébastien Accart, d’une grande authenticité frémissante) attend le professeur de grec ancien, Mr Andrew Crocker-Harris, pour une dernière leçon – particulière, cette fois-ci –, qui peut lui permettre de passer dans la classe supérieure, en l’occurrence la classe de première. Il s’agit de traduire un passage de l’Agamemnon d’Eschyle, « cette bouse » selon Taplow.

Sacré personnage que ce Crocker-Harris, surnommé « le Croco » par ses élèves. Depuis dix‑huit ans, cette figure professorale dirige la classe de seconde. Il s’y est tellement identifié qu’il semble s’en vêtir comme d’une seconde peau. Pleine d’écailles, comme son surnom l’indique. Car, au fil de toutes ces mornes années, il s’est construit patiemment une carapace, sur laquelle tout glisse. Il s’est, apparemment, tellement imprégné de l’atmosphère de la public school qu’il lui ressemble ou qu’il a été broyé par elle.

Cette école rigide, où il convient avant tout de tenir en laisse serrée ses émotions, de ne rien laisser paraître de ses agacements, de ses colères, de ses inimitiés, voire de ses haines. Cette école propre sur elle, où, donc, l’hypocrisie est élevée au rang des beaux-arts, comme une technique de combat pour survivre en société. Cette école où le champion en matière de bassesse louvoyante est le directeur, le Dr Frobisher (Claude Lévêque, mielleux à souhait), épinglé par Terence Rattigan comme ressemblant « davantage à un diplomate distingué qu’à un docteur en littérature ». Cette école impitoyable, qui vient de jeter Crocker-Harris comme un Kleenex, pour le remplacer par du sang neuf, Mr Peter Gilbert. Cette école ingrate, que « le Croco » quitte, pour aller enseigner dans « une boîte à bac pour élèves un peu lents ».

« la Version de Browning » © Bellamy
« la Version de Browning » © Bellamy

Alors, immuable, cette école ? Pas si sûr, car les deux heures de temps réel de cette fin d’après-midi vont être l’occasion de faire sauter le couvercle de la bienséance, de faire voler en éclats la façade de verre des conventions, de briser les liens de dépendance des personnages les uns envers les autres. D’être soi même, enfin ? Mais la sincérité se paie comptant. Et elle fait des dégâts. Peut-être irréparables…

À cet égard, au royaume des vacheries susurrées sur un ton bien élevé, certains sont de brillants sujets. L’épouse de Crocker-Harris, Millie (Sylvie Debrun, brillante de méchanceté perfide et de frustration rentrée), par exemple. Ne siffle-elle pas, à propos de son mari : « On ne peut pas blesser Andrew, il est mort ». Moins stylé, mais parfois très efficace néanmoins, le professeur Frank Hunter (Vincent Winterhalter, convaincant), amant de Millie, lui avoue froidement : « Je ne vous ai jamais aimée ».

« Le Himmler de la seconde »

Quant à Crocker-Harris (Alain Libolt, saurien de grande classe, presque effrayant de mimétisme avec son personnage), il porte à incandescence sa lucidité envers lui-même et envers ses congénères. Ainsi, s’il a rêvé être un « maître qui commande avec douceur » comme dans l’Agamemnon d’Eschyle, il comprend qu’il n’est que « le Himmler de la seconde ». Ainsi, alors qu’à ses débuts il s’est efforcé de communiquer aux élèves « quelque chose de la joie que [lui] procurait la grande littérature du passé », il avoue avoir « totalement échoué comme professeur ». Lui qui « a l’air, comme toujours, soigné, obligeant, imperturbable », il se sait atteint non pas d’« une maladie du corps » [il est cardiaque], mais d’« une maladie de l’âme ». Lui qui assimile le seul moment visible d’émotion qui l’étreint aux « contractions musculaires d’un cadavre », il établit un diagnostic atroce sur son couple : « Je sais qu’en chacun de nous l’amour que nous aurions dû nous porter l’un à l’autre a cédé le pas à une haine amère ». Lui, enfin, qui énonce d’un ton neutre cette sentence – et c’est peut-être la clé de la pièce : « Nulle pensée n’est jamais trop horrible. Il s’agit simplement de regarder les choses en face. ».

J’ai suffisamment décrit le contenu de la pièce pour que vous ayez compris que la Version de Browning est une pièce magnifique par sa connaissance féroce de l’être humain. Terence Rattigan est un très grand entomologiste de l’âme humaine. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que l’auteur fait dire à Crocker-Harris s’adressant au professeur de sciences qu’est Hunter : « Nous sommes tous deux [lui et Millie] d’intéressants sujets pour votre microscope. ».

Et la mise en scène de Didier Bezace est parfaitement au diapason : d’une intelligence et d’une finesse théâtrales rares. Je ne cessais de me dire pendant toute la représentation : mon Dieu, que c’est juste !, mon Dieu, que c’est beau ! 

Vincent Cambier


la Version de Browning, de Terence Rattigan

Éditions Les Solitaires intempestifs (2005)

Adaptation et mise en scène : Didier Bezace

Traduction : Séverine Magois

Assistante à la mise en scène : Dyssia Loubatière

Avec : Sébastien Accart, David Assaraf, Sylvie Debrun, Claude Lévêque, Alain Libolt, Adeline Moreau, Vincent Winterhalter

Scénographie : Jean Haas, assisté de Julien Tesseraud

Lumières : Dominique Fortin

Costumes : Cidalia da Costa, assistée d’Anne Yarmola et Hafid Bachiri

Maquillages : Laurence Otteny, assistée de Marie-Laure Texier

Photo : © Bellamy

La Criée • 30, quai de Rive-Neuve • 13284 Marseille cedex 07

Réservations : 04 91 54 70 54

www.theatre-lacriee.com