« le Berceau de la langue », Théâtre national populaire à Villeurbanne

la Chanson de Roland © Michel Cavalca

Une belle découverte

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Quatre spectacles courts composent ce cycle particulier, « le Berceau de la langue », avec pour ambition de nous faire approcher la naissance de la langue française, de ses origines romanes au xve siècle. Réécrits pour être accessibles à un large public, et notamment aux enfants, ils apparaissent pour ce qu’ils sont, des joyaux de notre culture. Nous en avons vu deux, avec énormément de plaisir.

Le but n’était évidemment pas de s’adresser exclusivement à des lettrés. Néanmoins, les jeunes comédiens, tous issus de l’Énsatt (École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre), puis de la troupe du T.N.P., qui ont pris en main ces poèmes, contes et fabliaux se sont livrés à un travail considérable, avec l’aide de Pauline Noblecourt pour l’adaptation. Ils ont ainsi tissé ensemble des passages du texte original et d’autres, plus longs, traduits en langue contemporaine. On entend donc à la fois résonner les vers d’hier et la narration (ou les répliques) adaptés à aujourd’hui. Ce qu’ils présentent est exigeant, intelligent, mais aussi drôle, émouvant, spectaculaire et théâtral. Ils donnent envie de mieux connaître cette littérature dont nous nous sommes peu à peu éloignés.

Renart le rusé goupil et Ysengrin le loup débile

C’est Clément Carabédian et Clément Morinière qui se sont attachés à ce Roman de Renart composé de courtes histoires disparates dont certaines nous sont encore familières, comme celle du vol des anguilles par le renard ou celle dans laquelle Ysengrin perd sa queue en voulant s’en servir pour attraper des poissons. Sont aussi restées en mémoire l’insolence et la malice de l’un, la naïveté de l’autre, leurs chamailleries et leurs différends. Mais ce qui frappe dans cette adaptation, c’est un langage cru, des personnages rien moins qu’innocents qui aiment ripailler, chaparder, trousser la gaillarde et sont également porteurs d’une satire sociale : dans les villages, on a souvent le ventre creux, et les premiers riches qu’on trouve sur son chemin sont les moines et les clercs. Est-ce vraiment péché de les voler ? Clément Carabédian et Clément Morinière font entendre une parole populaire qui ne s’embarrasse pas de morale. Ainsi, au chapitre des rapines, pourquoi s’arrêter aux volailles quand la femme d’autrui nous tend les bras ? Renart n’a rien de Robin des bois. En a-t-il fini avec la femme qu’il humilie les enfants, leur faisant subir des châtiments aussi cruels qu’inutiles. Et cela, les versions expurgées dont nous avions le souvenir ne nous en disaient mot.

La mise en scène fait la part belle aux acteurs. Même s’il convient de saluer la splendeur des costumes et des masques. Au centre, plateau presque nu, entouré des représentants de la forêt, des costumes en pied surmontés d’un masque, on ne peut mieux dire la double nature de ces créatures mi-hommes mi-bêtes. Au centre, une table qui va avoir de multiples usages. Il est vrai que Clément Carabédian et Clément Morinière sont tous deux acteurs et metteurs en scène. L’un dans le rôle de Renart, l’autre dans celui d’Ysengrin, chacun pouvant endosser une tenue différente si nécessaire. En fait, c’est tout un bestiaire qui surgit devant nos yeux tant ces deux-là donnent vie, grâce encore à une gestuelle suggestive et très maîtrisée, à ces animaux qui pourraient si bien être des humains : ils parlent, rient, pètent, mais aussi sautent, remuent de la croupe, etc. On est vraiment dans un monde magique où les travestissements ne trompent personne et, en avance sur les fables de La Fontaine, dépeignent les sociétés humaines.

Ce petit spectacle a de grandes qualités. Il est drôle, très drôle, insolent, enlevé, très clair, il se suit comme un livre d’images dont on a envie de tourner les pages. Les deux comédiens sont formidables dans leur interprétation, dans leur imitation, notamment sonore, des animaux, dans tous les caractères qu’ils leur prêtent. Toujours précis, toujours justes. Les spectateurs leur font un bel accueil avec des bravos qui fusent de tous les coins de la salle. Et c’est franchement mérité !

Charles l’empereur, Roland le preux, le fidèle Olivier et le traître Ganelon

Très dissemblable est la Chanson de Roland, poème épique d’un seul tenant et non recueil de fabliaux collectés de la tradition orale à des époques différentes. D’abord transmise oralement et sans doute accompagnée de musique, puis fixée en décasyllabes, dans une langue extrêmement musicale, cette première chanson de geste relate un épisode malheureux des guerres de Charlemagne. L’empereur, affaibli par l’âge, demande conseil à ses barons sur la conduite à tenir : il a envahi l’Espagne, mais s’interroge sur la confiance qu’il peut faire au roi de Saragosse, Marsile. Les chevaliers ont, bien entendu, des idées opposées, les uns plus offensifs, les autres plus modérés. Finalement, Charlemagne se laisse convaincre d’adopter une attitude conciliante, envoie Ganelon comme émissaire, mais ce dernier est un fourbe qui, par haine pour Roland, indique à Marsile comment attaquer l’arrière-garde des Francs dont Roland fait partie. Ensuite, c’est le combat décrit en détail, Roncevaux, le cor, la mort héroïque de Roland et le châtiment du traître. Le plateau est sobrement meublé, habité plutôt de croix de bois sur lesquelles sont fixés douze heaumes comme autant de chevaliers. Elles représenteront plus tard, à la fin de la bataille, à mesure que les uns et les autres périront et que leurs casques seront déposés au sol, celles qui surplombent les tombes.

Julien Tiphaine, seul en scène, joue tous les rôles avec une grande habileté. Afin que l’identification soit plus facile, il pose sur sa tête le heaume de celui qu’il incarne. Mais le texte, très narratif, contient peu de dialogues et ne nécessite pas beaucoup de passages d’un personnage à l’autre. Utilisant les ressources du mime, il nous donne à voir la férocité de la bataille, dont le récit n’est pas avare de détails crus et effrayants. C’est donc en conteur que Julien Tiphaine nous narre cette triste histoire et il le fait avec beaucoup de talent, notamment quand il passe de la langue ancienne, l’anglo-normand, au français d’aujourd’hui et vice versa avec une grande aisance. Là où Julien Tiphaine excelle, c’est dans sa diction de la langue ancienne dont il fait entendre les accents chantants, rocailleux et aussi les similarités avec des mots d’autres idiomes qu’on reconnaît au passage.

Un travail plus ingrat, plus exigeant, plus sobre que celui consacré à Renart, mais tout aussi maîtrisé… La preuve s’il en est que ces jeunes gens ont encore parfait leur art durant leur passage au T.N.P. Souhaitons-leur bonne chance mais d’ici là, allons voir ces courtes pièces du Moyen Âge qu’on redécouvre avec bonheur ! 

Trina Mounier


Le Roman de Renart, d’après des anonymes des xiie et xiiie siècles / Clément Carabédian et Clément Morinière

Avec : Clément Carabédian, Clément Morinière

Adaptation : Pauline Noblecourt

Photo : © Michel Cavalca

Durée : 1 heure

Les 15 octobre 2015, 24 novembre, 26 novembre, 28 novembre, 2 décembre, 4 décembre, 8 avril 2016, 27 et 29 avril 2016 à 15 heures

Les 20 et 22 octobre 2015 à 18 h 30

La Chanson de Roland, d’après un anonyme du xiie siècle / Julien Tiphaine

Avec : Julien Tiphaine

Adaptation : Pauline Noblecourt

Photo : © Michel Cavalca

Durée : 1 heure

Les 13 et 16 octobre 2015, 25 novembre, 27 novembre, 1er décembre, 3 et 5 décembre, 7 et 9 avril 2016, 26 et 28 avril 2016 à 15 heures

Les 20 et 22 octobre 2015 à 18 heures

Dans le cadre du « Berceau de la langue »

Production : Théâtre national populaire

T.N.P. • 8, place Lazare-Goujon • 69100 Villeurbanne

Tél. 04 78 03 30 40

www.tnp-villeurbanne.com

Petit Théâtre, salle Laurent-Terzieff

Tarifs : de 10 € à 25 €